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CHAPITRE IV

LE RÉALISME. — RARETÉ DES MOTIFS EMPRUNTÉS A LA VIE CONTEMPORAINE. — LE PORTRAIT. — LE CO.MIQ.UE ET LE FANTASTIQUE. — LE RÉALISME D.A.NS

l’interprétation des sujets. LE RÉALIS.ME DANS l’exÉCUTION. — LE

COSTU.ME. — l’influence FLA.MANDE ET ALLEMANDE EN ITALIE.

utant le Classicisme, pour conserver quelque saveur, a besoin de cet indispensable correctif qui s’appelle le Ré.v- LiSME ou le Naturalisme, autant ce dernier, considéré comme un but, non comme un moyen, manque de raison d’être. Ces représentations réalistes, sur des sujets insignifiants, ne justifient-elles pas la fameuse boutade de Pascal : « Quelle vanité que la peinture, qui attire l’admiration par la ressemblance des choses dont on n’admire pas les originaux! » Prêcher le réalisme à outrance, c’est admettre que la nature a tout bien fait, que le lis et le chardon, l’hirondelle et le crapaud, le dauphin et la pieuvre sont également beaux; qu’en matière de science, une seule exception suffit pour infirmer les règles les mieux établies; qu’il n’y a ni vrai ni taux, ni bien ni mal, que non seulement l’absolu ou l’idéal n’existe pas, mais que notre esprit ne doit même pas les concevoir; en un mot, renoncer au culte de la

beauté ou à la recherche du caractère, c’est aussi renoncer au culte de la justice, au culte de la science, à tout ce qui suppose un effort critique. Le système qui consiste à tenir compte des imperfections de la nature humaine, et à ériger ces imperfections en lois, aboutit donc flitalement à la proscription de l’art, aussi bien qu’à la proscription de la morale, de la poésie, toutes si intimement liées les unes aux autres.

Heureusement, sur ces bords fortunés de la Méditerranée ou de l’Adriatique, il est à peine nécessaire d’élaborer un idéal, de choisir et d’élaguer ! Jusque dans le peuple, les formes sont si pures, les physionomies si expressives, qu’il suffit de les copier exactement pour produire des figures belles de tout point. Tel artiste qui, en Italie, passera pour un idéaliste parce qu’il a reproduit purement et simplement un modèle d’une rare perfection, passera pour un réaliste si, transporté en Flandre, par exemple, il reproduit dans le môme esprit des spécimens de races moins favorisées au point de vue de la beauté plastique.

Dans l’art comme dans la poésie, un homme du Midi, beau, vit, éloquent, avec la noblesse de ses traits, sa mimique passionnée, son élocution si fiteile et si brillante, bref l’idéal de l’homme libre et heureux, séduira toujours plus que l’homme du Nord, lourd et timide, embarrassé dans ses idées parce qu’il voit à la fois le pour et le contre, lourd parce que la matière livre en lui de terribles assauts à l’esprit. L’un, en un mot, possède la force d’abstraction, les idées nettes, concrètes, synthétiques; l’autre se perd dans des analyses sans fin; l’un c’est le gai et spirituel Don Juan, l’autre le mélancolique et indécis Hamlet, prince de Danemark. Ces hommes, mais ils reflètent le climat même de leur patrie ; l’un riche, généreux, fécond; l’autre avec sa végétation chétive, ses frimas; l’un débordant de vie, l’autre qui semble envahi tout vivant par le froid de la mort. Et ici se reconnaît le lien mystérieux qui unit l’art à la santé et à la vigueur, cet accord qui fait que les corps les mieux conditionnés, physiquement et moralement, pour les batailles de la vie, sans excès d’égoïsme et sans excès d’eflacement, sont en même temps les plus beaux.

En fitisant pour l’art italien de la Seconde Renaissance la part du classicisme et la part du réalisme, nous ne perdrons donc pas de vue cette circonstance, que, la race méridionale n’ayant pas changé, les Italiens copiaient forcément des modèles de tout point semblables à ceux qu’avaient copiés les anciens ; de là des rencontres sans lin ; bien souvent on croit avoir afl'aire à une imitation classique; erreur profonde : il s’agit seulement d’études directes fiiites sur nature.

