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poésie nationale; — brilla en outre comme moraliste — il a composé entre autres un traité d’éducation, délia Famiglia, — comme penseur, comme peintre, comme sculpteur, comme médailleur — on lui fait honneur, sur de fortes présomptions, du beau médaillon reproduit ci-dessous, — et enfin, c’est là le point que nous avons à mettre en lumière ici, comme architecte.
La vie même de cet homme prodigieux offre peu de vicissitudes. Rentré à Florence en 1428, il se lia intimement avec les Médicis, toujours à l’affût des hommes de valeur : c’est à son
instigation que Pierre de Médicis décerna, en 1441, une couronne d’argent au vainqueur du concours de poésie italienne, et c’est Alberti également qui en 1468 dirigea, en présence de Laurent de Médicis, les discussions connues sous le titre de Dlsputationes camaldulenses (voy. page 63).
Il entretint des relations, sinon plus cordiales, du moins plus
fructueuses, avec les Ruccellaï, qui lui demandèrent d’élaborer les plans de leur palais, de la chapelle de Saint-Pancrace, de leur « loggia », et de la façade de Sainte-Marie Nouvelle. Il s’honora en outre de l’amitié de Brunellesco, auquel il dédia son Traité de Peinture, et de celle de Donatello. On sait aujourd’hui, grâce à une découverte récente de M. Mancini, que des liens étroits rattachaient Alberti à la cour romaine, et qu’il y remplit, à partir de 1400, les fonctions de secrétaire pontifical : il faisait donc partie de cette phalange d’esprits supérieurs et indépendants à laquelle avaient appartenu ou devaient appartenir Coluccio Salutati, le Pogge, Valla, G. Manetti, Æneas Sylvius, Platina, Bembo, Sadolet, etc.
Portrait de L. B. Alberti, par lui-même.
(D’apres un bronze de la collection de M. G. Dreyfus.)
D’humeur instable, comme beaucoup de ses contemporains (à moins qu’il ne faille voir dans ces pérégrinations incessantes un excès d’activité), Alberti se multiplia, à partir de 1446 environ, entre sa ville natale, Rimini, Mantoue et Rome, qu’il dota toutes de monuments de premier ordre. Partisan à outrance de l’antiquité classique, au point d’oublier souvent qu’il vivait au quinzième siècle et qu’il était chrétien, bien plus, qu’il était prêtre (le pape Nicolas V lui avait conféré un bénéfice ecclésiastique ; il remplissait en outre, comme on l’a vu, les fonctions de secrétaire pontifical)1, il ne pouvait que conquérir les sympathies de ce païen endurci qui avait nom Sigismond Malatesta; il reçut de lui la mission périlleuse de moderniser l’église Saint-François à Rimini, le Temple des Malatesta. Le pape Nicolas V, qui l’avait trè^ certainement connu à Florence avant son élévation au pontificat, appréciait d’autre part en lui le parfait humaniste; je gagerais que l’appréciation de l’artiste ne vint chez lui qu’en second lieu ; elle n’en fut que plus vive, et la preuve, c’est qu’il chargea Alberti de la direction des travaux gigantesques dont il se proposait de doter la Ville Éternelle. Quant au marquis Louis de Gonzague, c’est, j’en suis persuadé, l’auteur du traité délia Famiglia, le moraliste, qu’il prisait surtout dans Alberti. Ainsi choyé des grands, lié avec l’élite de l’aristocratie intellectuelle de l’Italie, semant sans compter ses idées d’écrivain et ses plans d’architecte, sans ambition et sans besoins, un épicurien dans la plus noble acception du mot, et la plus haute incarnation de la Première Renaissance, Léon-Baptiste Alberti atteignit la vieillesse en pleine possession de ses facultés et, on peut l’affirmer, dans une constante fièvre de travail.
