LES ANIMALIERS DU MOYEN AGE
Lévrier couché.
Bas-relief de Fra Guglielino.
(Pistoia.)
saisissantes que possible. L’auteur du Triomphe de la Mort , au Campo Santo de Pise, a épuisé sa verve dans la peinture de culs-de-jatte rampant sur le sol, d’estropiés levant en l’air leurs moignons horribles. Le pur et sévère André de Pise lui-même, dans un des bas-reliefs de la porte du Baptistère de Florence, nous montre le Paralytique s’approchant du Christ en se traînant à terre, une main appuyée sur un de ces petits escabeaux qui devinrent surtout fréquents chez ses successeurs. Voilà des traits à effrayer jusqu’aux réalistes de nos jours.
Les enseignements de saint François1 avaient dès le début du treizième siècle réconcilié l’homme avec les êtres privés de raison. Dans son panthéisme plein d’une tendresse infinie, le grand mystique d’Assise n’avait-il pas appelé les animaux, les plantes, les
étoiles, ses frères et ses sœurs, n’avait-il pas prêché aux oiseaux des champs? Ces exemples ne turent point perdus pour les artistes. Aux monstres malfaisants que les sculpteurs romans avaient prodigués sur la façade des églises, comme sous le poids d’un cauchemar affreux (on les trouve encore en pleine Assise, sur la façade de la basilique), succédèrent les figures les plus sympathiques et les plus riantes, des lévriers qui bondissent, des agneaux qui broutent, des oiseaux qui chantent.
Jean de Pise, l’artiste agité par excellence, ne trouva pas le loisir d’arrêter son regard sur le règne animal; tout chez lui est heurté et sans forme réfléchie. En revanche Fra Guglielmo d’Agnello, le plus éminent, à mon avis, des disciples de Nicolas de Pise, sait représenter à la perfection, avec autant de précision que de vivacité, dans la chaire de San Giovanni Fuor Civitas, à Pistoia, le bœuf et l’âne qui regardent la crèche, les trois brebis qui broutent, le lévrier couché, spectacteur intelligent de V Adoration des rois mages.
Giotto ne se fit pas faute d’ouvrir ses fresques aux représentants du règne animal, depuis les quadrupèdes jusqu’aux oiseaux qui écoutent la prédication de saint François d’Assise. Les brebis toutefois, que l’ancien pâtre aurait dû si bien connaître, ces brebis dont un spécimen dessiné sur une ardoise attira l’attention de Cimabué, sont fort mal dessinées. En revanche, la levrette qui saute vers
Levrette s’élançant vers saint Joachim.
Fresque de Giotto. (Padoue.)
I. L’histoire de l’influence exercée sur l’art par saint François a donné lieu dans les dernières années à un volume excellent dû à M. H. Thode : Fran\ von Assisi und die Anj linge der Kuust der Renaissance in Italien. Berlin, Grote, i885. Consulter également le Saint François d' Assise publié par les RR. PP. Franciscains à la librairie Plon, en i885.
saint Joachim est excellente de mouvement. A Assise, les fresques d’un élève de Giotto, Puccio Capanna, nous montrent, dans le Christ à la colonne, un singe se promenant à quatre pattes sur la toiture d’un édifice, et, dans la Cène, un chien qui lèche un plat, tandis qu’à côté de lui un chat fiait son ronron, motifs tellement naïfs, disons irrévérencieux, que les réalistes du quinzième siècle eux-mêmes ont hésité à les introduire dans des sujets aussi graves, sauf peutêtre Cosimo Roselli dans la Cène de la chapelle Sixtine.
La plus tentante à la fois et la plus ardue de ces conquêtes était celle du cheval : aucune machine, on le sait, n’est plus difficile à construire et à mettre en
mouvement que ce noble et ardent quadrupède1 2. Du moins, si les lois de son anatomie et de sa myologie ont été retrouvées au quinzième siècle seulement par Donatello et Verrocchio, les fresques ou les bas-reliefs du moyen âge abondent-ils en traits partiels pris sur le vif. Signalons les chevaux du Triomphe de la Mort, au Campo Santo de Pise; les uns, le cou allongé, flairant les cadavres des rois placés dans les cercueils, les autres hennissant de frayeur à ce spectacle inaccoutumé.
A tout instant du reste on revient aux modèles antiques. Tels sont : le cheval du fauconnier dans un des bas-reliefs de la fontaine de Pérouse, et le cheval portant un cavalier sans étriers, ni éperons, dans un des bas-reliefs d’André de Pise, au Campanile de Florence. M. Weizæcker a rapproché ce dernier des représentations de généraux à l’époque de l’Empire romain*.
L’âne, mieux partagé, a trouvé chez Giotto déjà un interprète, on n’ose dire un chantre, qui a saisi sur le vif cet utile et obstiné serviteur.
Les Précurseurs de la Renaissance, si embarrassés vis-à-vis du cheval, semblent avoir découvert du premier coup les lois de l’anatomie des ruminants. Une longue série de sculptures et de peintures, échelonnées du quatorzième au quinzième siècle, rendent à la perfection le « pas tranquille et lent » du bœuf, depuis les bas-reliefs d’Andrea Pisano, au Campanile de Florence, jusqu’aux fresques d’Altichieri et d’Avanzo, à Padoue, jusqu’à la châsse de saint Zanobi, par Ghiberti. Il est impossible, pour nous borner à un seul exemple, de représenter ces mouvements tout d’une pièce avec plus de netteté que ne l’ont fiait les peintres
Ane allant au pas.
Fresque de Giotto. (l’adoue.)
1. L’histoire du cheval dans l’art figuré a été étudiée par M. Berjeau, the Horses of Antiquity, Middle Ages and Renaissance; Londres, 1864; par le colonel Duhousset ( Galette des Beaux- Arts, 2e période, t. XXVIII, p. 407, t. XXIX, p. 46, 242, 487) et par M. Weizæcker ( Annuaire des Musées de Berlin, t. VII, 1886, liv. I, III et IV).