MINO DE FIESOLE
un peu froide, son élégance un peu maniérée; la vie ne déborde pas chez lui comme chez Donatello ou chez Desiderio; la raison, la réflexion ont plus de
La Vierge, l’Enfant Jésus et des Saints. Bas-relief de Mino. (Cathédrale de Fiesole.)
part que le cœur à ses œuvres, peut-être trop compassées. Aussi, pour peu que la tension d’esprit faiblisse chez le maître, les traits deviennent lourds et grossiers, les physionomies vides ou idiotes (enfants qui ouvrent la bouche et lèvent les yeux d’un air hébété : tombeau de la Badia, Musée du Louvre; hommes au menton enkylosé : saint Jean -Baptiste de la collection Gou-
pii1, etc.); ce caractère domine surtout dans ses portraits : sauf dans un petit nombre d’entre eux, Mino n’a pas su se rendre complètement maître de son modèle.
Les bustes en effet jouent un rôle considérable dans l’œuvre de Mino. Il s’y est élevé très haut, comme il y est tombé très bas. Le premier en date de ces portraits en marbre, celui de Nicolas Stro^j, exécuté à Rome en 1464 (au Musée de Berlin), est d’une rare lourdeur : l’artiste, attaché à rendre la ressemblance physique de son modèle (un menton qui ressemble à un goitre, une tète pirilorme), n’a pas su dégager de l’ensemble de la physionomie le trait dominant, animer cette masse de chair. Le même reproche peut être adressé au portrait du Comte de la Lima (1461; Musée national de Florence). Ici encore les traits sont lourds et l’ensemble Iroid. Il y a plus de progrès dans les portraits de Jean et de Pierre de Médicis (gravé page 5 7), quoique nous y trouvions toujours les mêmes mâchoires proéminentes.
Enfin dans son dernier buste, celui de Diotisalvi di Nerone, le fameux homme d’Etat florentin (1464), Mino s’est affranchi de ces entraves et a créé une physionomie d’une vie et d’une vigueur extraordinaires, un véritable type de conspirateur, la figure ravagée, le sarcasme sur les lèvres, le regard inquiet. Ce buste, acheté 5o francs par M. Piot, offert au Louvre pour 2000 francs (il vaudrait aujourd’hui vingt ou trente fois plus), est entré avec la précieuse collection de Charles Timbal dans le cabinet de M. Gustave Dreyfus.
Les sculpteurs de la seconde génération ont contribué plus encore que les Précurseurs à répandre au loin la réputation de l’Ecole florentine. De tous côtés on leur commande, non seulement des bas-reliefs et des statues de saints, mais encore des monuments funéraires (Rome, Naples, Milan, la France, l’Espagne). Ce que l’on admirait chez eux, c’était la pureté du style d’une part, de l’autre la suavité de l’expression, cette note si tendre, qui n’exclut pas à l’occasion la vivacité ou la vigueur. Assurément, étrangers encore aux hautes études anatomiques de Donatello et de Michel-Ange, ils n’attaquent le nu qu’avec timidité; le modelé n’offre pas encore la plénitude, mais pas non plus la rondeur du seizième siècle; les formes sont en général assez maigres, parce qu’elles sont serrées de près et très écrites; les bras surtout s’aplatissent rigoureusement, conformément aux règles du bas-relief; les draperies, soigneusement étudiées, se plaquent sur le corps; elles ont quelque chose de chaste et d’élégant; l’ensemble enfin respire cette sincérité que plus d’un connaisseur préfère aujourd’hui à la facilité et à l’exubérance du siècle suivant, facilité derrière laquelle se cachent trop souvent le manque d’étude et le manque d’inspiration.
Donatello et Ghiberti étaient depuis longtemps dans tout l’éclat de leur talent, lorsque parut un jeune sculpteur qui, sans représenter une école nouvelle, sut
1. Gravé dans la Gillette des Beaux-Arts; i885, t. I, p. 38l (article de M. Molinier).
LUC A DELLA ROBBIA
créer une série d ouvrages d’un mérite exceptionnel et fonda une véritable dynastie. Je veux parler de Luca délia Robbia.
