L’OMBRIE
leur patrie le Sodoma, sont, à proprement parler, devenus les parents intellectuels de la nouvelle Ecole de peinture siennoise.
Un autre banquier siennois, Agostino Chigi, l’ami de Raphaël, appartient déjà plutôt au seizième siècle.
Entre la Toscane, qui savait si habilement manier les armes qu’elle avait empruntées aux Anciens, et Rome, l’arsenal où ces armes avaient dormi inutiles dix siècles durant, s’étend une région montagneuse et pauvre abritant une race plus fervente qu’intelligente, avec beaucoup de conviction et peu d’imagination, au type souffreteux ou ingrat, ces Ombriens longtemps obscurs et sur lesquels, au treizième siècle, saint François d’Assise avait subitement attiré l’attention du monde chrétien La Renaissance, avec son cortège d’éléments profanes et parfois subversifs, ne devait que difficilement trouver accès auprès de ces esprits lents et tristes, qui se passionnaient rarement, sauf lorsqu’il s’agissait de religion ou de politique. C’est tout au plus si à Pérouse l’on confia, vers le dernier tiers du siècle, au Florentin Agostino di Duccio, la construction et la décoration de l’Oratoire de Saint-Bernardin et de la Porte Saint-Pierre, puis, un peu plus tard, à deux autres Florentins, Giuliano da Majano et Domenico del Tasso, des sculptures en bois et des marqueteries. La statuaire et les arts décoratifs végétaient; à peine peut-on signaler un peintre verrier de talent, Francesco Baroni, deux ou trois orfèvres habiles, Emiliano Orfini, Ludovico de Foligno. Pas de Mécènes, d’ailleurs : les Oddi et les Baglioni, tour à tour maîtres de la ville, ne songeaient à s’illustrer que par leur férocité, ou tout à coup, au sortir de quelque orgie sanglante, par une dévotion outrée.
Comment, dans ce milieu si peu propice, a pu surgir une école de peinture capable, pendant près de cent ans, de maintenir son autonomie et d’imposer son style même aux Florentins, même aux Milanais et aux Vénitiens, école peu nombreuse, il est vrai, mais avec des chefs de la valeur de Gentile da Fabriano, de Buonfîgli, de Fiorenzo di Lorenzo, de Niccolô de Foligno, de Pierre Pérugin et de Pinturicchio? Quelques artistes heureusement doués, une population concentrant toutes ses aspirations sur les images pieuses, et vivant en communion intime avec ces artistes, il n’en a pas fallu davantage pour donner naissance au mouvement dont Pérouse est devenue le centre. Je me reprends: j’oubliais les différents éléments de progrès que les peintres ombriens sont allés chercher au dehors et qu’ils se sont si heureusement assimilés. Ce serait en effet leur faire une grave injure que de comparer leur attitude à celle des pitoyables peintres siennois contemporains, les Sano di Piero et tutti quanti,
i. Bibl. : Mariotti, Lettere pittoriche perugine. Pérouse, 1788. — Guardabassi, Indice-Giiida dei Monumenti pagarii e cristiani risguardanti Vistoria c Varie esistenti netta provincia delV Uinbria. Pérouse, Buoncompagni, 1872, in-40. — Giornak di Eradi\ione artistica, 6 vol. Pérouse, 1872- 1 877. — T. -B. Rossi Scotti, Guida iltustrala di Peragia, 3e éd. Pérouse, 1878. — Les diverses publications de M. A. Rossi et le Rabhaél édité par la librairie Hachette, 2e édit., p. 28-53.
n’en déplaise à leur champion Rio. Ceux-ci se sont figés dans leur mysticisme, leur paresse intellectuelle : les Ombriens au contraire, surtout le Pérugin, n’ont pas hésité à entrer dans l’atelier de maîtres florentins pour y apprendre la perspective et la science du coloris.
Cet abandon de tous les autres arts au profit de la peinture se fait sentir à Orvieto’, à Città di Castello1 2 3 4, à Cività Castcllana, à Fabriano3, autant qu’à Pérouse même. La cathédrale d’Orvieto, qui avait commandé au siècle précédent les admirables sculptures de sa façade, ne sollicite plus désormais que le concours des peintres. Gentile da Fabriano, Fra Angelico, le Pérugin, Signorelli, tels sont les noms qui, pour le quinzième siècle, font oublier tous les autres dans ce sanctuaire, le plus splendide dont l’Ombrie, puisse s’enorgueillir. Les palais à l’antique, les mausolées à la florentine, les terres cuites des délia Robbia même, autant de marchandises de contrebande dans cette région opiniâtre.
Vers la fin du siècle enfin passe sur ces montagnes comme un souffle bramantesque. On a attribué à l’illustre architecte d’Urbin les dessins de la cathédrale de Città di Castello, du portique de la cathédrale de Spolète, de la Madonna délia Consolazione de Todi, tous ouvrages exécutés non par le maître, mais sous son influence. Il est d’ailleurs bien tard déjà, la sève créatrice a tari et nous passons presque sans transition des monuments du moyen âge à ceux de la décadence.
A Foligno, l’impulsion donnée aux lettres et aux arts par les seigneurs de la ville, les Trinci (Ugolin III, -J- 1414; Nicolas, f 1421; Conrad III, -J- 1441), fut malheureusement arrêtée par l’expulsion de cette famille, en 1439*. Leur palais (devenu le « Palazzo del Governo », et aujourd’hui bien défiguré) contient une salle dite des Géants, « sala dei Giganti » (probablement identique à la salle des Empereurs), où subsistent jusqu’à nos jours, quoique aux trois quarts ruinés, les portraits en pied, peints dans des niches, de Scipion l’Africain, de Mucius Scævola, de Caton, de Décius, de Claudius Néron, de Fabius Maximus, d’Auguste, de Tibère, de Camille, de Fabricius, de Marcus Curius Dentatus, de Manlius, de Cincinnatus et de Marcellus. Une autre salle, plus petite, contient quatre fresques représentant des Scènes de Vhistoire de Romulus et de Rémus. Quant à la chapelle, elle fut ornée en 1424, par Ottaviano Nelli, de Scènes de F Histoire de la Vierge et de Scènes de F Histoire du Christ.
Parmi les peintres indigènes qui travaillèrent pour les Trinci, nous rencon-
1. Bibl. : Délia Valle, Storia del Duowo di Orvieto, Rome, 1791. — Luzi, il Diiowo di Orvieto, Florence, 1866.
2. Bibl. : Mancini, Istruyione storico-pittorica per visitare le cbiese e i patagji di Città di Castello. Pérouse, i832, 2 vol. in-8°. — Mannucci, Guida storico-artistica di Città di Castello. Città di Castello; Lapi et Raschi, 1878. On annonce comme imminente la publication d’une très importante monographie artistique de Città di Castello par M. Magherini Graziani.
3. Bibl. : Archivio storico per V Umbria, et les diverses publications de M. le chanoine Faloci- Pulignani.
4. Voy. l’intéressant travail de M. Faloci-Pulignani : le Arti et le Lettere alla Corte dei Trinci di Foligno : Giornale storico, t. I, p. 190-229; t. II, p. 28, 58.
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