LES MED1CIS
la sculpture et les arts décoratifs : aussi remarque-t-on que c’est à peine s’il occupe les architectes pour lesquels il professe la plus vive admiration et l’affection la plus tendre, les da San Gallo et les da Majano; le service qu’il leur rend consiste surtout à les mettre en relation avec ses illustres amis, les souverains de Naples ou de Milan, les Républiques voisines. Personnellement, il se contente de faire élever par Giuliano da San Gallo la charmante villa de Poggio à Cajano; il est probablement aussi pour quelque chose dans la reconstruction de l’église Santo Spirito, incendiée en 1471, et dans l’achèvement du palais Strozzi, dont son ami Philippe Strozzi lui avait confié en mourant la direction. On a du reste vu précédemment quelle était la compétence de Laurent le Magnifique en matière d’architecture :
le triomphe définitif de la Renaissance est en grande partie son œuvre.
Les sculpteurs attitrés de Laurent étaient Bertoldo, le vieil élève et continuateur de Donatello; puis Verrocchio, qui reçut de lui la commande du tombeau de Cosme et de Pierre de Médicis à Saint- Laurent, et celle du charmant Enfant au Dauphin. Comme peintres, il affectionnait principalement Botticelli, Filippino Lippi , Domenico Ghirlandajo, A. Baldovinetti, les Pollajuolo; comme miniaturistes, Gherardo et Attavante, pour ne point parler des artistes innombrables qui tenaient leurs regards fixés sur ce grand dispensateur de richesses, sur ce juge sans appel, depuis l’illustre Mantegna jusqu’aux horlogers Volpaia et Dionisio de Viterbe, jusqu’au médailleur Guaccialotti, jusqu’aux adolescents dont Laurent devinait le talent naissant, Léonard de Vinci et Michel-Ange. Les artistes pris individuellement n’étaient pas seuls à profiter de son ardeur, de son initiative; des branches entières de l’art lui doivent leur renaissance : la gravure en pierres dures, dont E. MUntz. — 1. Italie. Les Primitifs. y
il fut le restaurateur, de concert avec le pape Paul II, la peinture en mosaïque qu’il tira d’un long et injuste oubli.
Lorsque cet homme extraordinaire, également éminent comme diplomate, comme poète et comme connaisseur, mourut, à peine âgé de quarante-quatre ans, le palais des Médicis formait le musée le plus riche et le plus complet que l’Italie eût vu depuis les temps des anciens Romains : à côté des innombrables chefs-d’œuvre de l’art antique — statues, bas-reliefs, bustes, pierres gravées, médailles — s’alignaient les merveilles de la. sculpture du quinzième siècle, signées des noms de Donatello, de Desiderio, de Mino, de Verrocchio; les peintures de Masaccio, de Paolo Uccello, de Fra Angelico, de Fra Filippo Lippi,
de Francesco Peselli, de Domenico Veneziano, de Matteo de’ Pasti, de Botticelli, des Polla juolo, alternaient avec celles des chefs de l’Ecole flamande, les Van Eyck et les Petrus Cristus. Le mobilier était d’une variété et d’un luxe éblouissants : tapisseries des Flandres, cuirs de Cordoue, émaux, majoliques, ouvrages damasquinés. L’orfèvrerie pouvait, malgré son prix, passer pour ce que le palais renfermait de moins précieux.
Médaille de Laurent le Magnifique,
attribuée à Niccolo Florentine. Considérée uniquement au point de vue de
l’art, l’œuvre des Médicis paraît gigantesque, leurs services infinis; et cependant ce n’est là qu’une moitié de la tâche glorieuse à laquelle ils se sont dévoués : la philosophie, la science, la littérature, n’ont -elles pas d’aussi grandes obligations à ces amateurs de génie qui en adoptant Marsile Ficin ont voulu préparer un interprète à Platon, qui par leur exemple et leurs encouragements ont remis en honneur la poésie italienne, si longtemps sacrifiée à la poésie pseudo-classique, qui ont fondé l’admirable bibliothèque Laurentienne ? La gloire d’un Pogge, d’un Ambroise le Camaldule, d’un Cristoforo Landini, d’un Politien, d’un Pic de la Mirandole, d’un Lascaris, de plus d’un autre parmi les savants ou littérateurs attachés aux xMédicis, aurait pu parfois porter ombrage à leurs émules les artistes; mais leurs communs protecteurs « épandaient leurs faveurs et ne mesuraient pas ».
Quoique le présent ouvrage doive être limité aux choses de l’art, nous ne saurions taractériser le mouvement dont le foyer se trouvait au palais des Médicis si, à côté des artistes, nous n’accordions pas du moins un coup d’œil à la phalange de littérateurs et de savants groupée autour de cette famille illustre. Toutes les branches des connaissances humaines étaient représentées dans ses rangs. Ici des historiens et des philologues, tels que les deux Arétins, Leonardo Bruni et Carlo Marsuppini, tous deux chanceliers de la République florentine. Là, l’heureux dénicheur de manuscrits, le conteur sarcastique, l’archéologue
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Tombeau de Pierre et de Cosme de Médicis, par Verrocchio. (Eglise Saint- Laurent a Florence.)
