LA NATURE MORTE
Malgré la répugnance innée des Italiens pour la trivialité et le grotesque, qui tiennent une si large place dans l’art français, allemand et flamand contemporain, la caricature ne laisse pas de s’honorer chez eux, au quinzième siècle, du concours d’artistes illustres à juste titre. Je me hâte d’ajouter qu’il ne s’agit pas de ces productions frivoles ou lascives destinées uniquement à provoquer le rire ou à flatter de mauvaises passions, mais bien de grandes pages monumentales ayant pour mission de flétrir des coupables, et où l’artiste se faisait en quelque sorte l’auxiliaire du bourreau. On avait pris l’habitude, en Italie, de
La Présentation de la tête de saint Jean-Baptiste à Hérode. Bas-reliet de Civitale.
(Dôme de Lucques.)
pourtraire au vif, sur la façade des édifices publics, les grands criminels, surtout les traîtres, et les maîtres les plus graves ne dédaignaient pas de se charger de cette tâche peu enviable.
Le 17 août 1412, le pape Jean XXIII fit peindre sur tous les ponts et toutes les portes de Rome Sforza de Cotignola suspendu à une potence par la jambedroite, en tant que traître vis-à-vis de l’Église; dans la main droite du patient on voyait une pioche (probablement une allusion à son ancienne condition de paysan), dans la gauche un rouleau de parchemin avec cette inscription :
Jo sono Sforza, villano de-lla Cotignola, traditore,
Che dodeci tradimenti ho fatti alla Chiesa contro lo mio onore.
Promissioni, capitoli, patti ho io rotti.
Ces peintures ne furent effacées que le 12 juin 1410'.
En 1462, un autre pape, Pie II, fit exécuter par l’habile sculpteur Paolo Romano, pour les livrer aux flammes, deux mannequins représentant son ennemi Sigismond Malatesta.
1. Diarium d’Antonio di Pietro, chez Muratori : Scriplores, t. XXIV, p. io3i-io3a, 1006.
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A Florence, en 1404, les Médicis livrèrent à la risée publique leurs ennemis vaincus, les Albizzi, et chargèrent Andrea del Castagno, qui en garda le surnom d’ « Andrea degli Impiccati » (André des Pendus), de les pourtraire sur les
monuments publics. A Florence également, vers 1425, les créanciers de Rinuccio Farnese avaient orné certains murs du portrait de leur débiteur, avec quelque inscription injurieuse. Il fallut que les Siennois intervinssent pour le faire effacer. Un autre personnage, Rodolphe de Camerino, fut l’objet d’une - vengeance analogue également de la part des Florentins*. En 147B, nouvelles exécutions politiques : Botticelli reçut l’ordre de peindre les complices de la conspiration des Pazzi, travail pour lequel il toucha quarante florins larges* 1 2 3 * * *. Léonard de Vinci ne dédaigna pas d’accepter une part de collaboration dans ce travail. Le conspirateur qui lui échut en partage était un certain Ba’roncelli, qui s’était réfugié à Constantinople et qui, après son extradition, fut pendu à Florence (une esquisse du cadavre, prise sur nature, orne le cabinet de M. Bonnat). On avait compris dans le nombre l’archevêque Salviati, ce qui exaspéra tout particulièrement le pape Sixte IV: aussi en 1479 le souverain pontife réclamat-il des Florentins la destruction de cette p\ peinture si outrageante pour les ministres
de la religion7’. A quelque quinze ans de là les Médicis se virent appliquer la peine du talion : en 1494, après leur expulsion, leurs portraits remplacèrent à leur tour ceux de leurs ennemis sur la façade des monuments publics. Ainsi va le monde.
Cet usage était tellement répandu, que nous le trouvons jusque dans la petite ville de Città di Castcllo; il y est question, en 1474, d’une tour sur laquelle on
Effigie d’un conspirateur.
Fac-similé d'un dessin de Léonard de Vinci. (Collection de M. Léon Bonnat.)
1. Voy. les preuves dans les Précurseurs de lu Renaissance, p. i3l-l32.