Generalement on ne voit dans Luca délia Robbia que le propagateur des terres cuites émaillées, cest-à-dire d’un procédé qui relève de l’industrie
La Vierge en adoration. Bas-relief de Mino. (Basilique de Sainte-Marie Majeure à Rome.)
autant que de l’art : rien de plus injuste; le céramiste ne doit pas nous faire oublier le statuaire grave, ému, recueilli, l’auteur des bas-reliefs de la tribune des orgues à la cathédrale de Florence, du tombeau de Federighi, et de tant d’autres pages supérieures.
Luca di Simone di Marco délia Robbia’ naquit à Florence en 1899, ou
1. Bdjl. : Barbet de Jouv, les délia Robbia, sculpteurs en terre émaillée. Paris, i855. — Bodc, die E. Müntz. — 1. Italie. Les Primitifs. 7°
en 140;), une quinzaine d’années après Donatello, une vingtaine d’années après Ghiberti. Comme ceux-ci, après avoir passé par l’école primaire, il entra dans l’atelier d’un orfèvre. C’était un caractère tranquille et doux, exempt d’ambition, de jalousie et d’égoïsme, travailleur infatigable, ne vivant que pour son art.
Quels furent ses débuts? on l’ignore. O11 s’accorde à traiter d’erroné le récit que Vasari nous fait de ses travaux à Rimini à l’âge de quinze ans. En réalité, son premier ouvrage authentique est la décoration de la tribune des orgues à Santa Maria del Fiore, cette fameuse tribune exécutée en concurrence avec Donatello, entre les années iq3i et 1440.
Ces bas-reliefs, aujourd’hui exposés au Musée national de Florence, ont été rendus populaires par le moulage et par la photographie. Il serait difficile d’en signaler les qualités transcendantes mieux que 11e l’a fait Vasari : « Luca représenta sur la base, en quelques groupes , les chœurs de la musique qui chantent de diverses façons; il y mit tant de soin et réussit si bien ce travail, qu’encore qu’il soit placé à une hauteur de iO brasses, on voit le mouvement des lèvres de ceux qui chantent, l’agitation des mains de ceux qui règlent la mesure par-dessus les épaules des plus petits, et toutes sortes de jeux, de chants, de danses et d’actes agréables qu’entraîne le plaisir de la musique. En outre, Luca ht au-dessus de la corniche deux ligures de bronze doré, qui étaient des anges nus, exécutés avec une grande délicatesse, ainsi que l’œuvre entière, qui fut tenue pour une chose rare. »
Vers la même époque, de iq35 à 1440, Luca sculpta, pour le campanile, cinq reliefs destinés à compléter le cycle des Sciences et des A ris commencé au siècle précédent par Giotto et Andrea de Pise. Il ht choix, pour la Grammaire, de la hgure de Donatus, pftur la Philosophie, de celles de Platon et d’Aristote, pour la Musique, d’un homme qui joue du luth, pour Y Astronomie, de Ptolémée, et pour la Géométrie, d’Euclide. Ces compositions, très largement traitées, ont une liberté, une verve et un mouvement extraordinaires, qu’011 ne retrouve plus au même point dans les œuvres postérieures de Luca. Dans l’une d’elles il a subi, à son insu peut-être, l’inhuence de Donatello : Platon et Aristote, discutant avec vivacité, rappellent de la manière la plus frappante les bas-reliefs des portes de bronze de la sacristie de Saint-Laurent.
Kiinstler-Pamilic delta Robbia (dans Kmtsl /uni Kiiusller de Dolmie) et Ualienische Bildhauer der Renaissance (p. 65-85). — Cavalluci et Molinier, les delta Robbia. Paris, Rouam 1884, in-q", avec de nombreuses gravures (la monographie la plus complète qui existe). — Farabulini, Sopra an Monumento delta scuola di Luca delta Robbia. Rome, 1886. — J. Bayer, dans les Miltheiluugen du Musée autrichien d’ Art et d’industrie. 1886-1888.
Portrait de Luca délia Robbia.
I D'après la gravure publiée par Vasari.)
LUC A DELLA ROBBIA
Le tombeau de Beno^po Federighi , évêque de biesole (église S. Francesco di Paola à Florence; 1455-1457), peut passer pour le modèle de la magnificence jointe à la noblesse. Les figures sont d’une ampleur, d’une souplesse et d’une majesté admirables. Quant à l’ornementation, composée d’un encadrement peint et émaillé avec des fruits et des fleurs réunis en bouquets, elle
Enfants dansant, par Luca délia Robbia. (Musée national de Florence.)
marque le désir d’unir à la sculpture en marbre les conquêtes céramiques du premier des délia Robbia.