En tant qu’architecte, Alberti n’avait pas seulement la science la plus sûre (il l’a prouvé dans son Traité dé Architecture) et le goût le plus fin — assez d’autres artistes du quinzième siècle se distinguaient par ce mérite, — mais encore des idées de génie, ce qui était aussi rare au quinzième siècle que de nos jours. L’érudition prodigieuse , disons mieux , fastidieuse, qu’il avait développée en lui par l’étude des ruines romaines, loin d’étouffer l’inspiration sous le formalisme ou le pédantisme, comme chez tant de quattrocentistes, lui laissa toute l’indépendance du coup d’œil et la faculté de voir les grandes lignes. Ses conceptions, si hardies et si fortes que seules celles de Brunellesco peuvent se mesurer avec elles, en témoignent surabondamment : l’idée de donner à la façade d’une église la forme d’un arc de triomphe, le retour au plan dit de la croix grecque, les combinaisons les plus inattendues de voûtes en berceau, de coupoles, — jeux que tout cela pour cet esprit si vigoureusement trempé.
Alberti peut passer pour l’idéal des architectes consultants, des deviseurs, comme on disait autrefois, qui préparent leurs plans dans le silence du cabinet et ne se transportent que rarement sur les chantiers. Une fois ses édifices tracés
1 . Les preuves de son enthousiasme sans bornes pour l’antiquité sont rapportées dans les Précurseurs de la Renaissance, p. 84 et suiv. Un exemple entre cent : Alberti proposait d’en revenir, comme les païens, à la crémation des cadavres.
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sur le papier, il abandonnait volontiers aux autres le soin d’en surveiller la mise en œuvre, ces auxiliaires dussent-ils introduire dans les détails des modifications peu heureuses, ainsi que l’avaient fait Luca Fancelli et Antonio Manetti pour les projets de Brunellesco. Matteo de’ Pasti et Matteo Nuti, à Rimini, Luca Fancelli à Mantoue, Giovanni di Bertino au palais des Ruccellaï et à Sainte-Marie Nouvelle, Bernardo Rossellino au Vatican, tels furent les interprètes plus ou moins fidèles de ses oracles. Cet esprit, qui vivait si volontiers dans le monde de l’abstraction, considérait une telle surveillance , où l’administrateur avait à intervenir autant que l’artiste, comme indigne de lui; et il fit une loi, dans son Traité (T Architecture, de ce que l’on peut hardiment appeler l’indolence de son caractère.
On ignore quels furent les débuts d’Alberti comme architecte. Les documents nous le montrent pour la première fois dans l’exercice de cette profession à Rimini, vers 1446; il y dirigea, pour le compte de Sigismond Malatesta, la reconstruction ou plus exactement le remaniement de l’église Saint-François*. Les travaux furent poussés avec assez de vigueur pour qu’en 1460, l’année du jubilé, on pût inaugurer la construction, dont le gros œuvre toutefois était loin d’être achevé. On fondit à cette occasion la médaille gravée ci-dessus (page 407).
Alberti dut conserver d’une manière générale la structure primitive de l’église, en se bornant à la revêtir extérieurement d’une enveloppe de marbre distante d’environ un mètre du noyau proprement dit; mais cette sorte de placage suffit pour transformer complètement l’édifice gothique et pour en faire une des merveilles du style nouveau. Nous avons décrit plus haut la principale façade de l’église : le parti pris architectural des deux façades latérales a plus de simplicité encore ; il consiste en une série d’arcs de même dimension que les arcs des angles de la façade principale; seulement, au lieu d’être simulés, ils sont à jour et encadrent les baies gothiques des façades latérales anciennes. Dans ces arcs, Alberti a disposé les sarcophages destinés aux pensionnaires des Malatesta, philosophes, historiens, poètes.
