‹ Histoire de l'art pendant la RenaissanceChapitre 17 sur 337 · LES MEDICIS · texte numérisé non relu

LES MEDICIS

scientifiques, que fut-ce lorsque Laurent le Magnifique, élevé dans ces études et ayant le droit de se poser en homme du métier, prit en main la propagande de l’humanisme! De ce moment, il n’y eut plus en Italie un savant, un littérateur, un philosophe, plus un travailleur obscur maniant la plume, qui n’eût les yeux fixés sur le palais des Médicis, qui n’y cherchât des inspirations ou des oracles, comme dans l’antre de la Sibylle. Quel sanctuaire que celui où se rencontraient journellement, dans une confraternité touchante, des philosophes tels que Marsile Ficin, des poètes tels que Politien, des érudits tels que Jean Lascaris, l’historien Bernard Ruccellaï, Bibbiena, l’un des créateurs du théâtre italien, pour ne point parler de l’universel Pic de la Mirandole, et qu’il

Médaille de Pic de la Mirandole. Médaille de Marsile Ficin.

dut être difficile au fils de Laurent, le pape Léon X, d’éclipser encore la gloire de la maison paternelle !

Les célèbres Disputationes camaldulenses de Cristoforo Landini nous initient aux entretiens philosophiques et littéraires de cette société d’élite. Pendant l’été de l’année 1468', Laurent le Magnifique et son frère Julien, Piero et Donato Acciajuoli, Alamano Rinuccini, l’ancien élève du Pogge, Marco Parenti, le beau-frère de Filippo Strozzi (voy. ci-dessus, page 16), Cristoforo Landini, Marsile Ficin, Léon-Baptiste Alberti, et quelques autres, s’étaient donné rendezvous dans les montagnes du Casentin, au couvent des Camaldules, cherchant la fraîcheur et le recueillement au milieu des hêtres séculaires qui couvrent et des eaux vives qui arrosent les ravins creusés autour de l’antique monastère. Le lendemain, après avoir entendu la messe, ils gravirent la montagne, et, s’étendant à l’ombre d’un hêtre gigantesque, prêtèrent l’oreille aux graves et ingénieux discours d’Alberti, qui eut pour mission, pendant ces jours de villégiature, de diriger la conversation. Celui-ci, s’adressant aux deux jeunes Médicis, leur signala les difficultés qui les attendaient quand ils auraient pris en main les rênes de la République florentine, que la santé chancelante de leur

1 . C’est la date mise en avant par M. Mancini dans sa Vit a <li L. B. Alberti, p. 481 , et adoptée par Alfred de Reumont dans son Loren~o de' Med ici (t. II, p. 04-36), auquel j’emprunte le récit ci-dessus reproduit.

père ne tarderait pas à leur livrer, et leur recommanda la vie contemplative célébrée par Platon. Laurent répliqua en invoquant la nécessité de concilier le principe contemplatif avec les devoirs sociaux, et de remplir ainsi la tâche qui est assignée à l’homme sur cette terre. On discuta ensuite sur les destinées de l’âme, sur le souverain bien, sur les plus hautes questions d’économie politique et de morale. Les entretiens suivants furent consacrés à l’examen des rapports de YÉnéide de Virgile avec la philosophie de Platon : là encore le jeune Laurent entendit ou énonça des doctrines sublimes, qui, s’il les avait suivies, auraient fait de lui le chef d’Etat le plus vertueux de l’Italie antique ou moderne, mais non pas, assurément, le diplomate le plus fin de son temps.

On le voit par ces exemples, comme par tant d’autres, le génie familier de la maison de Médicis, c’est Platon : la propagande de sa philosophie, tel est le secret de la domination que ces grands charmeurs exercèrent sur l’esprit de leurs contemporains.

Plus encore que la littérature classique, la littérature italienne a contracté envers les Médicis une dette qu’il lui sera difficile de jamais acquitter. Leur ardente initiative a tiré de l’oubli la langue nationale, si complètement sacrifiée au latin dans les cours de Rome, de Naples, d’Urbin. Dès 1441, Pierre de Médicis, le fils de Cosme, décernait une couronne d’argent aux vainqueurs du concours institué par L. B. Alberti en faveur de poésies écrites en italien. La femme de Pierre, Lucrèce Tornabuoni, se rendit célèbre par ses poésies religieuses, les Lundi. Quant à leur fils Laurent le Magnifique, il ne se contenta pas de grouper autour de lui les maîtres de la poésie italienne, Politien, dont les stances sur la Joute de 1468 sont demeurées inimitables pour leur suavité, Lodovico Pulci, dont le Morgante Maggiore, publié en 1481, a servi de prototype à Bojardo, à l’Arioste, et à tous les autres chantres du cycle carlovingien ; le jeune Mécène encouragea encore Cristoforo Landini dans ses tentatives pour remettre en honneur Dante et s’occupa — mais sans succès — de faire revenir dans sa patrie les cendres du grand exilé. Bien plus, il voulut prêcher d’exemple, et, comme on l’a vu, conquit dans la poésie italienne du quinzième siècle un rang qui ne peut lui être disputé que par son protégé et ami Politien.

