LE MILIEU FLORENTIN
Si
qui en vient n’est pas moins subtil qu’autrefois, et cependant il n’existe plus d’École florentine : c’est donc qu’il a fallu un concours spécial de circonstances pour favoriser le développement des facultés natives.
Parmi ces circonstances, tenons compte, avant tout, de la jeunesse relative de la race florentine; du treizième au quinzième siècle elle était dans toute sa fleur; aujourd’hui elle est vieille et usée. Les cités et les races ont leurs périodes climatériques d’adolescence ou de déclin; l’esprit des nations vieillit comme celui des individus, et rien ne démontre plus clairement la solidarité psychologique, on serait tenté de dire physiologique, des hommes vivant dans le même climat et sous les mêmes lois. Heureuses les villes où la floraison dure trois siècles, comme à Florence !
Venons-en aux conditions de la vie publique. Il est à peine nécessaire de rappeler l’àpreté des luttes politiques, de ces guerres civiles permanentes entre les héritiers des Guelfes et ceux des Gibelins, entre Blancs et Noirs, entre les Médicis, les Pazzi et les Albizzi, ou entre le parti aristocratique et le parti populaire. On les retrouve d’un bout à l’autre de l’Italie aussi ardentes, aussi inexorables. Partout elles ont trempé les caractères, accentué les individualités, fourni aux poètes et aux artistes l’occasion de peindre la passion avec une vérité et une énergie suprêmes. Les poètes toutefois y ont gagné plus que leurs confrères les artistes; ceux-ci en effet ne sont guère sortis, jusqu’au quinzième siècle, du cercle des représentations religieuses; l’écho des luttes civiles n’arrivait à eux qu’atténué et en quelque sorte transformé.
Mais ces luttes, à leur tour, n’ont pas forcément, fatalement, inspiré les poètes ou les artistes, provoqué un mouvement intellectuel fécond. Prenons les populations de la Romagne, de la Calabre, de la Corse, de l’Amérique du Sud : les passions politiques n’ont pas cessé, depuis bien des siècles, de s’y donner carrière, et cependant ces provinces n’ont eu ni un Dante, ni un Machiavel, ni un Michel-Ange, pour peindre leurs luttes, pour intéresser l’humanité entière, que dis-je! pour la passionner en faveur de ce qui n’était parfois qu’une pauvre querelle de clocher. C’est qu’à Florence il y avait autre chose encore : grâce à une tournure d’esprit particulière, les Florentins relevaient et ennoblissaient les luttes à main armée par des luttes oratoires, par des discussions pénétrantes, qui mettaient en action toutes les ressources de leur dialectique et donnaient à leur esprit, comme à celui de leurs ancêtres intellectuels, les Athéniens, une tension perpétuelle. Grâce à ce développement de leurs facultés critiques, ils devinrent les premiers diplomates, les premiers financiers, les premiers commerçants et les premiers industriels du monde entier, comme ils en étaient les premiers littérateurs et les premiers artistes.
La piété et le patriotisme, une piété et un patriotisme qui n’allaient pas sans une forte dose d’orgueil et un vif besoin d’ostentation, enfin la prospérité générale, firent le reste. Le gouvernement florentin voulut avoir les églises les plus belles et les plus riches, l’hôtel de ville le plus magnifique de toute l’Italie,
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et les particuliers rivalisèrent d’ardeur avec les représentants de l’autorité, avec les corporations religieuses. De là ce concours extraordinaire d’artistes de toute sorte, et cette réunion, unique au monde, de monuments dont un seul suffirait pour faire la gloire de toute autre cité.
Enfin, cette sorte d’entraînement que provoque la culture régulière, suivie, intensive, d’un art. Assurément, le fils d’un grand artiste ne sera pas forcément un artiste supérieur. Mais combien de chances pour que l’exemple de ce grand artiste détermine la vocation et exalte l’ardeur de ses concitoyens plus jeunes, et pour que ceux-ci, à leur tour, forment des élèves savants et habiles, appelés à réaliser de nouveaux progrès !
« Les secrets des arts », a dit Albert Dürer, « se perdent facilement, mais il faut beaucoup de temps et de peine pour les retrouver. »
Que d’efforts ont été épargnés aux artistes qui avaient le bonheur de naître à Florence, dans cette atmosphère de délicatesse et de magnificence ! Ce que les autres étaient condamnés à épeler péniblement, ils le savaient en quelque sorte de naissance; dès leurs premières années, profitant de l’expérience acquise par leurs prédécesseurs, ils pouvaient se consacrer à la recherche de nouveaux problèmes, foire foire à l’art un pas de plus. Ainsi s’explique cette gradation prodigieuse : pour l’architecture, Arnolfo, Brunellesco, L. B. Alberti ; pour la sculpture, Orcagna, Donatello, Michel-Ange; pour la peinture, Giotto, Masaccio, Léonard de Vinci.
En résumé, la suprématie de l’Ecole florentine tient à trois causes principales : les aptitudes naturelles d’une race douée d’une façon exceptionnelle ; une éducation et des mœurs publiques essentiellement favorables aux choses de l’esprit, mœurs qui étaient alors dans toute leur fraîcheur, toute leur vigueur ; enfin la continuité des efforts dans chacune des branches de l’art, cette initiation savante qui transmettait aux générations l’héritage de leurs aînées, en y ajoutant périodiquement sa part de progrès. Supprimez un de ces trois facteurs, les autres perdent immédiatement leur efficacité : au lieu d’une Ecole pleine de vitalité, vous verrez soit un art encore informe, soit un art déchu.
Au quinzième siècle, les Médicis lient si intimement leur cause à celle de l’art florentin, qu’il est impossible de séparer leur biographie de la genèse de la Renaissance. L’érudition moderne, qui s’est ingéniée à détruire tant de légendes et à défaire tant de réputations, n’a réussi, pour cette famille illustre, qu’à fortifier ses titres à la gratitude de la postérité1. Tout éloge ici se trouve au-dessous de la réalité, et cette libéralité tant vantée, pour ne pas dire cette prodigalité
j. Bibliographie : Fabroni, Magni Cosmi Medicei vita. Pise, 1789. — Id . , Laurentii Medicis Magnifici vita. Pise, 1784. — Roscoe, Vie de Laurent le Magnifique. — A. de Reumont, Lorenyo de’ Medici il Magnifico, 2° édit. 2 vol in-3°. Leipzig, i883. — Voigt, Die Wiederbelebung des classischen Alterthums, 2e édit. Leipzig, 1880- 1881. — Enfin les Précurseurs de la Renaissance et les Collections des Médicis au quinzième siècle, que j’ai publiés à la librairie Rouarn, en 1882 et en 1887.