LES SCULPTEURS SIENNOIS
Malgré la diversité des origines, l’École romaine (si tant est que l’on puisse décerner le titre d’école à une agglomération en quelque sorte fortuite d’artistes accourus de toutes les parties de la Péninsule) a imprimé un caractère frappant d’unité à ses productions. Cette unité, elle la doit d’une part à l’influence des modèles antiques, plus nombreux ici que partout ailleurs, de l’autre à celle de la cour pontificale, ou mieux à l’action même de la religion catholique ; dans le voisinage d’un tel foyer, les éléments les plus disparates fondirent rapidement, comme des métaux dans un creuset incandescent.
A l’antiquité, l’Ecole romaine prit la recherche de la régularité, de la correction, de la noblesse; au catholicisme son calme, sa sérénité, sa douceur. Ce double courant donna naissance à un art abstrait, idéal, où les échos du dehors n’arrivaient qu’atténués et transformés. Partout les souvenirs du passé; nulle part les impressions de la vie réelle, les luttes du jour, l’actualité. Il semble que la religion ait mis une immense sourdine à toutes les vivacités et à toutes les révoltes de l’individualisme. Dans les tombeaux mêmes, en dehors de la statue du défunt, qui neuf tois sur dix est un prélat, et de son écusson, nulle allusion aux événements contemporains. (Seuls Rido, à Sainte-Françoise Romaine, et Robert Malatesta, a Saint- Pierre, sont représentés à cheval, en guerriers. Rappelons en outre les basreliefs du tombeau de la femme de Jean Tornabuoni, par Verrocchio, gravés page 297.) Les figures accessoires dérivent des Évangiles (la Madone trônant, le Jugement dernier, les Apôtres Saint Pierre et Saint Paul, à mi-corps), et les ornements procèdent à peu près invariablement des modelés de 1 ancienne Rome. (Je signalerai à titre de curiosité, sur le tombeau de Roverella, à Saint- Clément, des vases munis d’ailes.) En un mot, partout une discipline severe, qui ne va cependant pas jusqu’à l’intolérance : nous le savons par les nombreux Génies plus ou moins vêtus qui s’affichent en tous lieux.
En nous plaçant à un point de vue plus spécial, nous constatons la rarete des statues (on ne trouve guère à mentionner que celles ue Paolo Romano, en dehors
des statues funéraires), ainsi que l’absence de sculptures sur les façades, ces façades si richement ornées dans la Vénétie et la Lombardie. En échange, à l’intérieur, des bas-reliefs partout, sur les portes, les chancels, les tribunes, les autels, les mausolées. — En tant que matière première, le marbre semble l’avoir emporté sur le bronze, et surtout sur la terre cuite, qui se montre à peine sur les bords du Tibre; citons, comme ouvrages importants en métal, les tombeaux des papes Martin V, Sixte IV, et Innocent VIII (gravé page io3), ainsi que les portes de Saint-Pierre. La polychromie, — est-il nécessaire de l’ajouter? — disparut promptement d’une ville où le réalisme avait si peu de prise.
Les tombeaux romains du quinzième siècle forment une série tellement riche, que quelques détails ne feront pas double emploi avec ceux que nous avons donnés plus haut en étudiant l’architecture funéraire (pages 42b etsuiv.). L’ordonnance procède, d’une manière générale, des modèles florentins. Les sarcophages, d’ordinaire très riches, rappellent tantôt celui du tombeau de Marsuppini, par Desiderio da Settignano, avec des rinceaux et des griffes de lion, tantôt l’urne de porphyre placée alors devant le Panthéon. Parfois, comme dans le tombeau de P. Riario (-J- 1 474), aux Saints-Apôtres, le sarcophage a pour support des sphinx. Les statues, à peu près invariablement couchées sur le dos, les mains croisées sur la poitrine, la tête posée sur un coussin, les pieds étendus, ont aussi peu de mouvement que possible. Les mains levées dans l’attitude de la prière, au lieu d’être posées à plat l’une sur l’autre, forment l’exception (tombeau de G. de Fuensalida, *{- 1488, à Santa Maria di Monserrato); à plus forte raison toute indication d’une attitude plus aisée1 — par exemple la tête appuyée sur la main — manque-t-elle encore. C’est la mort, en un mot, que l’on représente, non le sommeil. De loin en loin des rideaux glissant sur une tringle (tombeau de Roverella à Saint-Clément) ou un ciel de lit à la Donatello. Nulle recherche enfin de silhouette : il nous faudra aller jusqu’à Jacopo Sansovino pour trouver, au début du seizième siècle, des mausolées se détachant sur la paroi du fond, à l’aide de frontons déchiquetés, de candélabres placés aux côtés des frontons, etc.
Si nous passons en revue les sculpteurs en qui se personnifie cette production si considérable, nous trouvons au premier rang les Toscans (Simone Ghini, Donatello, Filarete et ses collaborateurs, Isaïe de Pise, Mino de Fiesole, Verrocchio, Pollajuolo), mêlés à un petit nombre d’artistes de l’Italie supérieure (Andrea Bregno, Giovanni Dalmata, Cristoforo di Geremia). Quant aux Etats de l’Eglise, ils ne peuvent s’enorgueillir que d’un seul nom, Paolo Romano. Les autres, tels que Pietro Paolo de Todi, ne sont que des comparses.
1. D’après M. Semper, Bartolommeo Spani aurait le premier représenté le défunt appuyant la tête sur le bras, dans le mausolée de Maleguzzi (7 1498), au dôme de Reggio d’Emilia (Arte e Storia, 1884, p. 189).
1. Voy. les Arts à la Cour des Papes, t. I, et les Mélanges publiés par V Ecole française de Rome, 1884.