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sagace et surtout le penseur si indépendant et si éloquent qui s’appelait Poggio Bracciolini. Chez Traversari, plus connu sous le nom d’Ambroise le Camaldule, l’érudition classique et sacrée l’emporte, et cependant quel enthousiasme cet helléniste distingué ne sait-il pas mettre dans ses lettres, lorsqu’il raconte ses triomphantes expéditions dans les bibliothèques de l’Italie! Léon-Baptiste Alberti, le grand architecte, cultive à la fois la morale et l’esthétique. Niccolô Niccoli, esprit à la tournure négative, représente le collectionneur par excellence : il se persuade que tout a été dit par les Anciens, et se renferme dans l’admiration du passé sans songer à produire. Francesco Filelfo, l’un des princes de l’hellénisme, commence par accepter une chaire à l’Université de Florence des mains de ces mêmes Mé-
Médailles de la Conjuralion des Pazzi, avec les portraits de Julien et de Laurent de Médias,
par A. Pollajuolo.
dicis qu’il devait dans la suite accabler de tant d’injures; comme son ennemi le Pogge, il excelle à la lois dans le panégyrique et dans la satire, dans la critique des textes et dans l’épistolographie, avec quelque chose de moins prime-sautier et de moins généreux toutefois. Marsile Ficin, l’immortel interprète et commentateur de Platon, n’était alors qu’un enfant (il était né en iq33); mais déjà Cosme de Médicis avait deviné son génie naissant. Le don d’une maison située à Florence, celui d’un petit domaine situé à Careggi, et suffisant pour l’entretien de trois personnes, mirent le jeune philosophe à l’abri du besoin pour le reste de ses jours. Puis c’étaient des mathématiciens, des médecins, des géographes, que la libéralité du premier Médicis fixait à Florence et inféodait à sa maison.
Tous ces personnages, sauf L.-B. Alberti, n’écrivaient que le latin; mais c’était un latin souple, incisif, vivant, et non une langue morte telle que l’ont faite les puristes des âges suivants.
Pour libraire, Cosme de Médicis avait ce brave Vespasiano de’ Bisticci (né en 1421, mort en 1498), le fournisseur des papes, des ducs d’Urbin, du roi de Hongrie Matthias Corvin, et, de plus, l’auteur de ce livre d’or (les Italiens se servent de la jolie et intraduisible expression de « aureo libro »), qui raconte avec une naïveté touchante les vies des principaux personnages du quinzième siècle, souverains, cardinaux, archevêques et évêques, hommes d’Etat et littérateurs.
.'Adoration des Mages. Fragment (Fresque de Benozzo Gozzoli au palais des Médicis a Florence.)
Le concours d’un commerçant tel que Vespasiano était doublement précieux à une époque où, l’érudition l’emportant sur l’imagination, les Médicis s’occupaient plutôt de sauver de l’oubli les auteurs anciens que d’encourager les productions nouvelles. Réunir des manuscrits, organiser des bibliothèques, vulgariser les trésors littéraires, tel était en effet l’un des objectifs qui ne cessèrent d’être les plus chers aux trois chefs successifs de la famille, à Cosme, à Pierre et à Laurent. Cosme surtout, toutes les fois qu’il bâtissait un couvent, s’empressait de le doter d’une bibliothèque. A Saint-Marc de Florence, les manuscrits laissés par Niccolô Niccoli formèrent le noyau de la collection naissante. Le problème était plus embarrassant pour l’abbaye (la Badia) de Fiesole. La destinant à des religieux studieux et lettrés, Cosme ne savait comment improviser une collection digne d’occuper leurs loisirs. Il ht venir Vespasiano et lui demanda comment il s’y prendrait pour mener à bonne fin cette tâche. Vespasiano de répondre qu’il était impossible de trouver à acheter une telle quantité de livres; peut-être, ajouta-t-il, en mettant sur pied une armée de copistes, réussirait-on à constituer un fonds sérieux dans l’espace de temps si limité fixé par Cosme. Ainsi fut fait : Cosme mit un crédit illimité à la disposition de son libraire, et celui-ci, ayant enrôlé quarante-cinq copistes, parvint à faire transcrire deux cents volumes en vingt-deux mois, tour de force qui le couvrit d’honneur et qui doit donner à réfléchir aux imprimeurs modernes.
Le savant chargé de dresser la liste des auteurs dignes de figurer dans ces collections d’élite, et de rédiger le canon bibliographique qui servit de base à Cosme, n’était autre que le pauvre et obscur Thomas Parentucelli de Sarzane, subitement élevé par un coup de fortune au trône de Saint-Pierre, sous le nom, qu’il immortalisa, de Nicolas V. Ce n’est pas un des moindres titres de gloire des Médicis que d’avoir deviné le mérite et utilisé les services de ce bibliophile éminent, le futur fondateur de la bibliothèque du Vatican. — Le canon bibliographique de Thomas Parentucelli existe encore : il a été livré à la publicité, il y a peu d’années, par M. Sforza1.
La passion des Médicis pour une diction élégante, des pensées ingénieuses ou les prodiges de l’érudition n’allait pas toutefois jusqu’à leur faire fermer les yeux sur ce que l’on pourrait appeler leurs intérêts dynastiques. Le savant et éloquent Giannozzo Manetti en fit la triste expérience : frappé par Cosme d’amendes énormes, il dut s’expatrier et chercher fortune à la cour de Nicolas V d’abord, d’Alphonse V ensuite.
Laurent le Magnifique fit preuve de plus de générosité, peut-être aussi de plus d’habileté, en pardonnant à Philelphe les invectives qu’il avait lancées, quelque quarante années auparavant, contre son aïeul le grand Cosme.
Si Cosme déjà, qui n’était et ne voulait être qu’un simple curieux en pareille matière, avait réussi à grouper en faisceau tant d’illustrations littéraires ou
i. La Patria, la Famiglia c la Giavineyja tli papa Niccolô V. Lucques, 1884.