LES ARCHITECTES VENITIENS
l’ordre inférieur rappellent celles de Santa Maria Novella de Florence, le couronnement, avec ses frontons semi-circulaires, se rattache à certains modèles byzantins. Quant au chœur, il est encore à moitié gothique. Même indécision dans l’église San Michèle (1466), élevée sur les dessins de Moro Lombardo : ici l’architecte a emprunté aux Florentins l’appareil rustique de la façade. Le
La « Ca d'Oro » à Venise.
groupe des églises de Santa Maria dei Miracoli (1480), de SS. Giovanni et Crisostomo (1480), de la « Scuola di S. Marco » (148c), appartient déjà tout entier à la période postérieure.
Dans les palais, la fantaisie, bannie des créations d’un Brunellesco, d un Michelozzo, d’un Alberti, d’un Rossellino, se donne librement carrière. Rien de plus charmant que ces loges ouvertes, ces galeries, ces balcons, ces fines dentelles de pierre, ces incrustations en marbre précieux. I out l’effort d ailleurs dans le palais vénitien porte sur la façade; le cortile, si développé ailleurs, existe à peine dans la cité des Doges.
Le plus éblouissant des palais de la première moitié du quinzième siècle est la fameuse « Ca d’Oro », mi-moresque, mi-gothique, mais dont 011 a pu dire E. Münlz. — I. Italie. Les Primitifs.
qu’elle réunissait tous les styles possibles (voy. page 1 68). A côté d’arcs en accolade, de nierions moresques, de moucharabis, on relève des écoinçons à médaillons, comme dans les palais florentins, et des cartouches rectangulaires.
Les palais Foscari et Pisano a San Paolo appartiennent également au style gothique ; sur ce dernier on remarque cependant déjà des oves.
Au palais des Doges, la façade qui donne sur la place (commencée, affirmet-on, en 1404) nous échappe par son style — du pur gothique, — et la façade qui donne sur la cour (commencée en 1488) par sa date; nous apprécions plus loin, dans la section consacrée à la sculpture, la « Porta délia Carta », élevée et décorée par les Bon de 148g à 1463 environ.
A Venise même, à Padoue, à Vicence, à Vérgne, il y aurait trop à glaner, du moment où nous sortons de l’étude de quelques types caractéristiques, pour que nous nous engagions dans une recherche appelée à nous entraîner loin des limites du présent travail. Le lecteur trouvera dans les ouvrages spéciaux, indiqués sous la rubrique Bibliographie, la description des principaux de ces types. Bornons-nous à rappeler le charmant escalier de la « Casa Minelli » à Venise (gravé page 388), et de signaler à Padoue la maison dite de Tite-Live (palais Cicogna), avec ses frontons circulaires et ses tympans à la vénitienne. On admirera dans cette construction charmante, pleine de légèreté, de fantaisie et d’imprévu, la fenêtre à deux colonnes, puis les incrustations de marbre.
En Lombardie, les traits dominants de l’architecture pendant les deux premiers tiers du quinzième siècle sont : la résistance du style gothique, qui n’entend en aucune façon abdiquer, la recherche des éléments pittoresques, la profusion des ornements, ceux-ci obtenus surtout à l’aide de la terre cuite, c’est-à-dire d’un procédé qui avec un seul moule permet de multiplier le même motif indéfiniment et sans grande dépense, tandis qu’ailleurs il fallait sculpter péniblement, un à un, jusqu’aux moindres détails, oves, denticules, cordons de perles. Les Lombards usèrent et abusèrent de cette facilité. Aussi les puristes florentins devaient-ils se voiler la fftce devant tant de licences et d’incorrections. Habitués aux lois délicates des proportions, aux modulations savantes d’un Brunellesco et d’un Alberti, à cette musique si suave, les héritiers des Étrusques enduraient un véritable supplice au milieu de ces Gaulois cisalpins, ayant toutes les audaces d’une race plus jeune et plus rude. Leurs hôtes, par contre, auraient été désolés de faire de l’architecture classique; ils ne conservèrent si longtemps l’arc ogival que pour obtenir de la variété et du piquant. Leurs créations ont la vie, la vigueur, la richesse. Que leur importait le reste?
Il faut d’ailleurs reconnaître qu’ici encore les germes recélés dans le sein de la Lombardie ne furent fécondés qu’au contact des Florentins. Mais, une fois l’impulsion première donnée, les Lombards s’empressèrent de modifier la donnée florentine en s’inspirant purement et simplement des remarquables constructions romanes de leur pays, Santa Eufemia de Pavie, l’abbaye de
FILARETE.
Chiaravalle, 1 église S. Gottardo à Milan, etc. Ainsi, dans le Milanais aussi bien qu en 1 oscane, le retour aux modèles, soit de la période romane, soit de 1 antiquité chrétienne, précéda souvent l’étude même de l’antiquité classique et servit à ménager la transition. Quant aux monuments romains de la Lombardie, ceux de Milan, de Brescia, etc., ils auraient, au dire de certains raffinés, exercé plutôt une influence fâcheuse, en raison de l’incorrection qui les distinguait de ceux de l’Italie centrale1.
A Milan, le bruit qui s’éleva, tout le quinzième siècle durant, autour de cette œuvre mal venue appelée le dôme, a trop souvent fait oublier une série de monuments bien autrement importants pour l’histoire des idées nouvelles, le château reconstruit par les Sforza à partir de 1400, vaste comme une ville, le grand hospice, le lazaret, la chapelle des Portinari à S. Eustorgio, une série de palais2 3.
