UNIVERSALITE DES SCULPTEURS DU XV* SIECLE
et dans tout : sur leurs moindres ustensiles, leurs moindres meubles, tout comme sur leurs armes, leurs bijoux; sur les façades de leurs maisons, tout comme dans les églises ou les hôtels de ville; aussi, loin de se renfermer dans ce que l’on est convenu depuis d’appeler le grand art, le sculpteur se prodigue avec une bonne grâce parfaite; acceptant, s’appelât-il Donatello, de sculpter un tabernacle ou une vasque, s’appelât-il Ghiberti, de ciseler un bouton de chape, s’efforçant de servir d’interprète à toutes les conceptions de la vie religieuse, de la vie politique ou de la vie de famille, et retirant, en échange, de ce contact fécond la conviction qu’il se trouve en communion d’idées avec son peuple et son temps, qu’il n’a pas fait une oeuvre morte.
Rappeler qu’un Michelozzo a sculpté des chapiteaux, un Benedetto da Majano des chambranles déportés et des tabernacles, un Verrocchiole jaquemart d’une des horloges publiques de Florence et des ex-voto, un Pollajuolo des casques, un Paolo Romano des effigies de criminels, n’est-ce pas dire, d’un autre côté, à quel niveau de goût l’intervention de tels hommes maintenait jusqu’aux plus modestes branches de l’art ' !
Avec la sculpture du quinzième siècle, nous entrons dans un monde déformés d’une richesse admirable : des statues monumentales, telles que le Gattamelata et le Colleone, les portes du Baptistère de Florence et les ornements de l’autel de Saint-Antoine à Padoue, des bustes qui n’ont leurs pareils que chez les anciens ou au dix-huitième siècle, les bas-reliefs de la Vierge et de P Enfant si merveilleusement enlacés, ou les rondes entraînantes des Enfants dansant, les médailles d’un Pisanello — nom qui dit tout; — partout la grâce, la finesse, la distinction, la verve, parfois le pathétique; que de jouissances ouvertes devant nous !
Jeune, libre, riche, heureuse, l’Italie du quinzième siècle avait l’esprit tourné aux idées gracieuses et riantes; et puis la résurrection de l’antiquité ouvrait à l’imagination de tous des horizons d’une richesse éblouissante, l'idéal le plus radieux. Il était tout naturel que la sculpture, tout comme la peinture, tout comme la religion, qui n’est au fond qu’une manifestation de l’esprit de chaque nation et de chaque époque, suivît le courant, en montrant toutefois moins de mysticisme que sa sœur la peinture. Aussi trouve-t-on chez les sculpteurs du temps un fonds de sérénité et de tendresse inexprimable. Seul Donatello, l’universel Donatello, se laisse aller parfois â des idées plus sombres, dans ses Christs en croix ou ses Mises au tombeau. Plus de Jugements derniers, commeauparavant (Fra Angelico traite-t-il par exception ce sujet, il prodigue les élus qui s’embrassent bien plus que les damnés qui grincent des dents) : tout au plus, les besoins du culte l’exigeant, des Crucifixions, des Pietà, auxquelles se
I . « Lapicida », tailleur de pierres, c’est ainsi que s'intitule Agostino di Duccio sur la façade de l’oratoire de Saint-Bernardin à Pérouse (1461). — Le carnet de recettes du sculpteur Maso di Bartolommeo fait connaître à merveille la multiplicité des travaux acceptés à cette époque par un sculpteur (Y riarte : Galette des Beaux- A rts, 1881Y
joindra dans l’Italie du Nord et dans l’Italie méridionale, lorsque vers la fin du siècle les idées s’assombriront, quelque Calvaire ou Mortorio.
Sur les chaires, les autels ou les tribunes, des enfants qui dansent et qui chantent, comme ceux de Luca délia Robbia ou de Donatello; l’ange, le génie, le « putto », sous toutes ses formes, escaladant les pilastres, voltigeant sur les frises, poussant l’irrévérence jusqu’à jouer avec les instruments de la Passion. Alors même qu’ils abordent les mystères de l’Incarnation, les quattrocentistes s’efforcent d’en mettre en relief le côté poétique et idyllique, non le côté majestueux ou tragique : l’adoration de l’enfant par sa mère, tel fut le thème qui, traité pour la première fois avec éclat par Gentile da Fabriano', dans la prédelle de Y Adoration des Rois Mages (1420), tenta rapidement les sculpteurs aussi bien que les peintres, Luca délia Robbia et Antonio Rossellino, tout comme Fra Angelico et Fra Filippo Lippi, en attendant que Michel-Ange et Raphaël s’en emparassent et lui imprimassent sa suprême consécration.
En dehors de Donatello, de Pollajuolo et de quelques autres maîtres sacrifiant au réalisme, tantôt accidentellement, tantôt de propos délibéré, la sculpture italienne du quinzième siècle s’est donc avant tout consacrée à l’expression de sentiments purs, tendres et nobles; aimant mieux séduire que frapper, préférant la suavité ou l’élégance à la grandeur. Prenons les œuvres de Ghiberti, des délia Robbia, de Desiderio, de Mino, des Rossellino; n’est-ce pas dire que jamais École n’a créé de types plus chastes, plus tendres, plus véritablement angéliques? que, joignant au doux mysticisme du moyen âge et à sa grâce parfois èlégiaque la pureté de lignes dont elle a trouvé le secret dans l’art antique, elle est restée jeune, tout en devenant savante, savante dans tout ce qui n’est pas le mal ou la laideur? C’est le moment charmant où l’humanité réapprend, où, se dégageant de toute tradition, elle épelle un alphabet nouveau, et découvre combien il est doux d’ignorer ou d’avoir oublié pour éprouver la volupté de se retremper dans des impressions nouvelles.
Ces sentiments, la sculpture s’efforce de les traduire, non plus seulement sur les figures, mais sur le corps entier, par les attitudes, les gestes, véhéments comme l’est en Italie la mimique même des gens du peuple : bras jetés en l’air, torses crispés, mains négligemment pendues, comme chez le Pensieroso de Michel- Ange, rien n’y manque; les draperies s’en mêlent; bref, c’est la passion faite chair et os : Mens agitai mol eut.
Ce qui restait de raideur disparaît devant des formes plus souples et plus morbides. Evidemment la statuaire du quinzième siècle n’a encore ni l’ampleur ni la puissance de celle d’un Michel-Ange; mais elle est fière, gracieuse, suave au possible ; ses représentants parcourent en virtuoses toute la gamme de ce que
1. J’emprunte ces détails aux ingénieuses observations du regretté Hettner : Italieniscbe S Indien, p. 03.