A l’intérieur, Alberti prit le parti de conserver les baies gothiques, et à cela se borne d’une manière générale son intervention. Il m’est impossible, en effet, de croire qu’un styliste de sa force ait présidé à l’arrangement bizarre, incohérent, baroque, des ornements destinés à recouvrir les baies des chapelles, de ces bas-reliefs dont les bordures coupent chaque pilastre en trois ou quatre tronçons informes (voy. la gravure de la page I2Ô). Aussi ai-je hâte de laver sa mémoire d’une telle tache. Voici ce qui sera arrivé : une fois le maître parti, et on sait qu’il n’aimait pas à perdre son temps sur les chantiers, les sculpteurs, à commencer par ce mauvais sujet d’Agostino di Duccio, en ont pris à leur aise, ne songeant qu’à mettre en lumière leurs bas-reliefs, au détriment des lignes
I. Il est à peine nécessaire de renvoyer le lecteur, pour l’histoire de ce monument, au savant et attachant volume de M. Yriarte : Rimini, p. 178 et suiv. Voy. aussi plus haut, p. 407.
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architecturales. Ils y ont réussi avec la complicité de l’architecte Matteo de’ Pasti, un Lombard (c’est tout dire) : on peut affirmer qu’il ne reste rien de la belle et noble ordonnance d’Alberti. Comment les historiens de l’architecture ne se sont-ils pas aperçus plus tôt de cette mutilation, de cette trahison, qui saute aux yeux ?
Une coupole devait compléter le temple des Malatesta, comme le prouvent la médaille reproduite ci-dessus et une lettre d’Alberti même. Mais Alberti fut le premier à se lasser de ces travaux, qu’il semble avoir abandonnés pour se rendre à Rome, où l’appelaient sans doute les instances du pape Nicolas V. Ses successeurs, Matteo de’ Pasti de Vérone et Matteo Nuti de Fano, n’avaient pas l’autorité nécessaire pour mener à fin l’œuvre d’un tel maître. Les entreprises téméraires — politiques et autres — de Sigismond firent le reste : Pendent obéra interrupta.
Des projets si nombreux et si importants préparés par Alberti avec le concours de B. Rossellino pour le pape Nicolas V — réédification de Saint-Pierre, du palais du Vatican, construction de portiques traversant le pont Saint-Ange, — il ne reste que les descriptions de Giannozzo Manetti et de Vasari. Tout récemment, M. de Geymüller a cru retrouver, dans une des fresques de Ghirlandajo, à Sainte-Marie Nouvelle, un souvenir des projets pour le Vatican1.
En I-P9, Alberti, qui avait suivi la cour romaine à Mantoue en sa qualité de secrétaire pontifical, composa pour le marquis Louis le plan d’une église qui devait être consacrée à Saint-Sébastien. Il choisit, comme il a été dit ailleurs, le plan de la croix grecque2. On a reproché différentes hérésies à cette construction, qui fut achevée en 1472, l’année même de la mort de son auteur.
Les constructions florentines d’Alberti appartiennent toutes, si je ne m’abuse, à la dernière période de sa vie. Son principal protecteur, Jean Ruccellaï (1400- 1477), le chargea d’abord de composer le dessin du palais qu’il se proposait d’édifier dans la « Via délia Vigna ». Ce palais, que M. Milanesi croit avoir été bâti entre iq5i environ et iq55 (époque à laquelle Alberti travaillait à Rome), me paraît avoir pris naissance seulement vers 1460, puisque Filarete, dans son Traité écrit en 1464-1465, en parle comme d’un édifice « fatto nuovamente ».
C’est, à mon avis, la création la plus complète et la plus harmonieuse d’Alberti. Celui-ci y a rompu avec la tradition de ses compatriotes, et il oppose hardiment le palais moderne, élégant et gai, au palais encore si sévère de Brunellesco et de Michelozzo. Pour animer et éclairer sa façade, il recourt à l’artifice le plus simple qui se puisse imaginer : il sépare les fenêtres par des pilastres. Du coup, quoique l’appareil soit le même que celui de l’étage supérieur du palais des Médicis construit par Michelozzo (voy. page 461) et quoique