En dehors de Brunellesco , que nous savons avoir été appelé à Milan par le duc Philippe- Marie (p. 176), le principal apôtre de la Renaissance dans la capitale de la Lombardie fut un autre Florentin, à la fois sculpteur et architecte,
Filarete.
Antonio di Pietro Averulino ou Averlino, surnommé Filarete (Philarète, en grec : ami de la vertu), naquit à Florence vers 1400 et mourut vers 1469". On manque de détails sur ses débuts : nous savons seulement qu’il prit part au travail des portes du Baptistère sous la direction de Ghiberti. Malgré la médiocrité de son talent en tant que sculpteur, il réussit à fixer sur lui les regards du pape Eugène IV, pendant le séjour de ce pontife à Florence, et à obtenir ainsi une commande faite pour flatter les plus ambitieux : celle des portes du premier sanctuaire du monde, de Saint-Pierre de Rome. Nous apprécions plus loin, dans la section de la sculpture, cet ouvrage monumental par ses dimensions, ainsi que les autres bas-reliefs ou statues de Filarete. Ici nous n’avons à nous occuper que de l’architecte. C’est à Milan, selon toute vraisemblance, qu’il fit ses premières armes, après son séjour à Rome, séjour troublé et abrégé par
Modèle d’une église milanaise, d'après une médaille de Pierre de Milan.
1. Redtenbacher, Die Architektur der italianischen Renaissance. — Notre gravure reproduit le modèle d'une église milanaise, tel qu’on les concevait dès 1462 (voy. p. 180).
2. Bibl. : Paravicini, /’ Architecture de la Renaissance en Lombardie. Dresde, s. d. in-fol. (planches médiocres, mais riches en renseignements inédits). — Gruner, Ottolini et Lose, The Terra colla Architecture of North-Italy (XIlth-X Vtu centuries ). Londres, Murray, 1867, un vol. in-fol. avec pl. — Et ci-dessus, pages 178 et suiv.
3. Le portrait gravé ci-dessus (p. 363) nous a été conservé par une médaille dont on fait honneur à Filarete même, médaille d’une facture sèche et pauvre, comme les sculptures des portes de Saint-Pierre de Rome. Un autre portrait, une miniature, se trouve dans le manuscrit du fonds Magliabecchi, à la Bibliothèque nationale de Florence. J’en ai publié une photogravure dans les Précurseurs de la Renaissance (p. 94).
une aventure des plus fâcheuses* 1 : Accusé, au début du pontificat de Nicolas V, en 144(8-1449, d’avoir volé la tête de saint Jean-Baptiste, relique vénérée entre toutes, il fut mis en prison, appliqué à la question, et finalement banni de la Ville éternelle. Il chercha fortune à Milan, où nous le trouvons en 1401 au plus tard, mis en relations par les Médicis avec le duc François Storza2. On a vu plus haut avec combien de difficultés il eut à lutter, en tant qu’étranger d’abord, ensuite comme représentant des doctrines nouvelles (page 178) : après avoir échoué au dôme aussi bien qu’au château ducal, il se rejeta sur le Grand Hospice, l’« Ospedale Maggiore », et fut assez heureux pour voir adopter ses plans.
Ces plans comportaient un vaste rectangle de 240 mètres de long sur 96 de
large, contenant au centre une
cour dans laquelle devait s’élever une église à coupole entourée de quatre tours, puis, à droite et à gauche de cette cour, quatre cours plus petites, bordées de salles et de portiques. L’extérieur devait présenter au rez-de-chaussée un portique ouvert, avec des arcs en plein cintre reposant sur des colonnes, et à l’étage supérieur des fenêtres également cintrées s’ouvrant dans une suite de pilastres, interrompue par une plate-forme placée au centre de la façade3.
La première pierre fut posée le 12 avril 1457, et plusieurs années durant Filarete présida aux travaux : il dirigea lui-même dans l’aile de droite la construction de la salle en forme de croix, disposée de façon que, de chacun des bras de cette croix, les malades pussent voir l’autel situé au centre (une disposition analogue fut adoptée par Sixte IV pour l’hôpital du Saint-Esprit à Rome); il mena en outre à fin trois des quatre cours. Les travaux continuèrent après sa retraite sous la direction de Guiniforte ou Boniforte Solari, qui revint à l’arc en ogive : d’où cette contradiction apparente entre les principes professés par l ilarete dans son Traité (T Architecture et la règle suivie dans ses constructions4.
Eilarete commença en outre la construction de la cathédrale de Bergame,
1. Les documents sur cet épisode, jusqu'ici inconnu, de la vie de Filarete, ont paru dans le Courrier de l'Art , 1 883, p. 33. Cf. Les Arts à la Cour des Papes, t. I, p. 89-90.
2. Milanesi, Lettere d'Artisti italiani dei secoli XI V° e XV°; Rome, 1869, p. 9.
3. Vasari, qui ne tenait qu’en médiocre estime le talent de Filarete, loue la parfaite appropriation de l’édifice : « Je ne crois pas, dit-il, qu'on trouve dans toute l’Europe un établissement si bien fait, si bien ordonné. » — Le projet de palais reproduit ci-contre montre que Filarete ne dédaignait pas de s’inspirer des modèles de la haute Italie : la « Loggia » du premier étage est tout à fait dans le goût vénitien.
4. Paravicini, p. 2. — Cf. Mongeri, VArte in Milano, p. 390 et suiv. — A. Darcel, Excursion à Malte, p. 355-356. La plupart des auteurs modernes, entre autres Burckhardt, ont pris la partie construite au dix-septième siècle, et décorée de terres cuites dans le goût du quinzième, pour la partie ancienne de l’édifice. La vérité est que la façade centrale a été composée de toutes
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Plan du Grand Hospice de Milan.