Plus tard même, l’exécution des terres cuites émaillées (on éprouve des scrupules à employer le mot de fabrication devant une production aussi consciencieuse) n’absorba jamais Luca délia Robbia au point de lui faire abandonner la sculpture en marbre ou en bronze. Il accepta, en 1466, de fondre, en collaboration avec Michelozzo et Maso di Bartolommeo, surnommé Masaccio, les portes
destinées à la sacristie du dôme de Florence. Il devait y représenter la Vierge tenant son fils dans ses bras, le Christ sortant du tombeau, les Quatre Evangélistes
La Vierge, par Luca délia Robbia. Tombeau de Federighi. (Eglise San Francesco di Paola à Florence.)
et les Quatre Docteurs de T Eglise. Mais ce fut tant pis pour lui. Cet ouvrage, qu’il ne termina qu’en 1474, compte parmi ses productions les moins heureuses : il ne manque pas seulement d’élégance, mais encore de caractère. Autant Ghiberti éprouvait d’embarras quand il s’agissait d’ouvrages de
LUCA DE LL A ROBBIA
grandes dimensions, autant Luca délia Robbia en éprouvait quand il s’agissait d ouvrages de dimensions réduites, et je ne connais point de critère
L’Évangéliste saint Jean, par Luca délia Robbia. Tombeau de Federiglii. (Église San Francesco di Paola à Florence.)
qui permette de mieux distinguer du sculpteur-né l’orfèvre devenu sculpteur.
La statuaire proprement dite n’avait pas enrichi Luca. Il résolut de s’essayer dans un procédé qui tenait davantage de l’industrie, et, reprenant le vieux
système des terres cuites polychromes, il y ajouta pour son compte l’émail stannifère, qui devait les rendre inaltérables. Rectifions tout d’abord à ce sujet quelques erreurs : on sait de reste aujourd’hui que cet émail était connu en Italie longtemps avant les délia Robbia (ainsi qu’il sera dit dans la section consacrée à la céramique); tout au plus Luca peut-il revendiquer la priorité de l’application de la « couverte » à la sculpture monumentale. Nous savons, d’autre part, que Luca n’a pas fait seulement usage, au début, de deux tons, le blanc et le bleu : dans les Evangélistes de la chapelle des Pazzi, on rencontre en effet déjà, outre le blanc et le bleu, le vert, le violet et le jaune. Néanmoins, à l’origine, Luca évita d’abuser de la polychromie.
Passons rapidement en revue quelques-unes des productions les plus caractéristiques de Luca.
Sa première terre cuite émaillée à date authentique remonte à 1448 : c’est le tympan de la porte de la sacristie du dôme de Florence, avec la Résurrection du Christ, composition encore heurtée et disgracieuse, avec des effets de raccourci trop violents dans les soldats qui dorment autour du tombeau, et dans les anges repliés sur eux-mêmes comme s’ils n’avaient pas de charpente osseuse.
Dans les médaillons de la chapelle des Pazzi, la sévérité du style et la dureté de l’expression alternent avec certains motifs plus gracieux, tels que l’attitude de l’ange de saint Mathieu (manches collantes, nouées au poignet, etc.). C’est à telles enseignes que l’on reconnaît chez Luca le sculpteur de race : à l’attache d’un bras, à la cambrure d’un pied. Quant aux draperies, elles sont encore, on n’ose pas dire étriquées, mais un peu justes.
Des centaines d’autres ouvrages, plus ou moins importants, répandirent la réputation de Luca délia Robbia jusque dans les contrées les plus lointaines. Dans leur consciencieux catalogue, MM. Cavallucci et Molinier n’énumèrent pas moins de 481 pièces de toutes dimensions, modelées, peintes et cuites par Luca, par son neveu Andrea et par les autres membres de la famille. Parmi les plus remarquables il convient de citer les médaillons de la chapelle de San Miniato, les retables du couvent de la Vernia, avec Y Annonciation, la Nativité, la Crucifixion , la Déposition de croix, l'Ascension, la Vierge donnant sa ceinture à saint Thomas, etc., les Personnifications des Mois, au Musée de South Kensington (gravées page 9), puis des Annonciations, des Nativités, des Crucifixions sans nombre.
