‹ Histoire de l'art pendant la RenaissanceChapitre 167 sur 337 · L’ARCIIITECTE DE LA PREMIÈRE RENAISSANCE · texte numérisé non relu

L’ARCIIITECTE DE LA PREMIÈRE RENAISSANCE

non seulement dans des œuvres fragmentaires, mais encore dans une série de monuments coulés d’un jet, ou du moins exécutés dans un délai assez court pour qu’une inspiration unique règne d’un bout à l’autre.

Quant aux édifices construits pendant le quinzième siècle dans le style du moyen âge, il est à peine nécessaire de déclarer que je ne m’en occuperai pas ici, si ce n’est incidemment : quoique contemporains de la série d’églises ou de palais que nous étudions, ils ont leur place marquée dans l’histoire du style gothique, non dans celle du style de la Renaissance.

Avant d’analyser les édifices eux-mêmes, recherchons comment ceux-ci prenaient naissance, quel rôle jouait I’architecte, dans quelles conditions s’exécutaient ses projets, en un mot comment s’organisaient alors les travaux se rattachant à l’art de bâtir.

Au quinzième siècle comme aujourd’hui, l’architecte1 qui dressait les plans en surveillait d’ordinaire aussi l’exécution. Il arrivait toutefois que l’architecte et le directeur des travaux fussent deux personnages distincts; de même que le directeur des travaux différait de l’entrepreneur proprement dit, 1’ « appaltatore ». Faute de tenir compte de cette différence, on a souvent confondu de simples industriels avec des artistes. Nous voyons d’ailleurs, notamment à la cour de Rome, des artistes d’un grand mérite, tels que Giuliano da San Gallo, Giacomo da Pietrasanta et Giovannino de’ Dolci, jouer tour à tour le rôle d’architectes et d’entrepreneurs.

A tout instant, des maîtres que l’on serait tenté de qualifier d’architectes consultants, presque d’architectes en chambre, des « faiseurs de devis » ou « deviseurs », comme on disait autrefois chez nous, envoyaient au loin, sur commande, des projets destinés à des emplacements ou à des édifices qu’ils n’avaient jamais vus : de ce nombre étaient Brunellesco, Alberti, Francesco di Giorgio Martini, Giuliano da San Gallo. On les récompensait souvent par un cadeau en nature, une chaîne d’or, un vêtement, parfois aussi, comme Alberti, par la collation d’un bénéfice ou d’un privilège. De là vient que leurs noms figurent si rarement dans les comptes des bâtiments. Puis nous avons les architectes-amateurs, les papes Nicolas V et Pie II, le duc d’Urbin, Laurent le Magnifique, véritables collaborateurs des Alberti, des Rossellino, des Luciano da Laurana, des Benedetto da Majano. Le premier venu d’ailleurs, à cette époque, se croyait de force à disserter sur l’architecture. Brunellesco, lors de la construction de la coupole, eut à compter avec les objections intermi-

i. Los architectes sont désignés tour à tour sous le titre de « architectus, architector, magister oporis, caputmagister, magister latomorum, ingegnierus, ædificator, præsidens fabricæ », parfois de « murator »; à Venise, l’architecte en chef s’appelait « il l'roto ». Souvent aussi, selon que les architectes cumulaient cet emploi avec celui de sculpteurs ou de charpentiers, on les appelait tout simplement « magister a lignamine » (en italien « falegname »), « magister a lapidibus » (en italien « tagliapietra, scarpellino »), etc.

E. Müntz. — E Italie. Les Primitifs.

nables d’un certain Giovanni di Gherardo, à la fois humaniste et vice-proviseur des travaux du dôme; Alberti, lors de la construction du chœur de l’Annonciation, avec celles d’un certain Giovanni Aldobrandini.

Pendant cet âge d’or des encyclopédistes, il était presque sans exemple qu’un artiste se vouât à l’étude de l’architecture seule : en dehors des architectes s’occupant d’orfèvrerie ou de peinture, tels que Brunellesco, Alberti, Francesco di Giorgio Martini ou Bramante, nous rencontrons les architectes-sculpteurs, Michelozzo, Antonio Federighi, Luca Fancelli, Benedetto et Giuliano da Majano, enfin et surtout les architectes travaillant le bois, c’est-à-dire exécutant des ouvrages en charpenterie ou en marqueterie. Cette classe, si importante, se recrutait de préférence en Toscane : elle compte dans ses rangs des maîtres tels que les deux San Gallo, le Francione, Baccio Pontelli, Giovannino de’ Dolci, le Cronaca et bien d’autres. N’est-ce pas un signe des temps que de voir le même artiste exceller à la fois dans les problèmes les plus compliqués de l’art de la charpente et dans le travail si minutieux de la marqueterie? Le rôle des charpentiers diminue d’ailleurs en raison même de la simplification des formes : des murs verticaux, des couvertures horizontales ne sauraient exiger autant d’efforts que les toitures si compliquées des cathédrales gothiques. Comme grands problèmes de construction, on ne trouve plus guère en effet que l’édification des coupoles de Sainte-Marie des Fleurs et de Saint- Pierre de Rome.

Ce siècle, comme toutes les époques où l’énergie et l’initiative faiblissent, était terriblement formaliste et paperassier; rarement municipalités ou fabriques firent autant d’efforts pour couvrir leur responsabilité en se retranchant derrière l’autorité de commissions consultatives. Ce n’étaient que délibérations, discussions, rapports, contre-rapports, concours et expertises1. Ce fléau sévissait particulièrement à Florence, à Orvieto et à Milan. Aussi les travaux étaient-ils interrompus à tout instant et, le goût venant à changer avant qu’une décision eût été prise, bon nombre de monuments religieux restaient-ils sans façade, sans toiture ou sans abside. Il fallut toute l’opiniâtreté et toute l’astuce d’un Brunellesco pour triompher de tels obstacles. Les princes ou les simples particuliers s’affranchissaient naturellement de cette tutelle, irritante quand elle n’était pas stérile ou dangereuse.

Dès lors, les dessins soumis aux autorités ou aux amateurs comprenaient d’ordinaire le plan, la coupe et l’élévation. Si ceux de Brunellesco, de Michelozzi, d’ Alberti et de Bernard Rossellino brillent par leur absence dans la collection des Offices, la plus riche qui soit au monde2, on possède par contre des recueils entiers de dessins de Giuliano da San Gallo, de Francesco di

1. Voy. la Renaissance au temps de Charles VIII, p. 1 36- 1 39.

2. M. Nerino Ferri, conservateur de ce dépôt, en a publié un catalogue très bien fait : Indice geografico-analitico dei disegni di Arcbitettura civile e militare esistenti alla R. Galleria degli UJfi^i in Firen\e. Rome, 1 885.

Page 1