Il nous a fallu consacrer un long chapitre à l’étude du rôle de l’antiquité dans la genèse de la Seconde Renaissance : quelques paragraphes suffiront pour déflnir l’influence du réalisme. Nous sommes loin — qui ne s’en aperçoit! — des pratiques de l’ère précédente, où ces deux courants luttaient sans cesse l’un

LE REALISME

contre l’autre. L’équilibre n’est pas encore entièrement rompu — le jour où il le sera, il foudra dire adieu à tout ce qui s’appelle vie ou poésie, — mais le

Un Joueur de guitare au xvi” siècle. Fac-similé d’une gravure de Marc-Antoine.

réalisme perd visiblement du terrain ; bientôt il ne lui restera plus de refuge que Venise, et encore les Giorgione et les Véronèse auraient-ils à coup sûr protesté contre la qualification de réalistes.

Si le réalisme décline, c’est que son plus puissant auxiliaire, l’individualisme, avec le manque de discipline qui le caractérise, s’est affaibli en même temps que lui. L’individualisme avait été développé par les luttes de la Papauté et de l’Empire, par les luttes de cité à cité, par l’affaiblissement de la tradition hiératique, non moins que par ces rapides changements de gouvernement, où du jour au lendemain le premier venu, le fils d’un paysan, tel que Sforxa, pour peu qu’il eût du talent ou de l’audace, pouvait, des derniers rangs de la société, monter au pinacle ; il avait eu pour corollaire l’esprit d’indépendance, d’initiative, presque d’irrévérence ; autant d’aliments pour le réalisme. La conscience de la valeur personnelle ou des droits personnels ainsi surexcitée chez chacun, il était naturel que l’artiste s’efforçât de mettre en lumière les mille particularités qui distinguent l’individu, qu’il accusât, exagérât même ces physionomies dont pas une ne ressemble mathématiquement à l’autre, bien plus, qu’il opposât à la représentation synthétique de l’espèce, à cette représentation plus ou moins abstraite et conventionnelle, les nuances infinies qui caractérisent chaque visage et chaque caractère considéré à part.

La centralisation du pouvoir, qui s’affirma si violemment aux approches du xvE siècle, ne pouvait que contribuer à l’effacement de l’esprit municipal d’abord, de l’individualisme ensuite. On a vu (p. i3) quelle uniformité cette tendance imprima à l’architecture. Les arts d’imitation ne s’en ressentirent pas moins. Heureusement, il restait assez de vie et de sève pour animer et réchauffer les compositions des maîtres en qui s’incarna l’âge d’or de l’art italien.

On pourrait se demander : Que serait-il advenu si le xvE siècle avait sacrifié au réalisme comme le xv'' ? La réponse, je crois, est facile : par la force même des choses, par une logique fatale, le xvi'‘ siècle ne pouvait pas être réaliste à la façon du siècle précédent; il ne pouvait l’être par cela seul que le xv'^' l’avait été. Le réalisme, en effet, ne s’enseigne pas, ne se transmet pas, sinon ce n’est plus du réalisme, mais une convention. Le propre du réalisme est de supposer un effort constant, de se renouveler avec chaque génération, que dis-je, avec chaque artiste. Que l’on ne m’objecte pas que les Flamands du xv*' siècle ont pu s’attacher indéfiniment à rendre la laideur : en cela ils se sont montrés aussi conventionnels, aussi faux, aussi poncifs que les représentants de n’importe quelle école idéaliste.

Le réalisme dans le choix des sujets, le réalisme dans leur interprétation, le réalisme dans l’exécution , telles sont les trois formes sous lesquelles nous aurons successivement à étudier ce courant qui alla s’affitiblissant d’âge en âge dans les annales de l’art italien.

La rareté, on pourrait dire la disparition, des scènes de l’histoire contemporaine est un symptôme particulièrement caractéristique de l’évolution à laquelle nous assistons. Seules quelques branches secondaires, la tapisserie entre

LE REALISME.

autres, et surtout les décorations improvisées à l’occasion de cérémonies ou de fêtes, accordaient une plus large place à l’actualité, en y mêlant toutefois une note symbolique ou allégorique qui devait en atténuer singulièrement l’effet (voy. p. 14 et suiv.).

Quel rôle, à leur tour, jouèrent les scènes de l’histoire nationale, je veux dire les souvenirs encore plus ou moins vivants du moyen âge, ces souvenirs qui avaient sur ceux de l’histoire de l’Italie au temps de la domination romaine l’avantage de tenir par mille liens aux passions ou aux intérêts du jour, de comporter une interprétation plus originale, en un mot, d’offrir une saveur plus particulièrement réaliste?