Luca délia Robbia représente, comme Ghiberti, l’idéalisme, par opposition aux innovations parfois téméraires de Donatello. Plein de respect pour la tradition sacrée, il n’oserait pas traiter les prophètes, les apôtres, les saints, avec la liberté illimitée et, disons le mot, avec l’irrévérence de son émule. Quelle âme sereine et belle ! Dans cet œuvre immense, qui a peut-être compris un millier de compositions, il n’y a place que pour es sentiments les plus nobles, pour les formes les plus châtiées. Ne dirait-on pas que l’idée du mal et l’idée du laid n’existent pas aux yeux de ce poète fortuné! Mais, pour être pures,
LUC A DELLA ROBBIA
chastes, recueillies, ses figures n’en sont pas moins profondément humaines, saines, robustes et vivantes. Rarement le christianisme a trouvé un interprète aussi ému et aussi élevé, un caractère aussi digne de respect, un talent aussi sûr et aussi loyal.
Le cercle dans lequel tournent Luca délia Robbia ainsi que ses neveux est restreint, comme l’étaient leurs pensées mêmes; ayant conservé toute la profondeur de leurs convictions, graves, presque austères ( plusieurs d’entre eux entrèrent en religion), ils ne sortent pas des sujets de sainteté. Lyristes avant tout, ils ignorent l’art de raconter; ils ne s’y essayent même pas, car il n’y a pas chez eux de succession d’événements, mais un événement unique , sur lequel ils concentrent toute leur attention; leurs personnages , généralement dans les attitudes les plus calmes, traduisent en traits ineffables le recueillement, parfois même la ferveur. L’humilité avec laquelle Marie s’incline devant son fils, l’émotion avec laquelle elle presse sa main sur sa poitrine pour mai quel combien Buste d’enfant. (Saint Jean-Baptistê?)
elle se sent touchée par la Atelier des délia Robbia. (Musée national de Florence.)
nouvelle que lui annonce
l’ange Gabriel, et la vénération profonde que lui témoigne le messager divin (haut relief du couvent de la Vernia), puis, dans la Ntitiviic, lallégtesse des anges qui joignent les mains, tendent les bras, soutient ou pleuient de bonheui , que de sentiments rendus avec une souveraine éloquence!
Au point de vue du style, Luca appartient, comme Ghibeiti, comme Jacopo délia Quercia, à la période de transition. Il s efioice, ainsi que ses neveux, de combiner ce qu’il y a de meilleur dans la statuait e du moyen âge avec un naturalisme de bon aloi. Pour ce qui est de 1 antiquité, tout au plus lui prend-il l’indication générale du rythme et de 1 ampleui . Ge 11 est pas que cette étude lui ait fait entièrement défaut (voy. page aLa); mais il ne lavait
pas poussée assez loin pour arrêter nettement le contour de ses figures, pour en pondérer ou en animer les gestes, pour les poser avec franchise, — science que d’ailleurs, pour les statues en pied, Donatello seul, parmi les sculpteurs de la Première Renaissance, possédait à fond. Luca délia Robbia réussit ainsi à donner à ses compositions, parmi lesquelles les hauts reliefs dominent, la correction, la souplesse et le naturel. Esprit sage et élevé, s’il n’a pas été jusqu’au sublime de Donatello, il a aussi échappé à ses excès. Il a su, d’autre part, éviter les compositions trop nombreuses, ainsi que l’abus des effets de perspective si chers à Ghiberti. Aussi son exemple n’a-t-il pas peu contribué à ramener la statuaire florentine dans de justes limites, à lui rendre le calme et la pondération, dont s’accommodait si peu la fougue ou la minutie de ses émules.
Luca mourut en 1482, sans avoir été marié. Ses neveux formaient autour de lui une famille nombreuse, qui continua son œuvre et perpétua son nom. Nous les retrouverons dans notre second volume.
L’Ange de l’Annonciation. (Fragment.)
(Ras-relief de Luca délia Robbia, au couvent de la Vernia.)
Fragment d’un tabernacle sculpté par Desiderio de Settignano. (Église Saint-Laurent à Florence.)