LES MILIEUX ITALIENS
plein de finesse et amoureux de magnificence; que le montagnard belliqueux l’est du laborieux habitant de la plaine; que les laboureurs de l’Émilie le sont des matelots de la Ligurie : la victoire tient, non pas à la vitalité des populations, à leur richesse, à leur puissance ou à leur instruction, mais à des causes spécifiques, de l’ordre le plus délicat, et dont plus d’une échappe à l’analyse. Par quelles lois mystérieuses expliquer, par exemple, comment le microscopique duché d’Urbin a pu produire, à lui seul, trois des génies qui ont laissé dans
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Florence au xix” siècle.
l’art italien la trace la plus profonde, Bramante, Raphaël, Rossini ! Et même ces facultés héréditaires — une fois bien et dûment constatées — ne sont rien si des circonstances propices ne viennent pas les favoriser et si l’œuvre du temps ne s’ajoute pas à celle de la nature.
L’histoire et l’ethnographie nous enseignent que telle ou telle population était laborieuse, belliqueuse, indolente; mais l’ethnographie qui nous révèle pourquoi, chez telle ou telle population, l’art s’arrêta complaisamment sur une forme élégante, sur un ton vibrant, les saisit, les fixa, et transforma en images durables ces impressions fugitives, cette ethnographie-là est encore à créer '.
i . Bibliographie : Il est à peine nécessaire de rappeler ici les principaux ouvrages sur l’histoire de la Renaissance dans les différentes parties de l’Italie, les Vite de Vasari (la dernière et meilleure édition est celle qu’a publiée à Florence, chez Sansoni, M. G. Milanesi, 9 vol. in-8°, 1 878 - 1 885) ; le Carleggio inedito di Arlisti dei secoli XIV, XV e Ai /, de Gaye (Florence, 1839-
E. Müntz. — 1. Italie. Le» Primitifs.
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Le foyer de la Renaissance ne fut point un de ces États florissants, gouvernés par les princes si magnifiques et si énergiques qui s’appelaient les Visconti, les Este ou les Aragon, mais bien une République vétilleuse et ombrageuse, quoique riche par son agriculture, son industrie et son commerce, où les Mécènes, pour faire accepter leurs largesses par leurs concitoyens, devaient recourir aux subterfuges les plus subtils. C’est à Florence, presque à l’extrémité septentrionale de la grave et laborieuse Étrurie, dont les Toscans prétendaient avoir recueilli l’héritage, que le mouvement, esquissé au treizième siècle à Pise par Niccolo Pisano, repris au quatorzième siècle à Padoue et à Vérone sous l’influence de Pétrarque, et dans une certaine mesure aussi en Toscane par Giotto, Orcagna et Simone Martini (Memmi), prit enfin corps, pour rayonner des bords de l’Arno sur l’Italie, sur l’Europe entière. Les fauteurs de cette révolution qui, dans l’architecture, éclate brusquement par la toute-puissance du génie d’un seul homme, furent Brunellesco, Donatello et Masaccio; ses auxiliaires, les Médicis; ses émissaires, ses « missi dominici » dans le reste de la Péninsule, les Michelozzo, les L. B. Alberti, les Bernard Rossellino, les Giuliano et Benedetto da Majano les Giuliano et Antonio da San Gallo, pour l’architecture; les Donatello, les Mino da Fiesole, les Antonio Rossellino, les Verrocchio, pour la sculpture; les Masolino, les Paolo Uccello, les Piero délia Francesca (un Toscan, sinon un Florentin), les FraFilippo Lippi, les Benozzo Gozzoli, pour la peinture2.
A quelles causes attribuer l’essor prodigieux, non seulement de l’art, mais encore des sciences et des lettres à Florence, cette réunion extraordinaire d’hommes de génie, depuis Dante jusqu’à Machiavel, jusqu’à Lulli? Aux facultés natives? A l’esprit public? A un long et savant entraînement? A mon avis, ces trois éléments ont également contribué à constituer ce que l’on peut appeler le milieu florentin, et entre eux la solidarité est complète.
Et d’abord, il est certain que la race florentine se distingue par son intelligence et sa finesse. Des auteurs anciens attribuent la vivacité de son esprit à la subtilité de l’air des montagnes voisines. Mais ces montagnes sont toujours en place, l’air
1840, 3 vol. in-8°); de l'Art chrétien, par Rio, ouvrage d’un fanatique, dans lequel on trouve les idées les plus élevées a côté des plus étranges déclamations; la Philosophie de V Art en Italie et le Voyage en Italie, de M. Taine; le Cicerone, publié pour la première fois par J. Burckhardt, en 1 855, réédité plusieurs fois depuis avec des additions dues à MM. Bode et H. de Geymüller (5° édit., Leipzig, 1884); puis, pour l’architecture, les ouvrages de MM. Burckhardt, Lübke, Redtenbacher et Ricci; pour la sculpture, celui de M. Perkins; pour la peinture, l’admirable monument de critique qui s’appelle l 'Histoire de la Peinture en Italie, par MM. Cavalcaselle et Crowe; pour la gravure, le volume de M. le vicomte Delaborde et celui de M. Lippmann; pour l’art du médailleur, les publications de MM. Armand, Heiss et Friedlænder; enfin V Histoire des Arts industriels de Labarte, ouvrage devenu bien insuffisant.
1. Je rappelle au lecteur qu’en italien le mot « da », placé entre deux noms propres, indique la patrie (Benedetto da Majano = Benedetto, né à Majano), et le mot « di » la filiation (Pietro di Giovanni = Pierre, fils de Jean).
2. Bibliographie : Les documents sur l’histoire de l’art toscan sont disséminés dans une foule de publications, dont les principales seront indiquées chacune en son temps et lieu.
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Vue de Florence a la fin du xv' siècle. (Fac-similé
réduit d’une gravure unique conservée au Cabinet de Berlin)