NICOLAS V
Le biographe de Nicolas V, le fameux humaniste florentin Giannozzo Manetti, a mis en lumière le caractère méthodique, systématique, des entreprises de ce grand pape, et les documents fournis par les Archives du Vatican n’ont fait que confirmer son témoignage. Nicolas V s’était proposé de refaire les murs de Rome, de restaurer les quarante « Stations », de transformer ie « Borgo » en résidence de la curie, de rebâtir la basilique de Saint-Pierre ainsi que le palais du Vatican, de restaurer les places fortes de l’État pontifical, car ce souverain pacifique entre tous, ce bibliophile, comme l’appelle Ferdinand Gregorovius, édifia plus de citadelles que n’importe lequel de ses prédécesseurs. La transformation de la voirie romaine ne le préoccupait pas moins : il résolut
Médaille du pape Nicolas Y, par Guaccialotli.
de rectifier l’alignement des rues de sa capitale et de dégager les abords des places publiques; celles-ci devaient être reliées les unes aux autres par des portiques, des colonnades, destinées à protéger les passants contre la pluie ou contre le soleil (Vasari a encore vu un de ces projets, dessiné par L. B. Alberti).
De ces idées généreuses et magnifiques, quelques-unes furent menées à fin heureusement; mais, par suite de la brièveté du pontificat, l’ensemble demeura inachevé, comme une ébauche colossale. Les successeurs de Nicolas V réussirent à en terminer l’une ou l’autre partie; mais aucun, même les bâtisseurs infatigables qui s’appelaient Sixte IV, Jules II, Sixte V, n’osa rêver, à part lui, dans ses plus grands transports d’orgueil, d’attacher son nom à la réalisation d’un programme aussi vaste, aussi splendide.
Pour auxiliaires, Nicolas V choisit les artistes les plus éminents de l’Italie entière, mais principalement les citoyens de cette ville de Florence qu’un long séjour lui avait fait chérir. Ses architectes s’appelaient Léo Battista Alberti, Bernardo llossellino, Antonio di Francesco de Florence, Ridolfo Fioravante de Bologne, surnommé Aristote, à cause de l’universalité de ses connaissances, artiste également fameux comme architecte, ingénieur et fondeur, et qui, après avoir rempli l’Italie du bruit de ses tours de force, mérita d’être appelé en Russie pour édifier à Moscou la cathédrale de l’Assomption, enfin Giacomo di Gristoforo de Pietrasanta, dont les titres ont été longtemps usurpés par le trop fameux Baccio Pontelli.
E. Müntz. — I. Italie. Les Primitifs. 12
Nul doute que les sculpteurs n’eussent été associés dans une large mesure à la décoration des monuments édifiés par Nicolas V; mais la plupart de ces édifices sortaient à peine de terre lorsque le pape mourut : il ne fitut donc pas s’étonner de ne voir à son service que des maîtres en réalité de deuxième ou de troisième ordre, Paolo llomano, Fra Antonio de Viterbe, Varrone de Florence.
Les peintres que Nicolas V chargea d’orner de fresques la basilique et le palais du Vatican comptent, au contraire, parmi les chefs de l’Ecole florentine et de l’École ombrienne; citer Fra Angelico, Benozzo Gozzoli, Benedetto Buonfigli, Andrea
del Castagno, Piero delle Francesca, Tomaso de Foligno, c’est dire avec quelle ardeur, mais aussi avec quel éclectisme, le pape-humaniste s’occupa de grouper autour de lui l’élite des maîtres italiens contemporains.
En étudiant l’histoire des arts à la cour des Papes, il finit toujours ouvrir un compte spécial en faveur du groupe si important des artistes industriels, ou, pour employer un terme à la fois plus exact et plus noble, des décorateurs. Les productions de l’orfèvrerie et de l’art textile étaient si intimement liées aux cérémonies de la cour pontificale, que les orfèvres et brodeurs faisaient partie intégrante de la maison du chef de l’Église, au même titre que des chapelains ou des secrétaires. Chez Nicolas V, un faible, bien excusable chez un si grand homme, pour le luxe et la parure resserra encore ces liens. Les achats ou commandes de vases précieux, de riches étoffes, d’ornements de toute sorte en métal ou en soie, firent périodiquement de larges brèches au Trésor pontifical, dans lequel le jubilé de 1400 venait de verser des flots d’or. Bientôt, les ateliers de Rome ne suffisant plus aux exigences du pape, il fallut mettre à contribution ceux de Florence, de Sienne, de Venise, de Paris même. On vit alors s’accumuler sur les crédences et dans les bahuts du Vatican le plus extraordinaire assemblage de vaisselle plate, d’ornements sacrés, d’aiguières en or, de vases en pierres précieuses, d’émaux, de tapisseries, que la chrétienté eût admiré depuis le temps des papes d’Avignon. Mais, au milieu de ces entraînements, Nicolas V retrouvait à tout instant cette netteté de conception qui le range parmi les grands organisateurs en matière d’art : quoique la fabrication flamande lui offrît en abondance les plus riches tentures historiées, il tint à établir au Vatican un atelier spécial de haute lisse, le premier qui ait pris naissance sur les bords du Tibre.
CALIXTE nr.
