LE REALISME CHEZ GIOTTO
que le fondateur de l’Ecole florentine avait fait lui-même. Incomparable lorsqu’il s’agissait de donner a un personnage la majesté ou l’éloquence, il se voyait réduit, vis-à-vis des conditions techniques de son art, — physionomie, anatomie, proportions, — a escamoter une bonne partie du programme : d’ordinaire ses tètes paraissent découpées dans des blocs de bois, tant il y a de raideur dans ces visages encore impersonnels, avec leurs mâchoires carrées, leurs yeux en amande, leur nez et leurs lèvres rectilignes.
Que d’autres lacunes encore! Croirait-on que le secret de représenter l’enfance fut une des dernières conquêtes de l’art! Si chez les sculpteurs de l’Ecole pisane les enfants ont une certaine ampleur et une certaine vivacité, chez Giotto ils se distinguent par leur extrême gaucherie; figurez-vous des hommes ou des femmes en miniature, avec un air vieillot, sans l’expression, sans les gestes, sans même le costume, qui caractérisent cet âge fortuné.
L’esprit de routine qui éclate notamment dans les types de la Vierge et de l’Enfant Jésus (par exemple dans le tableau du Musée de Brera) jure avec l’insatiable curiosité dont Giotto donna ailleurs tant de preuves : le peintre florentin s’intéressait même aux habitants ou aux productions des contrées les plus éloignées. C’est ainsi que la suite des rois mages, dans la basilique d’Assise, se compose de magnifiques spécimens de la race mongole, au nez écrasé, au teint jaune, aux cheveux d’un noir de jais. Trois chameaux bridés et muselés, d’après toutes les règles de l’art, complètent ce joli petit tableau ethnographique. Mêmes qualités dans les Nubiens de l’église Santa Croce.
Pas plus que Nicolas de Pise et ses disciples, Giotto, gêné peut-être par des scrupules religieux, ne semble s’être attaché a l’étude du nu. Cette branche si importante de l’art fut abordée avec une compétence réelle par André de Pise, dans ses bas-reliefs du campanile de Florence.
En modelant les Scènes de la Création et du Jugement dernier , les sculpteurs de la façade du dôme d’Orvieto se virent forcés d’accorder une large place au nu. Ils s’en acquittèrent à merveille. Dans la Création d'Adam, le corps du premier homme est d’une ampleur admirable : s’il y a quelque chose de maigre, ce sont plutôt les draperies du Père éternel et des Anges. Ève, s’éveillant au moment où le Créateur lui pose la main sur l’épaule, se distingue par un modelé souple et facile, mais moins étudié que celui de son futur époux. L’attitude d’Adam debout devant l’Éternel, dans une autre scène, ne mérite pas les mêmes éloges. Mais c’est surtout dans le Jugement dernier que les nus sont traités avec une véritable maestria : ces grands sculpteurs anonymes, qui appartiennent, comme on sait, a l’École de Sienne, ont accusé avec autant de netteté que de force les pectoraux, les vertèbres, les veines gonflées par la douleur; ils ont
Types de Nubiens.
D’après Giotto.
(Santa Croce à Florence.)
rendu avec une égale énergie la mollesse des corps qui s’affaissent, ou les crispations de ceux qui résistent et luttent.
Examinons à son tour le costume. Giotto conserve presque invariablement les formes traditionnelles, mais en leur donnant l’ampleur et la noblesse. Dans ses grandes pages d’histoire, si véritablement classiques, les modes contemporaines n’apparaissent que de loin en loin, lorsque le sujet l’exige impérieusement, comme dans les Scènes de l'histoire de saint François, à Assise, ou dans le Jugement dernier, à Padoue. Mais ici encore Giotto représente le costume du treizième siècle avec infiniment de discrétion et de tact, se contentant de caractériser les acteurs par des toques qui n’ont rien de disgracieux, par des manteaux tombant droit jusqu’à la cheville. Une autre fresque, le Massacre des Innocents, à Padoue, et la Trahison de Judas, à l’Académie des Beaux-Arts de Florence, ont pour acteurs des soldats au costume hybride, qui ont emprunté aux légionnaires de l’Empire romain leur cuirasse ornée du lambrequin, et aux miliciens du moyen âge leurs coiffures extravagantes, parmi lesquelles les turbans commencent à faire leur apparition.
Si nous rapprochons ce trait, quelque insignifiant qu’il paraisse, de la recherche de la couleur locale qui perce dans Y Adoration des Mages du même maître (voy. page 283), nous sommes forcé de reconnaître qu’ici encore Giotto a indiqué, sinon ouvert, une voie nouvelle. Avant lui, jusqu’au treizième siècle, on avait donné aux acteurs de l’histoire sainte un costume idéal, offrant de nombreuses analogies avec le vêtement des Grecs et des Romains : une toge, une tunique, ou un manteau couvrant le corps de haut en bas, des sandales pour chaussure, la tête restant d’ordinaire nue. A partir de Giotto, la tentation d’introduire les modes contemporaines dans les scènes du passé s’affirma de jour en jour. On s’en prit principalement aux personnages qui se détachaient plus ou moins nettement sur le fonds chrétien proprement dit : les rois mages, puis les bourreaux de la Passion, sur lesquels plus d’un artiste supérieur, quittant les hauteurs sereines de la grande peinture d’histoire, se plut à exercer sa verve. Ensuite vint le tour des Prophètes, que l’on représenta sous les traits des Juifs du moyen âge. Dans les fresques d’Altichieri et d’Avanzo, à Padoue, ce 11e sont que cheveux nattés à la chinoise, casques à plumes, etc. Bref le goût pour ces sortes de mascarades alla croissant depuis le temps de Giotto jusque vers la fin du quinzième siècle, où le goût supérieur d’un Mantegna et d’un Raphaël parvint enfin à corriger les excès.
Il en fut de même de la représentation des difformités ou mutilations. Ici encore le réalisme suivit une progression effrayante. La laideur, sous toutes ses formes, ne tarda pas à faire irruption dans le domaine sacré de l’art. Autant les sculpteurs des sarcophages destinés aux premiers chrétiens, autant les mosaïstes chargés de décorer les basiliques, avaient montré de discrétion, en évoquant par exemple les infirmes guéris par le Christ, autant leurs successeurs des treizième et quatorzième siècles mirent d’ardeur à rendre ces images aussi palpables et