FRA ANGELICO
A Florence — en dehors du camaldule Dom Lorenzo Monaco (1370-1425), dont le chef-d’œuvre, le Couronnement de la Vierge (1413, autrefois à l’abbaye de Cerreto, aujourd’hui au Musée des Offices), riche de plus de cent figures, se distingue par une exécution un peu arriérée, la candeur du sentiment, le luxe des couleurs , le champion principal de la vraie tradition religieuse est Fra Angelico.
Le peintre auquel la suavité de son style, non moins que la sainteté de sa vie, a valu le surnom d’Angélique et le titre de « Beato », ou Bienheureux2, naquit près du château de Vicchio, dans la province de Mugello, à quelque distance de Florence. C’est donc à tort qu’on lui a donné pour patrie Fiesole; sa longue résidence dans le couvent de cette ville a seule pu provoquer cette erreur. Il n’est pas plus exact de dire qu’il s’appelait Giovanni. Ce prénom lui fut imposé lors de son entrée dans les ordres. Son vrai prénom était Guido ou Guidolino, et celui de son père, Pierre. Quant à son nom de famille, son « cognome », comme on dit de l’autre côté des monts, on l’ignore. Peutêtre n’en avait-il pas. Rien de plus fréquent en Italie au quinzième siècle, surtout dans les classes inférieures. On se bornait à joindre au prénom du fils celui du père, et cette désignation suffisait.
Pour les contemporains, je l’affirmerais volontiers,
Fra Angelico s’appelait tout simplement Guido di Pietro, Guido fils de Pierre.
On s’accorde à placer la naissance de Fra Angelico en 1387. Ainsi, le futur peintre dominicain était plus jeune que la plupart des artistes qui arrivèrent à la célébrité en même temps que lui : Gentile da Fabriano (né vers 1370), Ghiberti (1.378), Brunellesco (1379), Masolino (i38q), Donatello ( 1 386).
On ne sait rien de sa famille, ni de ses premières années. Vasari se borne à dire qu’il n’était pas sans fortune, et qu’il lui aurait été facile de mener une existence agréable. Admettons que son père fût un riche laboureur. Cette hypothèse ne modifiera pas l’idée que l'on peut se faire du développement du jeune artiste; car’ chez lui le sentiment religieux prima de bonne heure, et sans doute dès la plus tendre enfance, toutes les autres impressions. Ce qui importerait
scultoris de Senis ). Il y a introduit la Vierge, un Christ, qui plane au-dessus de sa mère, sainte Agathe, sainte Catherine de Sienne, deux papes, enfin six saints, patriarches ou prophètes. Ces figures sereines ou recueillies, graves ou émues, sévères ou majestueuses, donnent à l’ensemble une élévation et une éloquence rares, et je n’hésite pas à déclarer que, pour une fois, le maître siennois a uni à la suavité traditionnelle de ses compatriotes une fierté de dessin et une force dramatique dignes des Florentins.
1. Voy. les Chefs-d’œuvre de la Peinture italienne, par M. P. Mantz, p. 83.
2. Bibl. : Marchese, Memorie dei più insigni Pittori, Scultori ed Architetti domenicani. — Rio, de l’Art chrétien. — Cartier, Vie de Fra Angelico de Fiesole. Paris, i85y.
Portrait de Fra Angelico.
(D’après la gravure publiée par Vasari.)
davantage, ce serait de savoir quel a été son premier maître. L’adolescent semble avoir surtout reçu les leçons des miniaturistes : de là certaines pratiques dont il lui fut très difficile de se défaire dans la suite. Cette influence saute aux yeux; on s’étonne que des connaisseurs aussi clairvoyants que MM. Crowe et Cavalcaselle aient pu la révoquer en doute. Ces premières études n’occupèrent d’ailleurs pas longtemps le jeune artiste de Vicchio. Dès 1407 il se présenta, avec son frère Benedetto, que l’on cite comme calligraphe et miniaturiste, au couvent de Fiesole j demandant à être reçu dans l’ordre de Saint-Dominique.
Fra Angelico avait vingt ans quand il entra dans l’ordre; il en avait soixantehuit quand il mourut. Ce long intervalle, si riche en productions, si pauvre en événements, peut se diviser en quatre périodes principales : i° séjour à Cortone, 1409-1418; 20 à Fiesole, 1418-1486; 3° à Florence, de 1486 à 1448 environ; 40 à Rome, 1448-1455.
Les fondations du couvent de Fiesole avaient été jetées en 1406 seulement; l’édifice était donc à peine achevé lorsque les deux frères prononcèrent leurs vœux. Ils ne devaient d’ailleurs pas y faire, à ce moment du moins, un long séjour. Les troubles causés par le schisme forcèrent, dès 1409, la communauté tout entière à se réfugier à Foligno, dans un couvent de leur ordre; plus tard, en 1414, la peste la chassa de ce nouvel asile et la fit émigrer à Cortone. On ignore si Fra Angelico suivit ses collègues dans ces diverses pérégrinations, ou bien s’il se rendit directement de Fiesole à Cortone, où se trouvait une succursale de son couvent. Cette seconde hypothèse paraît la plus vraisemblable. Les savants historiens de la peinture italienne, MM. Crowe et Cavalcaselle, sont disposés à l’admettre.
Cette ville a conservé quelques-unes des productions du jeune moine. L’une d’elles, un retable, dont la partie supérieure se trouve dans l’église de Saint- Dominique, et le socle dans l’église du Gesù, nous montre la Vierge trônant entre saint Jean-Baptiste, saint Jean l’Évangéliste, saint Marc et sainte Marie- Madeleine; on y remarque, en outre, la Crucifixion, F Annonciation 1 , enfin des Scènes de la vie de saint Dominique. L’autre, au Gesù, contient Y Annonciation, avec des Scènes de la vie de la Vierge. Il est intéressant de rapprocher de cette Annonciation les tableaux similaires du Fra : l’inspiration y est la même, mais quelle différence dans la composition! Ici, l’ange s’incline humblement devant la Vierge, les bras croisés sur la poitrine; ailleurs, il met un genou en terre; ailleurs encore, à Santa Maria Novella, il plane dans les airs, etc., etc. On observe des variantes non moins grandes dans l’attitude de la Vierge.
Le séjour à Cortone et peut-être aussi à Foligno pouvait passer pour une sorte d’exil. Fra Angelico dut accueillir avec joie la nouvelle du retour de la communauté dans sa chère Toscane. Les difficultés intérieures qui l’avaient forcé,
1. J'ai publié une gravure de ce tableau dans le Tour du Monde, ]883, t. I, p. 309.