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L’ESTHÉTIQUE NOUVELLE

inflexible s’opiniâtre à resserrer le cercle d’action, à concentrer toutes les forces sur le point le plus limité, à résoudre, avec les moyens les plus élémentaires, la tâche la plus ardue. Croirait-on, pour ne citer qu’un exemple, que parmi les ressources dédaignées par les Primitifs, se trouve l’emploi d’ailes destinées à encadrer et à accentuer le corps principal du bâtiment ! Les façades des églises aussi bien que des palais dessinent invariablement une ligne droite à peine modifiée par les saillies imperceptibles de quelques pilastres. Aussi, lorsque ces puristes, dont les chefs de file sont Brunellesco et Alberti, auront réussi, à l’aide de surfaces à peu près planes, relevées par un petit nombre de moulures et privées du secours de la couleur, à obtenir l’harmonie en même temps que la vie et le mouvement, ils auront réalisé leur idéal.

Ce système de simplification devait avoir et eut réellement pour corollaire l’abandon, du moins momentané, des pénétrations si hardies qui avaient fait la gloire du style gothique. Ce n’est pas, comme l’on a essayé de le démontrer, que les quattrocentistes ne fussent pas familiarisés avec tous les problèmes de la statique. Les tentatives de leurs prédécesseurs pour s’assimiler le style gothique avaient constitué à cet égard, Burckhardt l’a établi, un enseignement précieux. Tandis que, sous prétexte, pour ainsi dire, de faire des ogives, les trecentistes avaient appris à se rendre maîtres des problèmes les plus ardus, ils développaient à leur insu le sentiment spécifiquement italien de l’espace, des lignes, des proportions, et préparaient ainsi les voies aux grands novateurs du quinzième siècle.

Autant le moyen âge avait péché par l’exagération du mouvement, par la hardiesse de ses constructions qui se développent dans les airs, sur le vide, et qui semblent du métal, non de la pierre, autant il avait prodigué des ornements qui sollicitent partout l’attention, autant la Première Renaissance sacrifia aux qualités opposées : s’appliquant à simplifier autant que l’ère précédente s’était plu à compliquer, supprimant et contreforts et arcs-boutants, et clochetons et pinacles. A force de subordonner l’idée à la forme, la liberté et la fantaisie à la règle, à force de rechercher la régularité, la correction et la pureté, la symétrie enfin, la divine Symétrie1, il lui arriva plus d’une fois d’enfanter des œuvres froides et sans accent. D’autre part, malgré ses efforts, elle laissa subsister bien des lourdeurs, je veux dire des formes qui ne sont pas entièrement digérées, des transitions qui ne sont pas ménagées avec assez d’art. Il était réservé à la Renaissance du seizième siècle de triompher de ces obstacles et de faire de l’architecture à la fois pure, ample et palpitante de vie.

On pourrait discuter à perte de vue sur les avantages du style gothique et du style romain. C’est qu’ils sont chacun l’expression d’un climat différent, et

i. C’est là le grand mot qui revient sans cesse sous la plume de Fra Francesco Colonna, dans le Songe de Polyphile, de Pie II, dans sa description du palais qu'il fit construire à Pienza, de Léon-Baptiste Alberti, qui lui opposa toutefois la loi des contrastes, « varietà e parilità delle cose ». Vespasiano, en décrivant les fondations du duc Frédéric d’Urbin, se sert des termes d’ « ordine grande ».

plus encore de races différentes; l’un, aigu, pointu, pénétrant, tout en hauteur et sacrifiant sans cesse au pittoresque, représente les peuples du Nord avec leur curiosité fébrile et leurs élans vers le ciel; l’autre, tout en largeur et attaché à la régularité, à la correction, symbolise le calme, la confiance, la sérénité, et représente la tradition des Hellènes, des Etrusques, des Romains et de leurs héritiers les Florentins \

Pour expliquer l’attitude des champions de la nouvelle école vis-à-vis de l’École gothique, il faut d’abord jeter un coup d’œil sur les vicissitudes de ce style dans la Péninsule. On peut dire qu’en l’adoptant les Italiens avaient Hit plutôt un mariage de raison qu’un mariage d’inclination. A tout instant, l’instinct national s’était réveillé, révolté. Pour se faire accepter, le style gothique avait dû se résoudre aux plus cruelles mutilations1 2 : les contreforts sont le plus souvent à peine indiqués; quant aux arcs-boutants, on ne les rencontre que de loin en loin. De même les Italiens, avec ce besoin de netteté qui leur est propre, évitent de prodiguer les constructions accessoires , si propres à donner plus de profondeur et de mystère à la construction principale. Dans la cathédrale de Florence, l’architecte a supprimé complètement les chapelles latérales; de la nef centrale le regard se trouve brusquement arrêté par le mur extérieur.

Il serait d’ailleurs injuste de prêter à la Renaissance du quinzième siècle une intolérance que cet âge heureux n’a jamais connue. Brunellesco, Léon-Baptiste Alberti et leur école se contentent d’imiter l’antique, sans songer à attaquer leurs prédécesseurs du moyen âge. On trouverait difficilement, je crois, dans le volumineux De re œdificatoria d’Albcrti, le moindre sarcasme à l’adresse des architectes gothiques. Ludovic le More fait venir des maîtres d’œuvre de Strasbourg. En 1490 encore Francesco di Giorgio soutient, à Milan, que les ornements nouveaux du Dôme doivent concorder avec l’ancienne architecture. Seul Filarete, moins conciliant, parce qu’il est plus léger, prend à partie le style gothique. Ce n’est qu’au siècle suivant que l’on en trouve une condam-

1. A la prédilection pour les lignes horizontales se joint un certain goût pour les surfaces rondes ou semi-circulaires, d’ordinaire mal digérées et encore plus mal reliées — le raccord se fait souvent par une sorte d’antéfixe — aux monuments qu’elles ont pour mission de décorer. Nous rencontrons ces motifs disgracieux, ou leurs succédanés, les volutes, les coquilles, etc., à Florence, sur la façade de Sainte-Marie Nouvelle, à Pavie, sur un modèle de cathédrale attribué à Cristoforo Rocchi (1486), puis sur la plupart des églises vénitiennes. Ils tendent également à s’introduire dans l’architecture funéraire (le tombeau du pape Eugène IV, gravé p. 85), ou dans le mobilier religieux (le tabernacle du Saint-Sacrement de Donatello, à Saint- Pierre de Rome).

2. « Le gothique en Italie n’a nullement la même physionomie que chez nous. Point de pierres verdies, de sculptures moussues, de manteaux de lierre tombant des vieux balcons brisés; nulle trace de cette rouille du temps, inséparable pour nous d’un monument du moyen âge; c’est un gothique qui, malgré sa date, semble tout neuf; un gothique blanc et rose, plus joli que sérieux, un peu troubadour, pour tout dire, et rappelant les pendules féodales de la Restauration. Le château des ducs de Ferrare, tout en briques ou en pierres rougies par le soleil, a une teinte vermeille de jeunesse qui lui ôte de son effet imposant. Il ressemble trop à un décor de mélodrame. » (Théophile Gautier, Voyage en Italie; édit, de 1884, p. 3 1 6, 3i7-)

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