L’ETUDE DU NU
se rendre compte des causes et des effets de toutes choses, la Renaissance donna une assiette nouvelle â la vie, sous toutes ses formes, aussi bien qu’aux différentes manifestations de l’art. L’Italien du quinzième siècle se sent plus
L’étude du nu au quinzième siècle.
La Mort d'Adam. Fresque de Picro délia Francesca. (Église Saint-François à Arezzo.)
libre, parce qu’il a appris à mieux raisonner; réconcilié avec les joies de ce monde, il cède à son penchant pour l’épicurisme; l’amour-propre individuel remplace ces grands élans de patriotisme et de magnificence par lesquels, au moyen âge, une cité ou une nation affirmait la solidarité de tous ses membres.
Il était à craindre qu’au sortir du moyen âge les éléments nationaux, si long- E. Muntz — I. Italie. Les Primitifs. 3o
temps groupés, sinon fondus, sous la discipline du christianisme, ne reprissent le dessus; il était à craindre qu’à un idéal absolu, à une langue universelle, ne se substituassent autant de systèmes d’esthétique que l’on comptait de races. Au lieu d’Ecoles tendant toutes à un même but, sans cesser de développer chacune ses qualités propres, se serait alors produite la plus étrange cacophonie, une incohérence insupportable, quelque chose comme la confusion de la tour de Babel. Supposez les Germains, les Anglo-Saxons, les Slaves, exaltant tour à tour les traits qui les distinguent au point de vue ethnographique, ou célébrant les épisodes les plus spéciaux de l’histoire locale, à peu près comme le font de nos jours certains peintres tchèques ou polonais, que serait-il resté de la beauté absolue révélée à la Renaissance par Platon, ou de la portée incalculable de ces pages radieuses par lesquelles Raphaël et Michel-Ange se sont à jamais attaché tout être pensant !
Il ne fallait rien moins que le prestige de la civilisation antique, dont les souvenirs étaient gravés partout en traits ineffaçables, depuis les Iles Britanniques jusqu’aux colonnes d’Hercule, depuis les bords du Rhin jusqu’à ceux du Danube, pour écarter un tel danger. Toute autre influence eût provoqué des différends et amené une scission : celle-là seule avait le privilège de réunir de nouveau l’Europe catholique, et jusqu’aux colonies du Nouveau Monde, dans un culte commun. Une fois de plus le latin devint la langue internationale par excellence; une fois de plus les inventions, si profondément humaines, du génie hellénique comptèrent des myriades d’adorateurs. Peu s’en fallut que les autels des divinités de l’Olympe ne se dressassent de nouveau et ne se couvrissent d’offrandes. Spectacle d’autant plus grandiose qu’il n’est dû qu’à la raison pure, à ces formes de l’intelligence qui s’appellent la science, la philosophie, la poésie, l’art. Telle a été en effet la loi de la Renaissance : le mouvement qu’elle a provoqué a été essentiellement aristocratique, parce qu’il avait pour point de départ l’évocation artificielle d’un passé depuis longtemps éteint, tandis que l’antiquité elle-même ainsi que le moyen âge s’étaient appuyés sur un fonds de croyances religieuses trouvant sans cesse un aliment nouveau dans le cœur et dans l’imagination de la foule'. Là est la grandeur de la Renaissance, là aussi est sa faiblesse. Et cependant, quel puissant levier de propagande populaire des inventions telles que la gravure n’avaient-elles pas mis entre ses mains!
Et puisque le devoir de l’historien est de montrer le revers de toute médaille, signalons ici encore une autre cause d’infériorité : à force de chercher les formules générales, classiques, absolues, la Renaissance finit par sacrifier à l’ab-
I. « ... Le sculpteur ne parle plus à une cité religieuse, niais à un amas de curieux isolés; il cesse d’être pour sa part citoyen et prêtre, il n’est plus qu’homme et artiste. Il insiste sur le détail anatomique qui frappera les connaisseurs, et sur l’expression saillante que comprendront les ignorants. Il est une sorte d’orfèvre supérieur qui veut conquérir et garder l’attention. Il fait une simple oeuvre d’art et non une œuvre d’art nationale. » (Taine, Voyage en Italie, t. II, p. 1 65, 166.)
