LOMBARDE. PISANELLO. LE SQUARCIONE ET JACOPO BELLINI
abitués à imposer leurs lois pour la sculpture, les Florentins se virent plus d’une fois réduits pour la peinture à subir celles de leurs rivaux : je gagerais que, lorsqu’un Gentile da Fabriano ou un Mantegna paraissait dans leur ville, les plus présomptueux s’inclinaient jusqu’à terre. Rien d’intéressant comme ces pénétrations réciproques, cet échange incessant où le même artiste figurait tour à tour comme débiteur et comme créancier.
Au début du quinzième siècle, l’idéalisme ne compte plus que peu de fidèles à Florence, et il faut nous en féliciter ; car sans les efforts des réalistes la peinture italienne eût-elle fait de si rapides progrès ! Voici d’abord le camp des perspe'ctivistes : Brunellesco et Masaccio, qui s’exercent à représenter les édifices les plus compliqués; Paolo Uccello, dont le nom dit tout; Andrea del Castagno, qui dans sa Présentation de la Vierge au Temple, à Santa Maria Nuova, figure un temple octogonal d’une perspective achevée, avec des effets d’ombre des plus remarquables.
Masolino, Masaccio et Andrea del Castagno n’appréciaient pas moins quelque bel effet de raccourci. Gentile da Fabriano lui-même se laissa séduire par ces préoccupations lors de son séjour à Florence : dans la Présentation au Temple conservée au Louvre, il a pris à tâche de figurer un mendiant dans l’attitude la moins commode. Il vient de loin, le brave peintre ombrien; il a beaucoup à oublier et plus encore à apprendre; n’importe, il faut lui savoir gré de son effort.
Quelle effervescence! tous les moyens paraissent bons aux novateurs; c’est à qui inventera un geste, un effet de perspective, ou de coloris ou de lumière nouveau, et de tant de progrès aucun ne sera perdu dans ce milieu surchauffé; chaque conquête faite sur l’inconnu, chaque secret dérobé à la nature, autant d’échelons pour monter plus haut. D’autres s’essayent aux trompe-l’œil : on admirait dans un tableau de Baldovinetti une chaumière peinte avec tant de soin que l’on pouvait compter jusqu’aux moindres brins de paille. Les traits de mœurs pris sur le vif, les épisodes comiques, les détails piquants n’obtiennent pas moins de succès. A Castiglione, Masolino s’évertue à peindre avec la plus grande fidélité les attitudes et les gestes des nouveaux baptisés qui sortent de l’eau et remettent leurs vêtements en grelottant. Andrea del Castagno, dans sa Présentation de la Vierge au Temple, nous montre un mendiant qui, armé d'un pot, donne un coup sur la tête de son camarade.
Un autre signe des temps, c’est l’abus des portraits dans les compositions religieuses. Inaugurée avec discrétion par Masaccio, qui, au Carminé, plaça sa propre effigie parmi les apôtres, cette innovation ne tarda pas à atteindre jusqu’aux dernières limites de l’invraisemblance dans les peintures d’Andrea del Castagno (qui se peignit sous les traits de Judas Iscariote), de Domenico Veneziano, de Pesello, de Baldovinetti. Et que sera-ce quand les Benozzo Gozzoli, les Chirlandajo, les Filippino Lippi entreront en scène! Domenico Veneziano et Gozzoli pousseront l’irrévérence jusqu’à introduire un nain parmi les acteurs de l’histoire sainte, ouvrant ainsi un champ que leurs successeurs exploiteront avec délices, depuis les Carpaccio et les Véronèse jusqu’aux Velâzquez et aux Ribera.
Les animaliers forment un groupe à part : Paolo Uccello et Pesello (« gran maestro di animali », d’après Filarete) entretiennent, pour les employer comme modèles, de véritables ménageries. Baldovinetti peint un mulet dont Vasari admire le pelage. Les septentrionaux ne demeureront pas en reste : Pisanello excelle à rendre la gent volatile aussi bien que les quadrupèdes, les animaux sauvages aussi bien que les animaux domestiques; Jacopo Bellini — pour ne point dépasser le cercle des ouvriers de la première heure — s’attaque avec la même virtuosité au cheval et au lion.
Au fur et à mesure que les idéalistes -disparaissent, les peintres de caractère se multiplient, j’entends ceux qui cherchent à se distinguer de la foule par quelque parti pris, ceux qui accentuent les qualités viriles, l’énergie, la fierté, parfois la férocité, les mines tour à tour ascétiques ou patibulaires, des bras