LES ÉNERGUMÈNES DU RÉALISME
dre sur le palais du Podestat les vaincus immolés à la vengeance des vainqueurs. Il s’acquitta de cette tache avec une telle verve, qu’il en reçut le surnom « d’Andrea degli Impiccati », André, le peintre des pendus. On sera particulièrement plus sévère pour le portrait équestre de Nicolas de Tolentino, peint à l’intérieur de la cathédrale de Florence, en regard du portrait de Giovanni Acuto, dû au pinceau de Paolo Uccello. Telle est la vulgarité du héros et de sa monture, que 1 on est tenté de découvrir de la distinction dans l’œuvre rivale d’Uccello.
On est heureux, après avoir étudié l’œuvre si rude et si heurté de réalistes de la trempe de Paolo Uccello et d’Andrea del Castagno, d’avoir à faire
Le Déluge. Fresque de Paolo l'ccello. (Cloître de Sainte-Marie-Nouvelle à Florence.)
connaissance avec des réalistes, disons mieux, des naturalistes d’une tournure d’esprit aussi distinguée que Pisanello et Piero délia Francesca. Eux aussi s’attachent uniquement à l’étude de la nature, où le beau et le laid se rencontrent indifféremment, mais ils n’en proscrivent du moins pas systématiquement tout ce qui peut charmer le regard ou élever la pensée.
C’est que le naturalisme de Pisanello a quelque chose de libre, de primesautier, de vif, de pénétrant; la légèreté l’attire plus que l’ampleur; il recherche les formes à la fois gracieuses et vigoureuses, et sans avoir élaboré telle et telle formule, sans s’être proposé tel ou tel idéal, il donne à ses physionomies un air distingué et spirituel qui tient lieu de beauté. Dans ses esquisses à la plume ou à la mine d’argent, Pisanello est le prédécesseur de nos grands dessinateurs du siècle dernier, de même que, dans ses médailles, il a ouvert la voie à nos grands médailleurs du règne de Louis XIII et du règne de Louis XIV, les Dupré et les Warin.
Comme Paolo Uccello, Pisanello excellait dans la représentation des animaux. Fazio parle de son habileté à peindre les chevaux. Nous en voyons en effet un certain nombre, esquissés avec une sûreté rare, sur ses médailles : ce sont des che vaux de labour toutefois plutôt que des coursiers épiques dans le genre de
ceux d’Uccello. De nombreux autres quadrupèdes ou bipèdes paraissent soit dans ses dessins du Louvre, longtemps attribués à Léonard de Vinci, et dignes de ce maître, sangliers, mulets, chiens, etc., soit sur ses médailles. Celles-ci nous montrent des aigles dépeçant un faon, et un chien poursuivant un sanglier, figures qui, par la sobriété et la hardiesse du modelé, peuvent se comparer aux plus belles oeuvres de l’antiquité. La nécessité de résumer en quelques traits, sur ses médailles si simples et si nettes, les caractères essentiels soit des hommes, soit des animaux, a effectivement donné aux productions de Pisanello une concision extraordinaire. Jamais l’esprit de synthèse n’a été poussé plus loin, sans que le style ait cessé d’être éminemment plastique. Honneur au
fondateur de la dynastie des animaliers !
Chez Pisanello, le dessinateur et le médailleur éclipsent le peintre. Un artiste toscan, que l’on est constamment tenté de rapprocher de lui, grâce à la sincérité et à la distinction de son style, Piero délia Francesca, excelle au contraire avant tout dans la peinture. Le plus original peut-être des ouvrages du maître est cette Résurrection du Christ, peinte à fresque dans l’hôtel de ville de Borgo San Sepolcro. On ne saurait imaginer une donnée plus réaliste du sujet. Les gardiens sont tout entiers au sommeil; l’un appuie sur ses genoux sa figure couverte de ses mains; un autre a rejeté sa tête en arrière pour la poser sur le bord du sarcophage; le troisième semble dormir debout. Cependant le supplicié, une partie du corps nue, l’autre recouverte de draperies d’un jet admirable, sort lentement du tombeau, apparition grandiose, d’une originalité et d’une éloquence saisissantes. L’artiste, sans sortir des limites de la réalité, et proscrivant tout ce qui pourrait avoir un caractère légendaire ou surnaturel, a créé un contraste profondément dramatique. Les types, qui semblent annoncer Velasquez, ne sont pas moins originaux que la conception même de la scène. Quant à la science des raccourcis, ce complément obligé de la perspective, elle est prodigieuse; les attitudes sont aussi aisées que savantes.
Après les deux générations, personnifiées, la première par Paolo Uccello et Andrea del Castagno, la seconde par Pisanello et Piero délia Francesca, le réalisme italien perd de jour en jour du terrain. Sans doute, plus d’un quattrocentiste donnera aux acteurs de l’histoire sainte ou de l’histoire classique les traits et le costume de ses concitoyens, ou introduira dans des compositions sacrées des détails plus ou moins naïfs ; on continuera surtout à cultiver le portrait, cette pierre de touche de la vitalité d’une école. Mais, abstraction faite peut-être du violent et brutal Antonio Pollajuolo, aux yeux duquel la peinture réside sur-
Cnien coiffant un sanglier.
Médaille de Pisanello.
Étude de tête. Fac-similé d’un dessin de Pollajuolo (Florence, musée des Offices).
Etude d'après un Sanglier. Dessin de Pisaxello. Musee du Louvre.)
tout dans la solution des problèmes d’anatomie, la recherche du style devient partout prépondérante, chez Mantegna (qui peint cependant son prodigieux Christ mort , du Musée de Bréra, chet-d’œuvre d’anatomie et de perspective, dont on chercherait en vain le pendant chez les anciens), chez les Bellin, aussi
La Résurrection du Christ). Fresque de Picro délia l'rancesca.
(Hôtel de ville de Borgo San Sepolcro.)
bien que chez I ra hilippo Lippi, chez Benozzo Gozzoli, chez Ghirlandajo, Botticelli et Filippino. Le mot d’ordre désormais, c’est la nature contrôlée et corrigée par la tradition, c’est-à-dire par l’antique. On peut l’affirmer hardiment : à partir du milieu du quinzième siècle, le réalisme italien a vécu.
Mais si par réalisme on entend la préoccupation de s’inspirer en premier lieu de la nature, sauf à l’ennoblir ensuite, tous les maîtres italiens, aussi long-
PoRTKAIT DE FEMME. FaC-SIMILÊ D'UN DESSIN DE D. CilIIRLANDAJO. 'BrITISH Ml'SEUM.)