Voy. les Précurseurs de la Renaissance , p
LE GOUVERNEMENT FLORENTIN
Le gouvernement florentin — la Seigneurie, comme on l’appelait — avait dès le treizième siècle célébré dans un langage magnifique la dignité de la mission de l’art. Qui ne se rappelle les termes de la délibération par laquelle il confia, en 1294, à Arnolfo la reconstruction de la cathédrale de Sainte-Marie des Fleurs? « Attendu que la souveraine prudence d’un peuple de haute origine consiste à procéder dans ses affaires de manière que ses actes témoignent à la fois de la sagesse et de la magnanimité de ses entreprises, nous ordonnons à Arnolfo, maître d’œuvres de notre commune, de faire un modèle ou un plan de la reconstruction de Santa Reparata, avec la plus haute et souveraine magnificence, afin qu’il soit impossible à l’activité et à la puissance des hommes de la faire plus grande ni plus belle, conformément à ce qui a été délibéré par les hommes les plus sages de cette cité dans les réunions publiques et privées, à savoir, qu’il ne faut point entreprendre les choses qui intéressent le bien public (« il comune ») si l’on n’a pas le désir de les faire correspondre aux aspirations d’un cœur devenu très grand, parce qu’il se compose de l’esprit de beaucoup de citoyens unis ensemble en un seul vouloir. C’est ce qu’il importe de frire davantage encore, étant donnée la' qualité de cette cathédrale1. »
A l’époque qui nous occupe, sous l’inspiration de Palla Strozzi, ainsi que des Albizzi et de Niccolô da Uzzano 2, dont on est trop tenté de sacrifier les titres à ceux des Médicis, la Seigneurie intervient à tout instant dans l’embellissement de la cité. Tantôt elle prend à sa charge les frais des travaux ou accorde des subsides, tantôt elle fait exécuter ces travaux par voie législative, comme lorsqu’elle décida, le 20 avril 1406, que chacune des corporations représentées dans l’Oratoire d’Or San Michèle serait tenue, dans le délai de dix ans, d’enrichir une des niches extérieures de la statue en marbre de son patron, « une statue grande et honorable », fixute de quoi elle serait déchue de ses droits (cette décision, on le sait, nous a valu les chefs-d’œuvre de Ghiberti, de Donatello, de Nanni di Banco et de Verrocchio). Parfois aussi la Seigneurie intervient pour s’opposer à des actes de vandalisme : en 1448 nous la voyons prendre contre les frères du couvent de Santa Croce la défense du « dormitorium (dortoir) magnum et nobile et
Médaille de Jean Tornabuoni, par le médailleur « à l’Espérance ».
1. Villani, Croniche, liv. VIII, ch. vil. — Richa, Notifie istoriche delle Chiese florentine; Florence, 1754-1762, t. VI, p. 14.
2. Niccol6 da Uzzano (f 1402), dont les traits nous ont été conservés par le buste de Donatello, aujourd’hui au Musée national de Florence, fit commencer par Lorenzo di Bicci son palais de la Via dei Capponi, ainsi que le collège de la « Sapienza », destiné aux étudiants de l’Université florentine.
amplum », que ceux-ci déshonoraient en y pratiquant des portes, des fenêtres, des cheminées, ce qui nuisait à la beauté, à la solidité et à la convenance de l’édifice : « pulchritudini, fortitudini et aptitudini dicti hedificii ». Dans cette protection accordée aux arts, elle pouvait s’autoriser de la fière réponse faite cent années auparavant par les Florentins à leur tyran, le duc d’Athènes : « que l’on voit des hommes aimer la liberté uniquement grâce aux souvenirs que leur ont laissés leurs pères, et que si ceux-ci ne leur avaient pas transmis ces souvenirs, les palais publics, les lieux de réunion des magistrats, les enseignes (les bannières) des corps libres se chargeraient de les leur rappeler » '.
Au quinzième siècle, indépendamment des travaux de fortification et des travaux de voirie, ceux-ci placés sous la direction d’un bureau spécial, la Seigneurie concourt pour une part plus ou moins considérable à la construction ou à la réparation des églises Saint-Marc, Saint-Laurent, Sainte- Croix. Elle fait élever dans cette dernière, vrai Panthéon des gloires florentines, où Dante a son monument à côté de Galilée, Machiavel à côté de Michel-Ange, des mausolées magnifiques à ses deux chanceliers, Léonard Bruni et Charles Marsuppini. Mais la grande préoccupation des chefs du pouvoir est la décoration du Palais Vieux, qui leur sert de résidence. A partir de 1484, il ne se passe guère d’année sans que l’on y entreprenne quelque embellissement important. Tantôt c’est une suite de tapisseries de i3oo coudées que l’on fait tisser par Liévin de Bruges (1467); tantôt un candélabre monumental en bronze, que l’on commande à Verrocchio (1468); tantôt encore une statue de géant que l’on charge Agostino di Duccio (1460) de tirer d’un bloc de marbre. Puis on décrète la reconstruction de la grande salle et de la salle d’audience (1478), dont les sculptures et les marqueteries sont confiées au Francione, à Giuliano et à Benedetto da Majano et à divers autres (1476-1479), tandis que Domenico Ghirlandajo, Botticelli, le Pérugin, Filippino Lippi, Pietro Pollajuolo, Leonardo da Vinci sont chargés de la peinture (1482). Rien ne paraît aux membres du Magistrat trop beau ou trop rare pour eux. En 1477, ils font scier, pour en orner la porte de la salle d’audience, un morceau de porphyre, matière dont la taille était longtemps restée un secret.
