LES SUJETS PROFANES
rognantes, s’appelassent-ils Médicis, se trouvaient dans un véritable état d'infériorité, comparés aux princes souverains. Tandis que ceux-ci avaient toute latitude pour faire retracer dans les fresques ou les tapisseries leurs exploits guerriers, voire leurs exploits cynégétiques, tout au plus les mœurs permettaient-elles à un banquier millionnaire, fût-il devenu le chef du gouvernement, de foire sculpter son buste, peindre son portrait, ou de doter une église de quelque tableau de sainteté. Pas une page contemporaine, ni en marbre, ni en bronze, ni en peinture, ne nous retrace les hauts faits des Médicis ou de leurs
La Mort de la temnie de Jean Tornabuoni, Bas-relief en marbre, par Verrocchio.
(Musée national de Florence.)
émules : fondations d’églises, retour triomphal de Cosme à Florence, tournois, entreprises de toute sorte. Leurs tombeaux mêmes ne contiennent pas la plus légère allusion à tant de services éclatants : une statue, un bas-relief, une représentation plastique quelconque. Force était aux artistes qui formaient leur entourage de se maintenir dans les régions abstraites de l’art religieux; ils ne pouvaient que subrepticement, par un subterfuge, introduire le portrait de leurs bienfaiteurs dans quelque scène empruntée à l’histoire sainte.
Par contre, ces sujets religieux ou mythologiques qui forment, il faut bien le reconnaître, le principal contingent de l’art du quinzième siècle, ne sont le plus souvent que des paraphrases de la vie réelle, et nullement des restitutions archéologiques tentées avec la préoccupation de la couleur locale.
C’est au réalisme en effet que sont imputables les graves modifications qui se produisirent au quinzième siècle dans l’art religieux et qui finirent par ruiner de fond en comble l’iconographie sacrée. Dans leur horreur de l’abstraction, les quattrocentistes essayèrent de rapprocher le plus possible de l’humanité, voire de la société de leur temps, une foule de personnages que leurs prédéces- E Müntz. — 1. Italie. Les Primitifs.
seurs s’étaient fait une loi de placer dans un monde idéal, de revêtir d’une grandeur auguste, le Christ et sa mère, les saints et les prophètes. Ce ne sont plus des êtres surnaturels, étrangers à nos passions et à nos faiblesses, se détachant sur un fond d’azur ou d’or, et qui se distinguent des simples mortels jusque par l’auréole qui ceint leur tète. La révolution commencée par les trécentistes pour les prophètes (voy. page 278) se poursuit avec une rigueur systématique : dans les Flandres aussi bien qu’en Italie (le Nord et le Midi, séparés sur la question de l’imitation antique, se donnent la main pour celle du réalisme); chez les Van Eyck et chez Claux Sluter, aussi bien que chez Donatello et chez Niccolô dell’Arca. Partout les représentants de l’histoire sainte revêtent les traits et le costume, si caractéristique, des Juifs du temps. Donatello pousse l’irrévérence jusqu’à prendre pour modèle d’un de ses Prophètes la lace glabre et ignoble du Zuccone, espèce de pelé, de galeux, que sa laideur avait rendu célèbre à Florence. O11 sait que pour Gozzoli et une foule d’autres la Bible ne fut qu’un prétexte à représenter des tableaux de mœurs contemporaines 1 et les dernières modes du temps.
Puis, de proche en proche, le réalisme s’attaque aux figures des saints, qui finissent par perdre leur nimbe, leurs attributs, parfois le type traditionnel (sainte Catherine d’Alexandrie se montre successivement parée des plus riches atours ou vêtue du simple costume d’une ingénue du quinzième siècle, etc.). Ce réalisme à outrance engendre à la longue la recherche de la couleur locale, qui n’est au fond qu’un moyen de rendre les images plus saisissantes par l’accent de la vérité.
La Madone et le « Bambino » ont leur tour les derniers de tous. Le quinzième siècle se plaît à les peindre dans un paysage riant, sous les orangers, devant une haie de rosiers, avec des oiseaux qui chantent, des bestioles qui folâtrent autour d’eux sur le gazon, idylle aussi fraîche que touchante, dont la suprême expression se trouve dans les Saintes Familles de Léonard de Vinci et de Raphaël. Chez Ghirlandajo, Botticelli, Crivelli et bien d’autres, Marie, aux cheveux coquettement nattés, a renoncé au costume hiératique, pour revêtir la robe collante du quinzième siècle, avec ses broderies, sa traîne. Si quelques peintures, par exemple le Magnificat de Botticelli au Musée des Offices, nous la montrent dans un acte solennel de sa mission, entourée d’anges et apprenant à lire à son fils, le plus souvent elle se borne à diriger les jeux de celui-ci. C’est que la ten-
1. Deux des fresques des Sanseverino, a Urbin, la Visitation et la Naissance de saint Jean-Baptiste, nous montrent un chien léchant la figure d’un petit garçon et un autre chien qui se lèche lui-même. La Cène de C. Rosselli, à la chapelle Sixtinc, contient des motifs tout aussi irrévérencieux.
Prophète,
par Niccolô dell’Arca.
(Chasse de Saint-Dominique à Bologne.)