Pour achever de montrer dans combien de directions s’est exercée l’action de Nicolas V, il faudrait encore rappeler ici les peintres verriers (Fra Giovanni de Rome, dom Francesco Barone de Pérouse, Giovanni d’Andrea et Carlo di Niccolô, tous deux de Florence), les miniaturistes, les hucliiers, et cette infinité d’autres maîtres dont la mission était d’ennoblir l’existence par tous les raffinements du luxe. Grâce à cet effort gigantesque, la papauté avait, pour tout un siècle, lié ses destinées à celles de la Renaissance.
L’Espagnol Calixte III ( 1 45 5— 1 458) , le fondateur très vertueux, mais très faible, de l’exécrable dynastie des Borgia, ne fut qu’un accident dans le dévelop-
Médaille du pape Calixte III, par Guaccialotti.
peinent de la Renaissance romaine. Nommé dans un moment de réaction contre la politique trop pacifique et les entreprises trop somptueuses de Nicolas Y, il mourut au bout de trois ans, avant que le flot montant des idées nouvelles eût eu le temps de l’annihiler ou de le renverser. Les deux seules fois pendant toute la durée de la Renaissance, et les deux dernières fois d’ailleurs depuis le quinzième siècle jusqu’à nos jours, que des étrangers montèrent sur le trône de saint Pierre (je ne parle pas d’Alexandre VI, né en Espagne, mais grandi en Italie), ils reçurent la mission de se placer en travers du mouvement; mais Adrien VI, le Calixte III du seizième siècle, régna moins de temps encore, et d’ailleurs qu’eût pu un homme contre les forces réunies d’une époque!
Pie II (iqôB-iqôq), le fin et ambitieux diplomate, l’humaniste brillant, l’un des esprits les plus ouverts et les plus libres de ce siècle de lumières, ne tint pas, à Rome du moins, les espérances qu’il avait fait concevoir alors qu’il ne portait encore que le nom si cher aux lettres d’Æneas Sylvius Piccolomini. Quand j’aurai mentionné la loge de la bénédiction et la chapelle de Saint-André à Saint- Pierre de Rome, la statue de saint André près du Ponte Molle, et différents monuments d’importance secondaire, ainsi que les prescriptions, quelque peu platoniques, de sa bulle du 28 avril 1462, destinée à protéger les monuments antiques, j’aurai épuisé, ou peu s’en faut, la liste des services rendus par lui à la cause de l’art dans la capitale du monde chrétien. Sienne, sa seconde patrie, fut
mieux partagée : elle lui doit entre autres le palais Piccolomini, le plus vaste et le plus imposant de ses palais de la Renaissance. Mais ce qui distingue Pie II, qui entendait la gloriole à sa manière, c’est une idée grandiose, absolument unique dans les tastes de la Renaissance : la fondation d’une ville qui transmettrait aux générations à venir le nom de Pie, de même qu’ Alexandrie avait perpétué le nom d’Alexandre et Constantinople celui de Constantin. Aussitôt dit, aussitôt fait : l’humble bourgade de Corsignano, berceau de sa famille, dans les environs de Sienne, se vit transformée par ses soins en cité de Pienza1, et telle fut son ardeur, qu’en moins de quatre ans surgissaient, dans cette solitude montueuse et aride, une cathédrale, un évêché, le splendide palais Piccolomini et de
nombreux autres édifices. Mais la mort avait si beau jeu vis-à-vis de vieillards tels que les papes (le pontificat le plus long du quinzième siècle, celui d’Eugène IY, dura quinze ans) : elle l’enleva au bout de six années de règne seulement et avec lui s’arrêta l’essor tout factice de sa création favorite.
Au fond, Pie II appartenait à la catégorie de ces amateurs sans parti pris, assez nombreux encore à cette époque, surtout à Rome et sur le trône pontifical. Il se montrait également prêt à admirer les productions du moyen âge et les productions modernes, non point tant par suite d’une compréhension exceptionnellement pénétrante que grâce à sa curiosité, à son ouverture d’esprit, à sa large sympathie. Il s’extasia devant la flèche de la cathédrale de Strasbourg, parce que « cet ouvrage merveilleux cache sa tête dans les nues » ; il choisit pour modèle de la cathédrale de Pienza une église ayant trois nefs également hautes, qu’il avait eu l’occasion de voir en Autriche; il prodigua les éloges à un peintre d’Ulm, du nom de Nicolas, artiste complètement inconnu2. Puis, monté sur le trône, on le voit hésiter entre les représentants de la vieille et de la nouvelle Ecole.
Dans ses Commentaires, le pape-humaniste nous a laissé la description aussi précise que vivante d’une fête organisée par ses soins et dont le souvenir dura longtemps à la cour pontificale. Je reproduis son récit, pour montrer comment cet esprit si éminent entendait la mise en scène. Se trouvant à Viterbe pendant l’été de 1462, il résolut de célébrer la Fête-Dieu avec un éclat inaccoutumé. Monarque en général assez débonnaire, il usa cette fois de son autorité pour amener les prélats de sa cour à déployer ce faste italien qui n’avait peut-être
Médaille du pape Pie .11.
1. On trouvera dans le Tour du Monde (1882, t. I, p. 33" et suiv.) une description détaillée de cette ville, avec gravures à l’appui. Yoy. aussi, ci-après, le chapitre consacré à Bernard Rossellino, l’architecte de Pie II.
2. J’ai réuni ces différents témoignages dans les Arts à la cour des Papes, t. I, p. 221 et suiv.