PIE II
d’égal que celui des ducs de Bourgogne ou des rois de France. C’était prêcher à des convertis. Chaque cardinal choisit un emplacement déterminé dans la rue
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que la procession devait parcourir et s’efforça de l’orner de la manière la plus somptueuse. Les archevêques et évêques se chargèrent du reste. Pie II cite, parmi les cardinaux qui exposèrent les plus belles tapisseries, ceux de Rouen,
de Constance, de Pavie, d’Arras, de Mantoue, etc. Les « arazzi » de Rodrigue Borgia, le futur Alexandre VI, excitèrent surtout une admiration unanime : la matière en était aussi précieuse que l’exécution en était parfaite; ils enlevèrent les suffrages non seulement de la foule, mais encore des amateurs les plus raffinés. Constatons à ce sujet que toutes les fois que le pape-écrivain parle de l’art merveilleux de la haute lisse, toutes les fois qu’il prononce ce mot magique de tentures d’Arras, son style s’élève et quelque parole émue trahit son enthousiasme. Pie II lui-même avait fait dresser dans le cimetière de Saint-François, devant l’église, une sorte de pavillon gigantesque, orné de tissus aux couleurs variées. On y voyait de ces « histoires » si chères à nos ancêtres, des portraits d’hommes célèbres, des scènes de chasse; des guirlandes.de myrte, de laurier, alternaient avec les tapisseries et en faisaient ressortir toute la richesse. Les rayons du soleil couchant pénétraient, pour nous servir des expressions mêmes de Pie II, ces parois de laine et donnaient naissance à des jeux de lumière comparables à ceux de l’arc-en-ciel. A un certain moment l’effet fut tellement saisissant, que le pape se crut transporté dans les régions célestes et que le pavillon du cimetière de Saint-François lui sembla un autre paradis L
L’humaniste devenu souverain pontife conservait des trésors de poésie et d’indépendance. Personne n’était plus heureux d’échapper aux pompes, toutes les fois que le cérémonial ou la dignité de l’Eglise romaine ne l’y contraignait pas; personne ne se réfugiait avec plus de volupté dans la solitude, au milieu des bois. Arrêtons-nous un instant à ce trait de mœurs tout moderne. Pour la première fois depuis l’antiquité, nous voyons la nature recouvrer tous ses droits : une nature sans ftrd, un paysage sans apprêts; et cette prédilection distingue la Renaissance autant du moyen âge que du dix-septième siècle, pour lequel la poésie du paysage n’existait déjà plus. Grâce à ce contact bienfaisant, ce qu’il pouvait y avoir d’excessif dans une civilisation aussi raffinée s’atténua et l’équilibre un instant menacé se rétablit. La villa devint désormais le corollaire du palais; les jardins rivalisèrent de richesse avec les appartements (jardins de la Sforzesca, près de Vigevano; jardins des Médicis, à Poggio a Cajano; jardins des rois de Naples, à Poggio Reale); à tout instant les plus grands seigneurs, fuyant le voisinage des hommes, demandèrent l’hospitalité aux forêts.
Que l’on se reporte de cent années en arrière : quelle indifférence encore pour les beautés de la nature, quoique l’éloge du mois de mai et du rossignol formât comme le début obligé de tout poème lyrique2! Pétrarque lui-même, l’esprit le plus ouvert et le plus suggestif, le « premier homme moderne», lorsqu’il tenta l’ascension du mont Ventoux, près d’Avignon, poussé par une curiosité irrésistible, n’accorda que quatre ou cinq lignes à la description de ces
]. Voy. Y Histoire, de la Tapisserie en Italie, publiée par la librairie Dalloz; Paris, 1884, p. 8-9.
2. J. Burckhardt a consacré un de ses chapitres les plus attachants au sentiment du paysage chez les hommes de la Renaissance : Cultur, t. Il, p. l5 et suiv. Voy. aussi de Laprade, du Sentiment de la Nature che\ les modernes.
âpres rochers, de ce site grandiose, de cette nature incomparable : tout le reste du récit est un développement oratoire, au cours duquel il perd de vue le géant du Comtat-Venaissin pour nous parler de Tite-Live et de saint Augustin, du mont Hémus, de l’Athos et de l’Olympe1. Quant aux peintres de son temps, ils sont persuadés que des rochers dénudés forment la base de tout paysage.
La description que Pie II fait du mont Amiata, dans les environs de Pienza, se distingue, quoique écrite en latin, par une fraîcheur et un charme particuliers. A travers mon imparfait essai de traduction, le lecteur sentira le chaud et vibrant amour de la nature qui transportait le vieux pontife; il admirera les ressources de cette nature richement douée. Pie II le premier a su peindre, dans une langue précise et colorée, l’infinie variété, la haute poésie des forets et des montagnes; il est le père des paysagistes modernes.
