LA TRADITION GOTHIQUE
l’on pourrait appeler les sentiments du second degré, le souverain pathétique, la « terribilità », d’un Michel-Ange composant le premier degré.
Le nombre d’idées mises en oeuvre peut d’ailleurs passer pour limité : d’une part la religion chrétienne, de l’autre l’antiquité classique, nous ne sortons pas de là; par des scrupules, des habitudes, que j’ai essayé de définir ci-dessus (p. 296-297), l’illustration des sujets contemporains reste le plus souvent interdite à ces graves sculpteurs. Je me hâte d’ajouter que dans les quelques rares cas où ils ont eu à les traiter, ils ont échoué; nous en avons pour témoins les basreliefs de Filarete sur la porte de Saint-Pierre de Rome, ceux de Guglielmo Monaco sur la porte du Castel Nuovo de Naples, et même ceux, si supérieurs cependant, de l’arc de triomphe du même château'.
Cherchons-nous à décomposer en ses éléments primordiaux le style des sculpteurs du quinzième siècle, nous y découvrons deux courants bien distincts et d’importance bien inégale, le courant gothique d’une part, le courant antique de l’autre. Plus d’un lecteur se récriera à ce mot de gothique; il n’a rien de surprenant cependant. Comme il faut de toute force que l’on soit toujours le fils de quelqu’un, les sculpteurs de la Renaissance furent les fils des sculpteurs gothiques, comme le quinzième siècle fut la suite du quatorzième : des fils qui dégénérèrent rapidement. Devant la multiplicité de ces influences gothiques, on pourrait être tenté de croire à un retour offensif, à une invasion nouvelle de sculpteurs du Nord, français, flamands ou allemands : il n’en est rien. Nous voyons ici se renouveler le même phénomène que pour l’architecture (page 374) : loin de faire table rase, les sculpteurs italiens retinrent du style gothique ce qu’il pouvait avoir de suggestif et de fécond; quelques-uns s’efforcèrent de le développer dans une donnée nouvelle; tous enfin, pénétrés de cet esprit de conciliation qui n’a cessé d’animer la Première Renaissance, le jugèrent avec respect.
L’école gothique, habituée à cacher le corps sous les vêtements, s’attachait avant tout à l’étude des draperies, tandis que la Renaissance s’efforça, sous l’ardente initiative de Donatello, de mettre à découvert toutes les parties qui
1. On a vu ailleurs (page 27) combien les humanistes eurent peu de part au développement de l’art pendant le quinzième siècle : en ce qui concerne spécialement la sculpture, leur intervention se réduit à une demi-douzaine d’ouvrages : Léonard Bruni d’Arezzo, chancelier de la République florentine, fut chargé d’indiquer à Ghiberti les sujets de la seconde porte du Baptistère et ceux de la châsse de saint Zanobi (Rumohr, IlaJieniscbe Forsclmngen, t. II, p. 3ôq)- Politien signala à Michel-Ange le sujet du Combat des Centaures et des Lapithes. Parmi les autres interprétations de sujets antiques qui peuvent se ramener à l’initiative des humanistes, citons encore les statues équestres de Néron et de Poppée, sculptées par Isaïe de Pise (voy. ci-après la biographie de ce maître), les Planètes , les Enfants musiciens et autres sujets analogues, inspirés d’une poésie de Sigismond Malatesta (Yriarte, Rimim, p. 219, 389-092). Quant aux artistes de la force de Donatello, ils connaissaient assez bien, sinon la littérature, du moins l’art des anciens, pour pouvoir y puiser directement, sans avoir besoin du secours de leurs amis les humanistes.
4q6 HISTOIRE DE L’ART PENDANT LA RENAISSANCE.
n’appelaient pas impérieusement la protection d’une étoffe. Je n’oserais pas affirmer toutefois que ce fougueux novateur n’ait pas emprunté aux sculpteurs gothiques, au début de sa carrière, certains arrangements de plis. Quant à ses émules Ghiberti et délia Quercia, ils se sont inspirés d’eux en mainte occasion : le premier pour ses pans tombant en pointe, et aussi pour certains entortillements; le second d’une manière générale pour l’ampleur et le mouvement des draperies, qu’il dispose toujours par grandes masses. Mais chacun d’eux, cédant à des instincts secrets, s’adressait à une période différente de l’art du moyen âge : tandis que délia Quercia semble avoir consulté les modèles déjà si plantureux du quatorzième siècle, tels que les a élaborés l'Ecole flamande et bourguignonne, Ghiberti, amoureux de rythme, de finesse et de distinction, semble avoir accordé ses préférences à l’École française du treizième siècle.
Entre l’attachement des sculpteurs italiens pour le style gothique et leur admiration pour le style classique, il y a la même différence qu’entre les sentiments qu’inspire une famille naturelle et ceux qu’inspire une famille d’adoption, entre l’habitude et les aspirations. Héritiers naturels du gothique, les quattrocentistes s’efforcèrent de devenir les enfants intellectuels de l’antiquité.
Si les sculpteurs de la Première Renaissance avaient réussi à vaincre avec leurs seules forces, rien n’eût manqué à leur gloire. Mais le lecteur sait déjà quelle dette, quelle lourde dette ils ont contractée envers leurs prédécesseurs de la Grèce et de Rome1; il sait qu’ils ont réussi plus souvent à faire renaître qu’à faire naître, à ressusciter qu’à créer. Aussi croit-on rêver, en lisant dans le guide inappréciable qui a pour titre le Cicerone, que, pour la sculpture en ronde bosse (« die freie Plastik »), l’influence de l’antiquité a été presque nulle (5e édition, page 3q3). Pour le coup, notre maître Jacques Burckhardt s’est étrangement mépris. Et la Judith donc de Donatello, et son Cupidon, et son David de bronze, et l’arrangement des draperies de son Saint Pierre, et cette manière de poser ses Prophètes, entre autres son Jérémie (fragment gravé page 49b), et ce cheval imité de celui de Marc-Aurèle, et les Apôtres de Paolo Romano, avec leurs toges à la romaine, et les personnages costumés en triomphateurs, et l’interprétation du nu, dont jamais la Renaissance ne se serait tirée sans le secours des anciens, que d’emprunts faits à l’antiquité! — Il aurait été plus juste de dire qu’au quinzième siècle les statues sont, proportion gardée, moins nombreuses que les bas-reliefs, et qu’elles conservent plus longtemps les réminiscences du style gothique.
Autant l’imitation des modèles grecs pouvait offrir d’inconvénients pour l’architecture2, autant elle avait d’avantages au point de vue de la sculpture : il ne