Sous les auspices des Médicis, des relations suivies s’établirent entre humanistes et artistes. Il serait difficile d’exagérer l’influence que la fréquentation d’archéologues ou de collectionneurs tels que le Pogge et Niccolô Niccoli a pu avoir sur Donatello et son école, ainsi que sur Ghiberti, ou les conversations

de philosophes et de poètes tels que Marsile Ficin et Politien sur les artistes de la fin du quinzième siècle, entre autres sur Michel-Ange. Peintres et sculpteurs s’efforcèrent d’acquitter leur dette en multipliant partout les portraits de ces amis auxquels ils devaient tant de conseils utiles', mais qui contribuèrent

1. On trouvera des détails sur ces rapports dans les Précurseurs île la Renaissance , p. 204 et suivantes.

LE GOUVERNEMENT FLORENTIN

aussi, comme il sera dit plus loin, à détacher l’art italien de l’étude de la vie réelle pour le transporter dans le domaine de l’abstraction.

Autour des Médicis gravitent cinq ou six familles florentines, entraînées dans

Buste de Philippe Strozzi, par Benedetto da Majano. (Musée du Louvre.)

le tourbillon par l’exemple de ces amateurs prodigues1. Enrichies de la veille seulement, elles ont hâte de jouir et de fliire jouir de leurs trésors (les parvenus sont décidément les rois des Mécènes!), tandis que les représentants de la très vieille aristocratie florentine, les Acciajuoli, qui se sont élevé au quatorzième siècle un monument impérissable dans la Chartreuse du Val d’Ema, les Peruzzi,

i . Voy. sur ces diverses familles les Famiglie celebri, de Litta, et les Précurseurs de la Renaissance, p. 2.38 et suiv.

E. Müntz. — I. Italie. Les Primitifs. 9

qui ont fait peindre par Giotto leur chapelle de Santa Croce, et qui depuis ont si glorieusement attaché leur souvenir à l'embellissement de la Florence moderne, les Bardi, etc., se reposent sur leurs lauriers. Les Strozzi1 2 (Palla, 1872-1462; Matteo, né en 1897; Filippo, 1426-1491) se signalent en commandant à Gentile da Fabriano Y Adoration des Mages, qui est son chef-d’œuvre; en faisant élever le petit et le grand palais qui portent leur nom, avec les bustes sculptés par Mino, Desiderio, Benedetto da Majano ; enfin en confiant à Filippino Lippi la décoration de leur chapelle à Sainte-Marie Nouvelle.

Les Ruccellaï (Giovanni, 1408-1481; Bernardo, 1448-1514) ’ lient si intimement leur cause à celle de L. B. Alberti, qu’il sera bien malaisé à la postérité de jamais séparer leur nom du sien : ils le chargent d’élever leur palais de la « Via délia Vigna Nuova», l’oratoire de Saint-Pancrace, avec une réduction de l’église du Saint-Sépulcre, ainsi que de doter Sainte-Marie Nouvelle de sa façade; on 11e citera ici que pour mémoire leurs fameux jardins, les « Orti Oricellarj », qui, au début du seizième siècle, ont tenu une si grande place dans l’histoire des lettres florentines.

Les Tornabuoni (Francesco, mort en 1436; Giovanni, trésorier de Sixte IV), proches alliés des Médicis, tout comme les Ruccellaï, laissent des témoignages de leur magnificence, à Rome, dans les tombeaux de l’église de la Minerve; à Florence, dans les fresques dont D. Ghirlandajo orna l’abside de Sainte-Marie Nouvelle, et dans le palais qui a donné son nom à l’une des principales rues de la cité.

Les Martelli s’honorent de l’amitié de Donatello, qui sculpte pour eux un Saint Jean-Baptiste et plusieurs autres statues ou bustes bien connus; les Pazzi, de celle de Brunellesco, qui élève leur palais dans la Via del Proconsole et leur chapelle à Santa Croce. Lucas Pitti enfin s’assure l’immortalité en commandant également à Brunellesco le plus grandiose des palais de Florence. Accordons aussi un souvenir aux collectionneurs d’antiquités, à Niccolô Niccoli ( 1 363— 1437), à Ghiberti, le sculpteur, au Pogge3.

Il n’y avait pas jusqu’aux Florentins fixés à l’étranger qui ne voulussent s’immortaliser dans leur ville natale par quelque fondation grandiose. Le noble aventurier connu sous le nom de Pippo Spano (Filippo degli Scolari, -j- 1426), qui avait frit une fortune si brillante en Hongrie et attiré autour de lui un si grand nombre de ses compatriotes, légua une somme considérable pour édifier le temple des Anges à Florence. Ce monument, commencé par Brunellesco, resta malheureusement inachevé.

1. Voy. sur les Strozzi les Vite de Vespasiano; édit. Bartoli, p. 271-290; — la Vita di Filippo Strozgi il Vecchio; édit. Bini et Bigazzi. Florence, i85i ; — Alessandro, Macinghi negli Stroqf; édit. Guasti. Florence, Sansoni, 1877. Voy. ci-dessus, p. 12 et suiv.

2. Passerini, Gli Alberti. — Id . , Curiosità storico-artistiche florentine , irc série. — Bernard Ruccellaï, Liber de urbe Roma; édit. Becucci. Florence, 1770.

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