« Le mont Amiata — c’est Pie II qui parle — situé sur le territoire de Sienne, égale en hauteur les Apennins; on assure que dans toute l’Italie il ne le cède qu’aux Alpes de Pistoie. Il est entièrement couvert de forêts; son sommet, souvent caché dans les nuages, porte des hêtres; puis vient une zone de châtaigniers; plus bas on trouve soit des chênes, soit des lièges. La base est occupée par des vignes, des arbres fruitiers, des champs, des prairies. Dans un des replis de la montagne s’élèvent des sapins majestueux, qui fournissent, soit aux Siennois, soit aux Romains, des matériaux de construction fort estimés : c’est de là que Pie II fit venir les poutres destinées à ses constructions de Pienza. La montagne n’est dénudée qu’entre les sapins et les châtaigniers, et lâ même elle est couverte de gazon et sert de pâturage. »
Après avoir décrit les châteaux et les bourgs qui s’étendent à la base du mont Amiata et qui forment autour de lui une brillante ceinture, le pape-écrivain nous frit remonter vers les régions supérieures : il accorde une attention particulière â un sanctuaire fort vénéré dans le pays, une vieille chapelle située à environ quinze cents pas au-dessus du monastère de la Badia et contenant les ossements de l’épouse du roi Rotharis.
«La fraîcheur qui régnait dans ces parages était si grande, ajoute-t-il, que les cerises, quoique l’on fût au mois de juillet, n’étaient pas encore mûres. Le pape dîna près d’une source abondante, qui jaillissait d’un rocher; il donna ensuite audience aux ambassadeurs et aux solliciteurs. Pendant qu’il restait en ce lieu, un certain nombre de personnes de sa suite tentèrent l’ascension du sommet, par un chemin escarpé et difficile, que l’on oserait â peine gravir, si les hêtres, assez serrés de ce côté, ne cachaient pas la vue des précipices et n’offraient pas un point d’appui en cas de chute. Au sommet de la montagne, les explorateurs trouvèrent une sorte de plate-forme, au milieu de laquelle s’éle-
l . L;t traduction de l'Ascension tin Mont Ventoux forme une élégante plaquette publiée par M. V. Develay chez Jouaust, en 1880.
vait un grand rocher, s’appuyant contre un rocher de dimensions non moins considérables; ils montèrent sur l’un et l’autre et aperçurent au loin, c’est du moins ce qu’ils racontèrent, les montagnes de la Sicile et de la Corse. Parmi ceux qui prirent part à cette excursion figurait l’ambassadeur vénitien Nicolas Sagondino. Les châtaigniers, qui succèdent aux hêtres, sont excessivement élevés; ils s’élancent jusqu’au ciel. Quant aux chênes, on en trouve beaucoup que quatre hommes se tenant par la main ont de la peine à embrasser; plusieurs d’entre eux qui sont creux peuvent abriter jusqu’à vingt-cinq brebis. Au-dessous des châtaigniers s’étendent des collines couvertes de gazon : l’ombre y règne jusqu’après les premiers froids de l’automne; à ce moment les rayons du soleil, pénétrant à travers les branches dégarnies de feuillage, viennent enfin les éclairer. Poètes qui aimez les doux ombrages, les sources argentées, les herbes verdoyantes, les riantes prairies, venez passer l’été ici! Quoi qu’en dise la Fable, les montagnes de Cirrha et de Nysa ne me paraissent pas dignes de vous être comparées; je ne vous préférerais pas les cimes de Tempé
«Le pape résidait dans le monastère; six cardinaux se logèrent dans la ville, ainsi que beaucoup de membres de la curie; les référendaires fixèrent leur demeure à deux milles de là, dans une localité du nom de Piano, endroit assez agréable et qui ne le cédait pas à l’abbaye. A des jours déterminés ils se rendaient à la signature, que le pape donnait dans la forêt, tantôt sous un arbre, tantôt sous un autre, près de sources au doux murmure. Chaque jour on entreprenait d’autres excursions à la recherche de nouvelles sources, de nouveaux ombrages : le choix 11’était pas toujours facile. Parfois, pendant que le pape était occupé à signer, il arrivait que les chiens découvraient quelque cerf gigantesque couché dans le voisinage. Après s’être débarrassé de ses ennemis à coups de cornes et à coups de sabots, le gibier s’enfuyait à toute vitesse dans les montagnes. Le pape se plut également à tenir le consistoire avec les cardinaux sous les châtaigniers, ou à donner audience au milieu des prés. Il ne se passait pas de jour sans qu’il se fit porter à travers les bois : les membres de la curie le suivaient; en route on s’occupait ensemble, des affaires publiques et des affaires privées. Vers le soir, le pape se rendait dans un endroit peu éloigné du monastère et d’où l’on pouvait apercevoir les champs couverts de blé; il s’y asseyait avec les moines et s’y livrait à d’agréables causeries. On éprouvait une rare volupté : tandis que dans la vallée le soleil avait tout brûlé, que les arbres se desséchaient au milieu des champs altérés, que le sol se changeait en cendre, comme si un nouveau Phaéton l’avait incendié, autour du monastère et dans les régions plus élevées tout était verdoyant ; on ne sentait nulle trace de chaleur, on respirait la brise avec délices. On aurait cru qu’ici était le séjour des bienheureux, dans la vallée le lieu du supplice des damnés. »
Le rival de Pie II, lors du conclave qui suivit la mort de Calixte III, le car-
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