Partout, dans ces délibérations ou proclamations, percent le légitime orgueil des représentants d’une grande cité et un patriotisme que la postérité doit bénir, puisqu’il a profité, non pas tant aux intérêts municipaux immédiats qu’à la cause, infiniment plus large, de l’art. Les expressions de « magnificentia communis Florentiæ », de « honor Dei et decus nostræ civitatis », « ad honorent et gloriam communis », la mention de pierres devant durer éternellement, « de lapidibus perpetuo duraturis », etc., disent assez combien ces sentiments avaient de force et de netteté.
l. Machiavel, Islorie florentine, liv. II, ch. xxxiv.
LE GOUVERNEMENT FLORENTIN
A côté de la Seigneurie, les fabriques, les confréries religieuses et les corporations civiles déploient une rare activité. L’œuvre de la cathédrale fait commencer et achever la coupole; elle commande à Piero di Giovanni Tedesco, à Niccolô d’Arezzo, à Nanni di Banco les bas-reliefs des portes du sanctuaire; à Donatello, les statues de l’intérieur et celles du campanile, ainsi que la tribune des chanteurs, dont une moitié est sculptée par Luca délia Robbia. Les riches corporations des fabricants d’étoffes de laine et d’étoffes de soie, 1’ « Arte délia Lana » et l’« Arte délia Seta », veillent à l’achèvement des portes du Baptistère
Rencontre de saint Dominique et de saint François. (Attribué à Andrea délia Robbia.) (Hôpital Saint-Paul à Florence.)
(ces deux portes coûtèrent à elles seules 3o 798 florins et une fraction, soit environ 1 million et demi de francs), assurant ainsi l’immortalité àGhiberti; à la décoration des niches d’Or San Michèle, qui s’enrichissent des statues de Donatello, de Ghiberti, de Nanni di Banco, de Verrocchio; à la construction de l’hospice des Innocents sur la place de l’Annonciation, à celle de l’hospice de Saint-Paul. A la Badia, les Bénédictins, pris d’un beau mouvement de reconnaissance rétrospective, commandent à Mino de Fiesole le tombeau de leurs bienfaiteurs, le marquis Hugues de Toscane, mort quelque cinq siècles auparavant, et Bernard Guigni; à Santa Croce, les Franciscains demandent à Benedetto da Majano de sculpter la chaire que l’on sait.
Examinons le rôle et l’attitude de ces juges en quelque sorte impersonnels, pour la plupart de braves bourgeois, siégeant en commission. S’ils n’avaient pas la distinction et la netteté de goût des Médicis, ils n’apportaient certainement que plus de vigilance dans leur contrôle. Loin de se contenter de l’autorité d’un grand nom, ils entendaient entrer dans la discussion des moindres défauts de
l’œuvre, la soumettre à la critique la plus minutieuse. Ils avaient tellement à cœur la perfection, qu’ils multipliaient les formalités, trouvant toujours qu’ils n’avaient pas assez de garanties. C’était d’abord comme un examen professionnel, examen assez sévère, puisque à Orvieto, en 1449, un maître de la valeur de Benozzo Gozzoli échoua et fut éconduit; puis venait le concours, qui avait pour but de choisir, entre les productions de deux artistes également capables, la production la plus parfaite. Au cours même du travail, c’étaient des observations sans fin; bien souvent on forçait l’artiste à recommencer; parfois, cette seconde édition n’ayant pas paru suffisante, on refusait purement et simplement le travail livré. Une clause introduite dans la plupart des contrats stipulait en effet que l’ouvrage ne serait accepté qu’autant qu’il paraîtrait satisfaisant, « a giudizio d’ogni buon maestro » '.
