L’ANTIQUITÉ ET LES SCULPTEURS
souple, plus morbide, le style que l’on a baptisé du nom de son immortel disciple Léonard de Vinci.
Il s’est trouvé cependant en pleine Florence un sculpteur de talent, bien plus
Adam et Eve chassés du Paradis.
Bas-relief de Jacopo délia Quercia. (Eglise San Petronio à Bologne.)
une famille, que dis-je, une dynastie de sculpteurs habiles, assez sûrs d’euxmêmes pour dédaigner le secours de l’antiquité : les délia Robbia — le lecteur a deviné que c’est d’eux que je voulais parler — ont opéré ce miracle de rester les hommes de leur temps et de marcher tranquillement devant eux, à une
époque où tous leurs contemporains subissaient la fascination du passé. Ce n’est pas qu’ils ne se soient inspirés, à leur insu, des règles générales de rythme et d’harmonie propres aux bas-reliefs antiques, de l’ampleur et de la liberté qui caractérisent les statues du même style. Mais du moins ces imitations sont-elles absolument inconscientes : la volonté n’y est pour rien, car cette volonté ils l’ont affirmée sans cesse, d’un bout à l’autre d’une longue carrière, en proscrivant jusqu’au moindre ornement antique, en s’interdisant tout emprunt dans les types, les draperies, les attitudes.
L’exemple des délia Robbia fera venir sur les lèvres de plus d’un lecteur cette question indiscrète : Aurait-il été possible à l’art moderne, par aventure, de faire son salut sans le secours de l’antique?’
Giacomo délia Quercia a très certainement, lui aussi, quoiqu’on dise, connu et imité l’antique de propos délibéré. Les emprunts se trahissent dans les génies nus tenant des festons (socle du tombeau d’Ilaria, reproduit ci-dessus, page 70), dans plusieurs détails du retable de San Frediano à Lucques (yeux d’ordinaire sans prunelle; jeune homme à mi-corps, portant une chlamyde nouée sur l’épaule, etc.); enfin et surtout dans les bas-reliefs de la façade de San Petronio à Bologne : nous y retrouvons, chez Adam, chez Caïn et chez Abel, ce même motif de la chlamyde nouée sur l’épaule; chez l’ange chassant Adam et Lve du Paradis, le brodequin ne rappelle pas moins les prototypes grecs ou romains. Mais l’étude de la statuaire antique se révèle avec le plus de force dans cette façon si libre et si large de traiter le nu; devant ces torses si solidement construits, devant ce s méplats si nettement accusés, on évoque involontairement le souvenir des chefs-d’œuvre de Phidias, le Thésée et VI lys sus.
Les petits bas-reliefs en bronze connus des amateurs sous le nom de « plaquettes » se rattachent plus intimement encore que la sculpture à l’art des anciens; ils ont contribué puissamment à répandre partout, comme le feraient des moules en plâtre, les chefs-d’œuvre de l’antiquité. Une bonne moitié d’entre eux procède de l’art grec ou romain, soit pour la forme, soit pour le sujet. La Lutte d'Apollon et de Marsyas , Bacchus et Ariadne, Y Amour conduisant un char, les Travaux d' Hercule, des Bacchants et Bacchantes , Y Enlèvement du Palladium, les figures des dieux, des héros et des personnages célèbres de l’histoire ancienne, tels sont les motifs principaux représentés dans cette imagerie de métal. Son influence a été prodigieuse sur les grands arts. Dans son excellente monographie1 M. Émile Molinier a dressé un long catalogue des sculptures monumentales, italiennes ou françaises, reproduisant en grand ces modèles microscopiques. A la cathédrale de Corne on trouve l’amplification de sept ou huit plaquettes représentant des Centaures enlevant des femmes, Hercule
i. Les Bronzes de ta Renaissance : tes Plaquettes ; Paris, Rouarn, 1886, t. I, p. xxvm et suiv.