Voy. le Tour du Monde, i883, t. I, p. 3i
LES MKDICIS.
Sans proscrire les représentants des Ecoles mystiques, Ghiberti, Fra Angelico, les délia Robbia, qu’il honora de diverses commandes, Cosme, inspiré peutêtre par ses amis les humanistes florentins, les Léonard Bruni, les Charles Marsuppini, les Niccoli, les Pogge, encouragea de bonne heure les novateurs — Brunellesco, Michelozzo, Donatello, Paolo Uccello, Dello, Fra Filippo, Andrea del Castagno, — de même qu’il donna tous ses soins à la formation d’un riche cabinet d’antiques, rendant ainsi à la Renaissance ce double service : exciter ses champions par ses libéralités, et développer leur goût par les meilleurs modèles.
Le premier, Cosme établit entre les artistes l’intimité (Vasari se sert du terme si pittoresque de « domesticanza »), qui devint de tradition dans sa maison. Tantôt il se fiait accompagner dans son exil à Venise par l’architecte-sculpteur Michelozzo, un de ses plus chers amis; tantôt il s’occupe lui-même de renouveler la garde-i'obe de son autre ami, Donatello. N’est-il pas touchant de voir ce dernier, au moment de mourir, ambitionner la faveur de reposer auprès de son illustre protecteur, comme un chien fidèle aux pieds de son maître !
Et quelle liberté d’esprit chez cet homme d’Etat chargé de si graves intérêts, chez ce banquier infatigable, dont les comptoirs s’échelonnaient depuis Bruges jusqu’au Caire! S’agit-il de ses études favorites, il est prêt à tout abandonner et trouve des accents d’une tendresse charmante, comme dans cette lettre adressée à Marsile Ficin, qu’il avait élevé tout exprès pour en faire le champion du platonicisme : « Viens me rejoindre à Careggi, mon cher Marsile, viens aussitôt que tu le pourras et n’oublie pas d’apporter avec toi le traité du divin Platon, « Du souverain bien ». Si tu m’en croyais, à l’heure qu’il est, tu l’aurais déjà traduit en latin ; il n’est pas de recherche à laquelle je me livrerais avec plus de passion que la recherche de la vérité. Viens donc, et apporte avec toi la lyre d’Orphée1. »
Un trait rapporté par Vespasiano peint admirablement cette ardeur sans pareille. Au moment d’arrêter les comptes de l’année, un agent de la banque des Médicis à Florence paraît devant Cosme et lui dit, croyant le surprendre par des chiffres si éloquents : « Vous savez que vous avez dépensé cette année 7000 florins à la Badia de Fiesole et 5ooo à Saint-Laurent. » Et Cosme de répondre tranquillement : « Eh bien, le personnel de Saint-Laurent mérite un blâme sévère, car s’il a dépensé si peu, c’est preuve qu’il a peu travaillé, et celui de la Badia mérite les plus grands éloges, car il a prouvé qu’il a travaillé plus que celui de Saint-Laurent2. »
Pierre le Goutteux (1416-1469), fils de Cosme et père de Laurent le Magnifique, figure disgraciée par la nature et maltraitée par l’histoire, semble s’être
1. Yoy. la Renaissance de Dante à Luther, par Marc Monnier; Paris, i885, p. 194.