L'ORNEMENTATION
straction. Attachons-nous un instant, par exemple, au domaine de l’ornementation : la progression, il serait plus juste de dire la décadence, est saisissante. Les ornemanistes gothiques cherchaient les éléments de leurs figures autour d’eux, dans la flore ou la faune de leur région : en France ils copiaient la vigne, le houx, la fougère, le lierre, l’églantier, la mauve, le chêne, le prunier sau-
Bordure composée de fruits indigènes.
Bas-relief de l’atelier de Giovanni délia Robbia. (Hôpital de Pistoia.)
vage, le poirier, les feuilles d’eau, le liseron, le persil, le cresson, le pied-deveau, le nénuphar, l’iris, le diclytra, la violette, le fraisier, l’oseille, que sais-je encore 1 !
En Italie, la Première Renaissance resta fidèle, du moins pendant ses débuts, à ce principe fécond : dans les encadrements polychromes de leurs bas-reliefs, les délia Robbia donnèrent place aux oranges, grenades, pommes de pin, pastèques, des environs de Florence; dans les bordures de ses portes, Ghiberti
t . VioIlet-le-Duc, Dictionnaire, article Flore.
reproduisit, en les ennoblissant, la gerbe de blé, le lis, l’écureuil, la caille et une foule d’autres animaux ou plantes indigènes, de même que Léon-Baptiste Alberti osa orner, lui le fougueux sectateur des anciens, la frise du palais Ruccellai de l’humble tige de 1’ « oricello » (la garance), dont les Ruccellai ou Oricellarj avaient tiré leur nom et leur fortune.
Plus tard, des importations exotiques, sans saveur, parfois sans raison d’être, des importations absolument artificielles, reléguèrent à l’arrière-plan la nature vivante; lapalmette assyrienne, le lotus égyptien, la rosace romaine, envahirent la demeure des particuliers aussi bien que les monuments publics. Et de même, aux souvenirs d’un caractère personnel, aux armoiries, aux devises, aux emblèmes, proclamant chacun les conquêtes d’un ancêtre ou la solidarité des membres d’une même famille, succédèrent des ornements, propres peut-être à flatter l’œil, mais assurément vides de sens : bucranes, mascarons, sphinx ou satyres, méandres ou postes courantes. C’est là toutefois évoquer les conséquences extrêmes de la résurrection de l’antiquité : la période dont nous avons à nous occuper dans ce premier volume est toute de transition, disons mieux, toute de conciliation ; son ambition suprême a été de fondre les conquêtes de deux mondes aussi distincts que le moyen âge pouvait l’être de Rome ou d’Athènes.
Est-il un moment plus charmant que celui où poètes et artistes, secouant une poussière séculaire, découvrent à nouveau ces trésors qui n’ont rien perdu de leur éclat, réveillent cette Belle au bois dormant parée de sa jeunesse éternelle, bégayent un langage si longtemps ignoré? Leur enthousiasme n’est égalé que par leur inexpérience : beaucoup ne connaissent l’antiquité que par de vagues ouïdire, mais ils l’admirent en raison même du mystère qui l’entoure; la légende les attire, les séduit, et qu’ils ont raison de céder à cet entraînement! la fiction n’est-elle pas souvent plus vraie que l’histoire? Il y a dans les fastes de la Renaissance quelque chose de plus touchant que le scrupule religieux avec lequel un Mantegna ou un Raphaël ont essayé de ressusciter ce monde magique : ce sont ces tâtonnements naïfs, frisant parfois le comique, ces erreurs sur les types, sur les costumes, sur la vraisemblance de l’action, Hélène coiffée d’une cornette, Pâris, le beau berger troyen, chaussé de souliers à la poulaine, Hector portant un pourpoint brodé, — hommages flatteurs entre tous ceux que pouvait rendre au monde antique le quinzième siècle dans sa sainte ignorance.
Considérons d’abord l’architecture, cette interprète la plus fidèle et la plus rigoureuse des besoins et des mœurs de chaque époque : on devine du premier coup d’œil quel essor durent prendre les constructions de toute sorte, surtout les constructions civiles. L’idée de défense mise au second rang, — car au fond ce que l’Italien du quinzième siècle prise le plus, c’est une existence contemplative, — le sentiment religieux tempéré par une civilisation plus douce, un monde nouveau s’ouvre à l’ambition des architectes : palais, hospices, tribu-