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PIERO DELLA FRANCESCA

qu il substitue aux figures idéales de l’époque précédente; mais, dans sa passion pour la netteté et la précision, il oublie que la mission de l’artiste consiste a élever 1 esprit autant qu a satisfaire l’œil par la fidélité de la reproduction. De la les traits vulgaires ou choquants qui déparent bon nombre de ses compositions et qui obscurcissent trop souvent des beautés de premier ordre

On a parfois attribué à Piero délia Francesca quelques-unes des fresques du palais de Schifanoja à Ferrare. Mais si dans ce cyle certaines parties rappellent sa manière , aucune ne saurait lui être attribuée en propre.

Les fresques de Borgo San Sepolcro et d’Arezzo nous ont montré Piero délia Francesca s’exerçant dans la peinture monumentale, et apportant dans ce genre, avec d’incontestables qualités, les défauts qui en étaient inséparables. Il est temps de nous occuper des tableaux de chevalet du maître.

Son réalisme s’y trouve plus a l’aise que dans des compositions intimement liées à l’architecture, comme le sont les fresques.

Les collections parisiennes ne renferment qu’une seule peinture de Piero délia Francesca, et encore ne figure-t-elle pas dans une galerie publique. C’est une Madone qui, de la collection Duchâtel, a passé, si je suis bien informé, dans celle du duc de la Trémouille. Le tableau, de dimensions assez grandes, représente la Vierge à mi-corps, les mains jointes, adorant l’Enfant Jésus étendu

Le Songe de Constantin. Fresque de Piero délia Francesca (Eglise Saint-François à Arezzo.)

I. J’ai donné de ces fresques, dans le Tour du Monde, 1 883, t. I, p. 280 et suiv., une description détaillée à laquelle je renvoie le lecteur.

devant elle. Au fond, une plaine sillonnée par un ruisseau, et plus loin des montagnes. La composition et les types sont d’une originalité frappante; plus rien de traditionnel : Marie est quelque dame florentine du temps, maigre, pâle, aux traits irréguliers, offrant cependant un certain caractère de grandeur que l’on ne saurait nier. L’Enfant, au contraire, est véritablement mesquin. C’est que pour un sujet pareil le réalisme ne suffit pas : ce n’est point assez d’avoir observé scrupuleusement la nature et de savoir la rendre avec ses nuances les plus délicates, avec les jeux de lumière les plus fugitifs; il faut encore mettre dans l’œuvre un peu d’émotion, un peu d’âme, un peu de cœur, c’est-à-dire les qualités qui manquaient le plus à l’impassible peintre de Borgo San Sepolcro. Son œil est impeccable; mais jamais aucune fibre sensitive ne semble avoir tressailli en lui.

A la National Gallery de Londres, le Baptême du Christ étourdit véritablement par l’extrême sincérité de l’observation, non moins que par l’élévation du style. On y remarque de ces motifs admirables que seuls les peintres de race ont su trouver, par exemple, l’ange appuyant la main sur l’épaule de son compagnon, puis des draperies aussi fouillées que celles de Mantegna, et enfin des colorations d’une finesse prodigieuse, de ces bleus clairs si légers et si vifs dont Piero a seul eu le secret au quinzième siècle, et dont il s’est plu à teinter les eaux des fleuves.

Les portraits de Piero délia Francesca méritent une mention à part. Malgré le manque de variété — les personnages sont invariablement représentés de profil, comme dans les médailles de Pisanello, et à mi-corps, — le maître a su y serrer tellement le modelé, y rendre le caractère avec une telle précision, et en même temps donner au coloris tant de légèreté et de transparence, que ces effigies peuvent passer à la fois pour des chefs-d’œuvre de vérité et pour des chefs-d’œuvre de peinture. Par un artifice d’ailleurs fort loyal, Piero oppose la coloration blonde et transparente de la tète à l’éclat du costume; autant le visage est clair et uni, sans contraste d’ombre, autant le vêtement, par une opposition nécessaire, offre de richesse, qu’il s’agisse d’un justaucorps rouge, comme chez Frédéric d’Urbin, ou d’une robe de brocart, comme dans le portrait de la collection Poldi Pezzoli à Milan (gravé page 16).

Les deux plus beaux de ces portraits, ceux du duc Frédéric d’Urbin et de son épouse Battista Sforza (gravés pages t 32— 1 33), ornent le Musée des Offices. Nulle part l’artiste n’a su fixer avec une telle netteté le caractère physique des personnages; nulle part sa gamme n’apparaît plus claire, plus limpide, avec plus de tenue. Il a modelé les têtes en pleine lumière, avec une variété de tons de nacre et d’opale propre à montrer combien les organes de la vision étaient délicats et perçants chez lui. Il n’a d’ailleurs pas fait grâce au couple ducal d’une ride, d’une verrue, d’une imperfection. Aussi quelle pauvreté dans le front bossué de la duchesse, quelle lourdeur dans ses traits osseux ! Tant pis pour l’original et tant mieux pour le peintre! Le portraitiste impitoyable aurait cru

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