LES CHANTIERS DE LA RENAISSANCE
Giorgio Martini, de Fra Giocondo, pour ne point parler des dessins insérés dans les recueils de Ghiberti et de Filarete.
A l’appui de ces dessins, l’usage invariable, au quinzième comme au seizième siècle, est de produire, pour toutes les constructions publiques de quelque importance, un modèle en bois, travail minutieux et long, mais qui avait l’avantage de faire saisir au vif, infiniment mieux que le plan, la coupe ou l’élévation, les qualités et les défauts du projet. On sait que beaucoup de ces modèles existent encore, à Saint-Pierre de Rome, à Pavie, à Bologne'.
Une fois le projet adopté, il s’agissait d’organiser le chantier. Le gros œuvre était généralement exécuté à forfait par des entrepreneurs, auxquels on payait une somme déterminée, tant par brasse de fondations, de murs, de voûtes*. Quant aux autres travaux, on les confiait à des ouvriers payés, soit à la tâche, soit â la journée. Une nuée d’inspecteurs, de contremaîtres, de comptables et de vérificateurs stimulaient le zèle des ouvriers, promenaient partout le compas, l’équerre et la brasse, épluchaient les mémoires. On trouve parmi ces inspecteurs des artistes de mérite, entre autres, à la cour de Rome, les Andrea Sansovino, les Raniero de Pise, les Atalante, etc.
Voici comment Filarete entendait l’organisation de son chantier idéal, ce chantier qui devait achever en dix jours les murailles d’une cité immense. Chaque brasse exigeait le concours de 4 maîtres et de 28 ouvriers, soit, pour 8 stades de 375 brasses chacun, i5oo maîtres, 84000 ouvriers, plus 6000 gâcheurs de mortier, et enfin 1 200 surveillants, soit au total 108200 personnes. Comme salaire, il donnait aux maîtres 12 sous de Milan, aux ouvriers 5 sous. Pour mettre le comble à cette élucubration baroque, Filarete, qui aura entendu parler de la légende d’Amphion, faisait travailler son armée aux sons d’un orchestre. L’histoire de la construction du palais Strozzi, à Florence, nous fournit une statistique plus rapprochée de la réalité : Philippe Strozzi, en mourant, ordonna que 5o ouvriers travailleraient en permanence à son palais, sous la haute direction de son ami Laurent le Magnifique. A la cour des papes, même sous des bâtisseurs tels que Nicolas V et Paul II, le chiffre des ouvriers ne dépassa jamais quelques centaines.
Après tant de formalités, l’architecte pouvait espérer toucher au but et faire donner enfin le premier coup de pioche. Il restait toutefois à procéder à une cérémonie préliminaire, qui avait une véritable importance aux yeux des bâtisseurs du quinzième siècle : la pose de la première pierre. C’est qu’on n’édifiait pas alors à la légère, par caprice ou par spéculation. A une époque
1. Burckhardt, Geschichle, p. g3. Cf. Annali délia Fabbrica del duoino di Milano, t. II, p. 12 (1414). — Alberti recommande instamment cet usage : Traité d' Architecture, liv. II, ch. 1.
2. Vespasiano rapporte un trait de générosité touchant de Cosme de Médicis envers un entrepreneur qui s’était trompé dans ses calculs et risquait de perdre sa fortune dans les travaux de la villa de Careggi ( Vite , p. 2 57). — Les fraudes n’étaient pas rares : à Rome, lors de la reconstruction du Pons Quinti, l’entrepreneur Niccolô de Narni remplaça le mortier par de la boue. Dont procès-verbal fut dressé aussitôt (Les Arts à la Cour des Papes, t. I, p. 201).
où la vie de famille était si fortement organisée, la construction du moindre casin passait pour un acte grave, puisque en fusant choix de tel emplacement, en adoptant tel ou tel plan, le bâtisseur engageait ses descendants pour une longue suite de générations. Aussi s’entourait-on de toutes les garanties, de toutes les précautions, disons mieux, de tous les rites imaginables, pour conjurer le sort et appeler sur l’œuvre nouvelle les bénédictions du ciel *.
A Florence, Philippe Strozzi, avant d’accomplir cette grave opération, avant de poser la première pierre du palais auquel il a dû l’immortalité, fit tirer l’horoscope par Marsile Ficin, par l’évêque Pagagnotti et d’autres : les inductions fournies par la conjonction des astres furent favorables, ainsi que Philippe prit soin de le marquer dans une note qui nous est parvenue. Il donna en même temps l’ordre de célébrer des messes dans quatre des principales églises de Florence. Enfin il eut soin de placer dans les fondations des médailles commémoratives, conformément à un usage devenu général, usage renouvelé de l’antiquité, mais qui ne laissa pas d’exposer le pape Paul II aux objurgations ou aux sarcasmes du cardinal Ammanati et de l’historien Platina*.
Comme matériaux de construction, la Renaissance italienne employa tour à tour, selon les régions, en Toscane, la pierre bleutée (« pietra serena »), la pierre jaunâtre (« pietra forte »), le vert de Prato et le marbre, parfois aussi, surtout dans les villes de montagne, la brique; à Rome et dans les environs, le travertin, le tuf et le péperin, associés parfois, eux aussi, â la brique et au marbre; puis, dans le reste de l’Italie, la brique, le marbre (surtout à Venise), le granit. Ces matériaux, on les demandait simultanément aux carrières (telles que Tivoli, Fiesole, Carrare) et aux ruines antiques. Rome surtout, jusqu’en plein seizième siècle, ne cessa de mettre à contribution ces mines inépuisables en marbres ou en travertins, qui s’appelaient le Colisée, les Thermes, les Cirques. Le palais de Saint-Marc fut bâti presque en entier avec ces dépouilles opimes. Les Vénitiens, dans leur passion pour les marbres précieux, continuaient, comme au moyen âge, d’exploiter les monuments antiques des îles de l’Archipel1 2 3.
Le bois n’intervient que pour les solives, les platonds ou les toitures; jamais pour les façades ou autres parties verticales. Il est même rare que l’on en fisse usage pour parqueter ou pour lambrisser.
Dans les églises seules, vis-à-vis des combles, il reconquiert toute son impor-
1 . « Io non pcnso che le opéré e le spese degli edificii si debbino cominciare a caso. » (Alberti, liv. II, ch. i.)
2. Les Précurseurs de la Renaissance , p. 242-243. — Les Arts à la Cour des Papes, t. Il, p. 5. — Dans son Traité d Architecture, Filarete 11’a garde d’oublier de faire tirer l’horoscope avant de poser la première pierre.