PIE RO DELLA FRANCESCA
commettre un crime de lèse-art en la flattant. Le revers des deux portraits montre deux chars allégoriques, dans un paysage fouillé et détaillé, comme
Figure de Prophète. Fresque de Piero délia Francesca. (Eglise Saint-François à Arezzo.)
l’est cette belle plaine de l’Arno, qui ressemble à un jardin. L’appareil photographique n’a pas plus de vigueur, pas plus de netteté. Mais quel manque d’invention dans les figures placées sur les chars! quelle absence de style et
même de signification ! On ne s’aperçoit que trop de l’insuffisance du réalisme, lorsqu’il est privé du secours de l’imagination.
Dans un tableau considérable, une Sainte Famille, ou plutôt une Sainte Conversation, comme on dit en Italie, conservée au Musée de Brera à Milan et attribuée jusqu’à ces derniers temps au peintre-architecte Fra Carnevale d’Urbin, Piero délia Francesca a essayé de combiner une composition religieuse avec une série de portraits : au centre, sous une voûte à caissons, la Vierge, grave, austère, les mains jointes, adorant l’Enfant endormi tout nu sur ses genoux; à ses côtés, des saints et des membres de la famille ducale d’Urbin; au premier plan, le duc Frédéric agenouillé. Nulle part l’artiste n’a poussé aussi loin la science du clair-obscur.
Vasari raconte que Piero délia Francesca devint aveugle à soixante ans, mais que, malgré cette infirmité, il vécut encore vingt-six ans. Ainsi s’expliquerait l’inaction du peintre pendant toute la dernière partie de sa vie. Or voici que le notaire chargé de recevoir son testament déclare, en 1487, le testateur « sanus mente, intellectu et corpore », sans la moindre allusion à sa cécité. Le biographe aurait-il cette fois-ci encore péché par excès d’imagination ? Du moins connaissons-nous aujourd’hui la date exacte de la mort de Piero. M. Milanesi nous apprend que, d’après les recherches de M. Corazzini (un compatriote de Piero), l’artiste mourut dix-sept années plus tôt qu’on ne l’admettait, le 12 octobre 1492.
Piero semble avoir consacré ses dernières années aux études théoriques dont nous avons déjà dit un mot. Il dédia le Tractatus de Quinque Corporibus au duc Guidobaldo d’Urbin, monté sur le trône en 1482. Cet ouvrage est donc postérieur de quatre ans au moins à la dernière mention que nous possédions d’une peinture de l’artiste (1478, d’après M. Milanesi); nous savons maintenant comment celui-ci employa les longs loisirs auxquels le condamnait l’affaiblissement de sa vue.
Piero délia Francesca s’était fait une manière si personnelle, si originale, que, semblable en ce point à plusieurs autres maîtres éminents du quinzième siècle, Mantegna par exemple, s’il eut la satisfaction de voir rayonner au loin son influence, il n’eut guère celle de former des disciples directs. Le seul que l’on cite d’ordinaire, Fra Carnevale d’Urbin, ne compte plus à son actif le moindre tableau, depuis que la critique lui a enlevé la Sainte Famille du Musée de Brera.
Si, au moment de prendre congé de Piero délia Francesca, nous essayons de résumer les impressions diverses auxquelles donnent lieu ses productions, nous nous sentons partagé entre l’admiration due à ce dessin si savant et si précis, à ce coloris si frais, si clair, si transparent, et les justes critiques que soulève ce parti pris de sobriété, de froideur, on est tenté de dire de prosaïsme. Le jugement définitif, cependant, ne saurait que tourner à l’honneur de Piero : si la passion et l’inspiration, si le culte de l’idéal lui ont manqué, en revanche sa