SIGNORELLI
Un autre tableau du Louvre, un fragment de panneau comprenant sept personnages debout, dont Tun porte un turban, nous offre ces mêmes types de lansquenets ou de pendards si chers au maître, avec leur fier maintien et leur expression énergique. Le coloris, qui tire également sur le bronze, est malheureusement comme estompé.
Les habitants de Città di Castello s’afiectionnèrent rapidement pour Signorelli : en 1488, à la suite de l’exécution d’une bannière représentant la Vierge, ils le nommèrent citoyen d’honneur de leur ville. En 1498, ils lui commandèrent pour l’église Sant’ Agostino une nouvelle Adoration des Mages; plus tard, pour l’église San Francesco, une Nativité, et pour l’église San Domenico un Martyre de saint Sébastien. Ce dernier ouvrage, qui est resté en place, rappelle la composition analogue de Pollajuolo, à la National Gallery; il servit à son tour de modèle à Raphaël, qui copia un des arbalétriers dans un dessin aujourd’hui conservé au Musée de Lille.
En 1494, Signorelli fut appelé à Urbin pour peindre la bannière destinée à l’église San Spirito, et qui est restée en place ; il y représenta la Descente du Saint-Esprit et la Lamentation autour du cadavre du Christ.
Malgré une production si considérable, malgré ses nombreux voyages, Signorelli trouvait le loisir de vaquer aux affaires publiques. A partir de 1479, il prit une part active à l’administration de sa ville natale, comme membre du Conseil des Dix-Huit, du Conseil des Prieurs ou dans d’autres fonctions.
En 1497, le prieur de Monte Oliveto Maggiore, près de Sienne, fournit à Signorelli l’occasion de reprendre ses pinceaux de fresquiste. Le séjour dans cette solitude, dans ce sanctuaire austère, n’avait rien qui pût séduire un artiste habitué à une existence active, partageant son temps entre son art et les fonctions publiques ; en revanche la mission que lui destinait l’abbé du monastère olivétain était bien faite pour l’intéresser. Il s’agissait de retracer la vie du fondateur des ordres monastiques, du patron spécial de Monte Oliveto, saint Benoît. Le gouvernement de la famille spirituelle réunie par le saint au Mont Cassin, ses relations avec Totila, des scènes de recueillement ou d’extase alternant avec d’éclatants miracles, c’étaient là des motifs dont un pinceau aussi fécond que celui de Signorelli pouvait tirer le parti le plus brillant.
La décoration du côté occidental du cloître, telle fut la tâche assignée à Signorelli, et menée à fin par lui dans un espace de temps fort court, six ou huit mois environ. On n’a pas encore réussi à expliquer pourquoi l’artiste, au lieu de commencer par le commencement, c’est-à-dire par les scènes de l’enfance et de la jeunesse de son héros, débuta ex abrupto par un épisode de son apostolat, le Châtiment de Florent. Cette composition, qui ouvre la série des huit fresques peintes par le maître cortonais, nous montre le coupable écrasé sous les ruines de sa maison; des démons sont occupés, qui à le tourmenter,
qui à achever la démolition de la bâtisse. Puis vient la Destruction d'une idole, sous la surveillance de saint Benoît. La troisième fresque représente les efforts faits par les moines pour soulever une pierre sur laquelle Satan avait pris position. Les prières du saint réussissent à éloigner le malin, qui se venge en allumant un incendie dans le couvent. La Résurrection d'un moine que Satan avait précipité du haut d'un mur, la Désobéissance de deux moines qui mangeaient hors du monastère, la Tentation d'un jeune moine auquel Satan se présente sous les traits d'un voyageur, l'Entrevue de saint Benoit et de l'écuyer de Totila, enfin l'Entrevue de saint Benoit et de Totila, tels sont les sujets des dernières fresques.
Un écrivain plus accessible à la ferveur des sentiments religieux qu’à la beauté du style, Rio, s’est extasié devant les compositions exécutées par Signorelli à Monte Oliveto et a affirmé que l’artiste s’y surpassa lui-même et devint l’émule des plus illustres maîtres de son sîècle par la force du dessin, la richesse du coloris, la vérité des caractères.
Il est difficile de s’associer à cette admiration passionnée. Sans aller aussi loin que le dernier biograplie du maître, M. R. Vischer, qui range les fresques de Monte Oliveto parmi les plus médiocres et les plus hâtives des œuvres de Signorelli, nous croyons qu’il faut faire plus d’une réserve devant elles. Les quatre premières compositions révèlent les défauts plutôt que les qualités de l’artiste toscan; cette impression fâcheuse est encore augmentée par les changements survenus dans le coloris, par suite de l’humidité de la paroi. Les scènes sont mal en cadre, l’ordonnance défectueuse, les draperies, d’un blanc crayeux, font ressortir la dureté des chairs, qui sont d’un rouge brique, enfin l’originalité de l’invention et la force de l’expression manquent également.