Mais que sont ces encouragements, à la fois si brillants et si intelligents, au prix de l’ardeur qui transportait les artistes eux-mêmes, de cette émulation rare, de ce progrès de tous les jours ! Pas une branche de l’art, depuis les plus humbles jusqu’aux plus élevées, qui ne comptât les représentants les plus éminents. Citer les noms des architectes, des sculpteurs et des peintres florentins qui ont illustré ce siècle, ce serait faire l’histoire même de chacun de ces arts. On démontrera plus efficacement le prodigieux essor et parfois la tension excessive de l’esprit florentin dans toutes les directions en rappelant que la gravure était alors cultivée par des maîtres de la valeur de Finiguerra, de Baccio Baldini, de Pollajuolo, de Robetta; l’orfèvrerie par les Ghiberti, les Verrocchio, les Ghirlandajo; la marqueterie par Giuliano et Benedetto da Majano, Baccio Pontelli; que Pollajuolo modela des médailles et composa des cartons de broderies; que David Ghirlandajo, Baldovinetti et Pesello remirent en honneur la peinture en mosaïque; que Lorenzo Monaco, Monte di Giovanni, Gherardo, Attavante, excellèrent dans la peinture en miniature; que le Caparra acquit une sorte de célébrité par ses ouvrages en fer forgé ; que Giovanni delle Corniole se signala par ses gravures en pierres dures. Et au-dessous d’eux, quels ouvriers incomparables dans la mise en œuvre de la laine ou de la soie ; quels verriers, quels céramistes2! L’art était alors dans tout, mais nulle part sa floraison ne fut aussi complète que sur les rives de l’Arno, dans l’enceinte étroite comprise entre les riantes collines de San Miniato et de Fiesole.
De Florence, l’art nouveau se répand rapidement jusqu’aux confins de la Tos-
1 . Sur les concours et les expertises, je prends la liberté de renvoyer le lecteur au Raphaël publié par la maison Hachette, 2e édit., p. 80-84, et à la Renaissance au temps de Charles VIII, p. 1 36 et suiv.
2. Quelques chiffres pour donner une idée de l’importance des industries d’art à Florence : du temps de Laurent le Magnifique on y comptait 3o ateliers ou boutiques de batteurs et fileurs d’or, 44 d’orfèvres et joailliers, 84 de « legnajuoli di tarsie e intagliatori » (ouvriers en marqueterie et sculpteurs en bois), 83 de fabricants de soieries, 270 de fabricants d’étoffes en laine. (Pagnini, Délia Décima , t. II, p. 275.)
PRATO. — PISE. — SAN GEMÏC.NANO. — AREZZO.
cane. A Prato, l’une des villes les plus coquettes de la plaine de l’Arno, Donatello et Michelozzo enrichissent la cathédrale de sa chaire extérieure, avec sa Ronde d' Enfants dansant; Fra Filippo Lippi de ses fresques de l'Histoire de Saint Jean- Baptiste ; Mino de Fiesole et Antonio Rossellino de sa cuve baptismale1; Giu-
Portique de Sainte-Marie des Grâces, près d’Arezzo, par Benedetto da Majano.
liano da San Gallo élève dans la même ville la délicieuse église de la « Madonna delle Carceri ».
Empoli s’honore de conquérir Y Annonciation de Bernardo Rossellino et le Saint Sebastien de son frère Antonio; Pistoia, le mausolée de Lazzari, également par les Rossellino, et le monument de Forteguerra, par Verrocchio. A Pistoia encore, Brunellesco cisèle deux statuettes de prophètes, à mi-corps, pour le retable en argent, ouvrage monumental auquel l’église Saint-Jacques fit travailler pendant
r. Vasari, t. Il, p. 33o.
près de deux siècles, tandis que Tommaso Finiguerra, Piero di Sali et Antonio Pollajuolo exécutent les candélabres destinés au même sanctuaire1.
A Pise, vénérable berceau de l’art toscan au moyen âge, des monuments prodigieux, le Dôme, le Campanile, le Baptistère, le Campo Santo, rendirent difficile la tâche de la Renaissance : ils n’ont cessé depuis de donner à la ville sa physionomie si caractéristique et comme sa raison d’être. Inconsolable de la perte de sa liberté, Pise avait pris dès lors cet aspect morne auquel elle a dû le surnom de « Pisa Morta », et, après avoir tenu une si large place dans la
Statue funéraire d’Aragazzi. par Michelozzo. (Cathédrale de Montepulciano.)
Renaissance du douzième et du treizième siècle, se trouva sans force et sans courage vis-à-vis de la Renaissance du quinzième. Concentrant son effort sur son Campo Santo, ce sanctuaire de la mort qui reflète si exactement l’image de la cité, elle se contenta de commander à Benozzo Gozzoli un monument impérissable, les fresques de Y Ancien Testament.
San Gemignano « aile belle torri », la ville aux belles tours, fait appel à Benozzo Gozzoli, à Domenico Ghirlandajo et à Benedetto da Majano; Arezzo2, cette Florence en miniature, qui a sur son prototype l’avantage d’occuper le site le plus pittoresque, avec ses faubourgs s’étendant dans la plaine, tandis que le centre se développe sur une série de monticules, Arezzo devine une des premières le génie de Piero délia Francesca, né à Borgo San Sepolcro, mais devenu Florentin par ses études. Piero y crée son œuvre capitale, les fresques de l’église Saint-François. Elle confie ses constructions à un de ses concitoyens, l’habile