GENTILE DA FABRIANO
L’Adoration des Mages, par Gentile da Fabriano. (Académie des Beaux-Arts à Florence.)
toit, faire le maître de 1 artiste ombrien, car celui-ci jouissait déjà d’une réputation sans pareille à une époque oit le nom de l’artiste dominicain était à peine connu de quelques initiés. Ce serait intervertir les rôles que de supposer qu’un artiste aussi éminent ait accepté les leçons d’un confrère beaucoup plus jeune.
En iq2^, Gentile se rendit a Orvieto, où il reçut, avec la qualification de « magister magistrorum », maître des maîtres, la commande
d’une Vierge glorieuse, conservée aujourd’hui encore au dôme, mais presque ruinée. Vers 1426 il alla s’établir à Rome, où le pape Martin V le chargea de décorer le Latran, aux appointements, fabuleux pour l’époque, de 3oo florins d’or (environ i5ooo francs de notre monnaie) par an. Gentile y représenta V Histoire de saint Jean-Baptiste et, au-dessus, des figures de Prophètes en grisaille. Ces peintures, depuis longtemps détruites, eurent le privilège de fixer
E. Müntz. — I. Italie. Les Primitifs.
l’attention de Roger Van der Weyden ; ayant visité la basilique de Latran, le célèbre peintre flamand éprouva la plus vive surprise à la vue de l’œuvre de Gentile, et, après avoir appris le nom de l’auteur, déclara qu’il l’emportait sur tous les autres peintres italiens. Michel-Ange faisait grand cas, lui aussi, du talent de Gentile; il disait que sa main, son style, ressemblaient à son nom.
La Toscane, les Marches et l’Ombrie regorgeaient d’ouvrages de Gentile : on en trouvait à Gubbio, à Pérouse, à Città di Castello, à Sienne. Parmi les plus importants ou les mieux conservés de ses tableaux, citons la Crucifixion de l’église S. Agostino à Bari1, la Vierge et des Scènes de la vie de la Vierge et de la vie du Christ, au Musée de Berlin; puis au Louvre, outre la Crucifixion, une Vierge avec P Enfant Jésus debout sur ses genoux (nu 17 1; à gauche le donateur, un Malestata; au fond à droite, un cerf, un paysage montagneux et des châteaux2 3; le tout assez pauvre comme composition et comme style).
D’après une découverte toute récente, ce maître éminent serait mort en 1427 ou en 1428, et non vers 1400, comme on le croyait jusqu’ici5.
Gentile da Fabriano a marqué sa place parmi les artistes supérieurs, grâce à la distinction de son talent, plutôt que grâce à la fécondité de ses principes. Il s’est créé un style charmant, exquis, en mêlant les réminiscences du moyen âge aux échappées sur le monde nouveau, mais n’a pas su lui donner la lorce suggestive propre aux novateurs florentins contemporains. H11 un mot, son art, très personnel, n’est pas de ceux qui admettent, de la part des disciples ou imitateurs, un développement normal; son élève Jacopo Bellini ne tarda pas à rompre avec la tradition, mystique pour sacrifier tour à tour au réalisme et à l’imitation classique. D’autres, Franciscus Gentilis, Antonio di Agostino di ser Giovanni de Fabriano, Nerito de Padoue, restèrent au-dessous du médiocre.
Veut-on savoir où pouvait prétendre une École qui se privait volontairement ou par indolence des ressources créées par le naturalisme, on n’a qu’à jeter les yeux sur les peintres siennois du quinzième siècle. Le champion des mystiques, F. -A. Rio, a beau s’extasier devant les productions des Domenico di Bartolo (f 1449), des Stefano di Giovanni surnommé Sassetta (-J* 1480), des Sano di Piero (1406-1481), des Taddeo di Bartolo ( j- 1422; voy. page 247-249), et même des Matteo di Giovanni (y I4<)5) : tout observateur indépendant y cherchera en vain la fraîcheur des impressions, la force de la caractéristique; il n’y trouvera que des attitudes embarrassées, des figures d’un autre temps, quelque chose d’enfantin ou plutôt de vieillot 4.
1. Gravée dans les Kunstdenknuder de Scliulz, t. III, p. 174.
2. Gravé dans les Mèdailleurs de M. Heiss : L. B. Alberti, p. 3a.