L’artiste se relève dans le cinquième compartiment, qui nous montre deux jeunes moines attablés dans quelque cabaret, contrairement aux prescriptions de saint Benoît. C’est un tableau de genre plein de fraîcheur et de naïveté. L’une des deux soubrettes empressées autour des déserteurs, celle qui leur verse à boire, se distingue par son élégance; l’autre, qui apporte un plat, a encore la timidité ombrienne; le page et les deux femmes placés au fond, le second page, montant la garde sous la porte, animent et complètent cette composition, dans laquelle se révèlent la finesse d’observation du maître, son talent de narrateur.
Les qualités maîtresses de Signorelli, le sentiment de la vie, la force de la caractéristique, l’énergie de l’expression, on les retrouve dans les deux dernières fresques de la suite : l'Entrevue de saint Benoit avec l'écuyer de Totila, et l'Entrevue de saint Benoit avec T'otila. Rien de plus vivant ni de plus pittoresque que cette mêlée de soldats barbares, aux traits farouches, aux allures martiales, aux costumes bariolés. On pense aux lansquenets et aux reîtres qui inondèrent la Péninsule à la suite de Charles VIII et dont le souvenir se grava en caractères de sang et de feu dans l’imagination des Italiens. Champion à outrance du naturalisme, Signorelli refuse de transporter ces scènes dans des régions
L'EmKEM:E L>E saint liLNOlT ET DE l’ÉcUYER DE ToTILA, DAR SlGNORELLI (iMONTE Ol.IYETO MaGGIORI).
idéales, dans ce monde antique si cher à ses contemporains. Ses compositions, et d’aucuns peuvent être tentés de l’en féliciter, sont pures de toute influence classique ; les Goths rangés autour de Totila s’identiflent à ses yeux avec les hordes qui, à partir de 1494, renouvelèrent en Italie toutes les horreurs de l’invasion des barbares.
La rémunération accordée par le supérieur parut-elle insuffisante à Signorelli? Cette résidence prolongée au milieu d’un désert lui pesait-elle? Ou bien se sentait-il mal à l’aise vis-à-vis de cette longue illustration de la vie monacale ? Toujours est-il que, dès le mois de mars 1498, nous le trouvons à Sienne, puis, une année plus tard, au mois d’avril 1499, Orvieto, où il créa, dans ses fresques du Jugement dernier, un monument qui a singulièrement éclipsé les Scènes de la vie de saint Benoît.
A Sienne, Signorelli peignit, pour l’église Sant’ Agostino, un retable dont les volets (avec sainte Claire, sainte Madeleine, saint Jérôme, sainte Catherine d’Alexandrie, saint Augustin, saint Antoine de Padoue), d’un ton superbe et d’une expression non moins belle, très supérieurs aux tableaux de sainteté ordinaires du maître, sont entrés au Musée de Berlin.
Un cycle plus considérable, les fresques du palais Pétrucci (p. 228), n’est plus connu que par des fragments. Signorelli y représenta la Caloninie d’Apelles, VEcoIe de Pan (ou une Bacchanale^, le Triomphe de la Chasteté (et non le Triomphe de l'Amour, comme on le rapporte d’ordinaire), et Coriolan devant Rome (ces deux derniers à la National Gallery). La première de ces compositions montre l’Amour enchaîné par des Amazones, l’Amour fouetté par les Amazones, le Triomphe de la Chasteté.
Le Jugement de Salomon, composé pour être incrusté en mosaïque dans le pavement du dôme, a malheureusement été détruit.
Quant aux deux fresques de l’Académie de Sienne généralement attribuées à Signorelli, Enée portant Anchise et le Rachat des Prisonniers, elles n’ont rien à faire avec le peintre de Cortone.
Signorelli touchait à la soixantaine lorsque l’Œuvre du dôme d’Orvieto l’invita, en 1499, à terminer la chapelle commencée par Fra Angelico. Le procèsverbal delà délibération le qualifie de « flimosissimus pictor in tota Italia ». L’œuvre fournissait une maison avec deux lits, les échafaudages, la chaux, l’or et l’azur, et accordait 180 ducats (environ 9000 francs) pour la peinture de la voûte. L’artiste, de son côté, s’engageait à peindre de sa main toutes les figures, et principalement les visages et la partie supérieure des corps. Au mois d’avril i5oo, l’Qiuvre, enchantée des peintures de la voûte, chargea Signorelli de peindre également les parois, au prix de 600 ducats (environ 3oooü francs). Le maître ne reçut toutefois pour ce travail gigantesque que