LA TRADITION DU MOYEN AGE
je rappellerai qu’au quinzième siècle les sujets religieux sont par rapport aux sujets antiques peut-être dans la proportion de vingt à un.
Quel que soit l’antagonisme entre l’antiquité et le moyen âge, je réunirai donc dans un même chapitre l’étude des emprunts que la Renaissance a faits à l’une et à l’autre de ces civilisations. Ces emprunts, en effet, se distinguent avant tout par leur caractère rétrospectif, leur caractère traditionnel, et servent ainsi, malgré leur dissemblance, d’antithèse aux tendances réalistes proprement dites.
Si pendant le quinzième siècle ce cycle d’idées est resté stationnaire, les moeurs publiques, par contre, ont singulièrement changé. Au moyen âge, l’excès de vitalité s’était traduit par des luttes sanglantes de ville à ville, de citoyen à citoyen; à l’époque à laquelle nous sommes arrivés, cette humeur belliqueuse, pour n’avoir pas précisément fait place à des sentiments pacifiques, a du moins perdu la sauvagerie d’autrefois : à l’intérieur, c’est à coups de bulletins de vote et non plus à coups d’épée que les partis se disputent le pouvoir; à l’extérieur, ce sont des mercenaires, et non plus de fiers et ardents citoyens transformés en soldats, qui soutiennent l’effort du combat. Un pas encore, et l’Italie, qui a si vaillamment résisté aux étrangers pendant tout le moyen âge, sera la nation la plus efféminée de l’Europe. Il ne pouvait en être autrement, d’une part après cette dépense d’énergie prodigieuse, de l’autre après les progrès si enviables de la prospérité publique.
Il semblerait donc que l’art dût revêtir une forme absolument nouvelle et que les productions du quinzième siècle dussent présenter le contraste le plus frappant avec celles de l’ère précédente.
Mais ici intervient un facteur qu’il faut bien se garder de perdre de vue . Après comme avant, le sentiment religieux continue à inspirer l’immense majorité des œuvres d’art. Voilà donc du coup la tradition renouée et les influences politiques réduites à leur plus simple expression. Ainsi également s’explique comment l’art italien a pu pendant le quinzième et le seizième siècle progresser
Interprétation d’un sujet antique au xv” siècle : Mercure. Bas-relief d’Agoslino di Duccio. (Temple des Malatesta à Rimini.)
E. Münlz. — 1. Italie. Les Primitifs.
sans cesse et atteindre à son apogée, malgré la déchéance politique du pays.
Pour montrer la force du lien qui rattachait l’art à la religion pendant le quinzième siècle, j’analyserai un singulier contrat conclu à Gubbio en 1471 : Un juif avait acheté une maison dans laquelle se trouvait une fresque représentant la Vierge et deux saints. Grand embarras ! Laissera-t-on ces images pieuses dans la demeure d’un réprouvé? Ce serait un sacrilège, et ce 11’en serait pas un moins grand que d’autoriser le juif à les détruire lui-même. Après une longue consultation théologique et l’approbation de l’autorité épiscopale, le peintre Giacomo di Bedo, de Gubbio, fut chargé d’effacer la fresque et d’en repeindre une autre, de tout point semblable, aux frais du juif naturellement, dans l’oratoire de Santa Maria dei Bianchi \
Pendant sa première évolution la Renaissance s’était habituée, sans trop de peine, à incarner dans une figure humaine, à l’instar des anciens, jusqu’aux idées et aux sentiments les plus subtils, en un mot à faire de l’allégorie à outrance. Mais elle n’entendait nullement, sollicitée qu’elle était sans cesse par son penchant au réalisme, elle n’entendait nullement ne faire que de l’art symbolique. Le symbolisme qui caractérise l’art chrétien primitif et l’art du moyen âge, aussi bien d’ailleurs que l’art païen, cette tendance à se servir d’allusions plus ou moins transparentes, au lieu d’exposer les faits purement et simplement, ce besoin de transporter les événements et les personnages dans un milieu de convention, bien plus, de les résumer en quelques signes graphiques (le monogramme du Christ, la colombe, l’agneau, une main émergeant des nuages pour représenter le Père Éternel, un mur crénelé comme image de la Jérusalem céleste, etc.), en un mot tous ces vestiges d’une civilisation hiératique, disparurent rapidement, entraînant avec eux le laborieux échafaudage de l’iconographie sacrée. L’art du quinzième siècle a pour trait distinctif l’horreur de l’abstraction; s’attachant à observer plutôt qu’à inventer, il veut des faits, un récit circonstancié, que les acteurs choisis parmi les contemporains et revêtus du costume du temps rendent plus saisissant encore, en attendant que le drame, par une loi fatale, succède à l’épopée, comme dans les littératures primitives, le drame qui pendant cette première période compte à peine deux ou trois interprètes, Donatello, Mantegna, peut-être aussi Filippino Lippi. C’en est fiait de la contention d’esprit propre aux siècles antérieurs : les idées ont pris le tour le plus facile et le plus riant. Aux grandes compositions synthétiques de l’ère précédente, le Triomphe de la Chasteté et le Triomphe de la Pauvreté, peints par Giotto sur les voûtes de la basilique d’Assise, Y Eglise militante, qui occupe une des parois de la chapelle des Espagnols à Sainte- Marie Nouvelle, le Bon Gouvernement, qu’Ambrogio Lorenzetti célébra dans le palais public de Sienne, à toutes ces allégories si fortes et si éloquentes, font
1. Gualandi, Meinorie origimli ilaliuni risguardanli le belle arli; 4e série, p. 5i-53. Bologne,