Nous aurons vite fait d’épuiser la liste de ces compositions; il est vrai que dans le nombre figurent plusieurs pages de premier ordre. Au Palais Vieux de Florence, Léonard et Michel-Ange célébrèrent, l’un la Bataille d' Anghiari, l’autre la Guerre de Pise. Au Vatican , Raphaël retraça les fastes de la Papauté depuis la Victoire de Constantin sur Maxence, ou la Rencontre de saint Léon et d'Attila, jusqu’au Couronnement de Charlemagne, jusqu’à la Messe de Bolsène. Au château de Mantoue, Francesco Monsignori peignit Y Elévation des premiers Gon- ■spigue. Enfin, au Palais ducal de Venise, le Sénat fit représenter par une pléiade d’artistes illustres — Gentile da Fabriano, Pisanello, les Vivarini, les Bellini, Carpaccio, le Titien, Paul Véronèse, le Tintoret, — les événements les plus marquants de l’histoire de la reine des mers, ses luttes contre Frédéric Barberousse, la réconciliation de l’Empereur avec le Pape, les privilèges et les honneurs accordés par celui-ci au Doge.

Vers le milieu du xvP siècle, ces compositions, trop négligées pendant un temps, reprendront tout à coup faveur. Mais il ne restera plus aux représentants de cette époque assez de réalisme pour leur donner la vie, ni assez de scrupules archéologiques pour leur donner la couleur locale.

Si l’histoire contemporaine trouve si peu de faveur, les scènes de la vie municipale ou de la vie privée comptent encore moins d’interprètes. Point de peintures qui nous conservent, comme les chefs-d’œuvre des Frans Hais et des Rembrandt, le souvenir des repas de corps, des réunions confraternelles, des exercices guerriers, des chasses; point de scènes de mœurs. Sur les tombeaux mêmes, à peine si les sculpteurs retracent de loin en loin quelque épisode de la vie du défunt. L’allégorie y a tout envahi (mausolée de Jules II et mausolées des Médicis, par Michel-Ange). Les bizarres bas-reliefs sculptés par Riccio pour le tombeau de délia Torre (voy. p. i iH) peuvent passer, à ce prix, pour des compositions réalistes.

Un jour cependant, un seul jour, Raphaël ou son disciple Jean d’Udine fit de l’actualité, ni plus ni moins que les dessinateurs modernes de V Illustration, du Monde illustré, àn, Graphie ou de Vlllustrated London News. Un événement extraordinaire venait de mettre en émoi tout Rome : un singe avait enlevé un enfimt au maillot et l’avait emporté sur le toit d’une maison de la Scrofa, où

ses parents le retrouvèrent sain et sauf. Telle est la scène que le Sanzio ou son élève représenta sur une tapisserie destinée à Léon X et dont une reproduction se trouve aujourd’hui chez Mme la princesse Mathilde.

La gravure, qui lut pendant toute la durée de la Renaissance l’interprète la plus fidèle des us et coutumes du temps, se montra moins dédaigneuse que sa sœur aînée la peinture. Tantôt le graveur d’un jeu de cartes fait défiler devant nous toutes les classes de la société, depuis le Pape jusqu’au « merchadante », jusqu’à l’aartixan», jusqu’au « fitmeio » et au « misero » (Passavant, t. V, p. I2i); tantôt les maîtres les plus éminents, à commencer par Marc-Antoine,

(iénies tenant 1 écusson des délia Rovere. Détail d’une balustraile. ( Ki^lise Sainte-Marie du Peuple à Rome.)

mettent en scène des amoureux, des chasseurs et surtout des musiciens h

Une des plus naïves et des plus gracieuses de ces scènes familières, c’est la gravure anonyme connue sous le nom de Gagne-Petit ou Rémouleur (Passavant, t. \, p. 2i). Le rémouleur, vu de dos, aiguise des ciseaux sur une meule qu’il tait tourner du pied et qu’arrose un petit Amour, debout dans l’attitude du Mannekenpis.

La peinture céramique, qui vécut si largement sur les productions de la gravure, s’attaqua plus complaisamment peut-être encore aux sujets fitmiliers'.

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