‹ Histoire de l'art pendant la RenaissanceChapitre 286 sur 337 · FR A ANGELICO · texte numérisé non relu

FR A ANGELICO

lui et ses compagnons, à se réfugier dans l’Ombrie, étaient aplanies; en 1418, ils purent tous reprendre possession de leur couvent de Fiesole. C’est là que le frère Jean passa dix-huit années dans le calme le plus absolu, partageant son temps entre la prière et la peinture.

Le plus important des ouvrages appartenant à cette période est le grand triptyque de la galerie des Offices (peint en iqdo). Le compartiment central nous montre la Vierge, grandeur nature, tenant sur ses genoux l’Enfant Jésus. Douze anges, peints dans la bordure, célèbrent ses louanges, et témoignent de leur allégresse, les uns en chantant, les autres en jouant de divers instruments de musique (voy. la gravure de la page 655). Malgré la célébrité de cette Madone, l’inexorable critique a le droit de faire entendre sa voix. Les formes, d’un dessin d’ailleurs juste et correct, ne sont pas assez « pleines », elles manquent de force, et la tète de Marie n’est en réalité qu’une miniature agrandie.

C’est que Fra Angelico, on ne saurait l’oublier, a eu pour maîtres des miniaturistes. De même que son contemporain Ghiberti procède avant tout de l’orfèvrerie, dont il a parfois appliqué les règles à des statues colossales, comme celles d’Or San Michèle, de même le peintre dominicain a souvent traité ses tableaux comme une page de missel. Voilà pourquoi, ainsi que Rio en fait la remarque à propos du Jugement dernier de l’Académie des beaux-arts de Florence, la perfection de ses figures est souvent en raison inverse de leurs dimensions. Voilà encore pourquoi, pendant longtemps, l’artiste a cru que pour faire oeuvre de coloriste il était indispensable d’employer des couleurs éclatantes, des fonds dorés et guillochés, etc. Dans les divers reliquaires qu’on lui commanda, précisément à cette époque, ces procédés pouvaient être de mise; dans des tableaux proprement dits ils devaient paraître surannés, du moins aux yeux de la jeune école qui s’agitait alors à Florence et dans les environs. Fra Angelico le comprit. Dans ses dernières œuvres, et notamment dans la chapelle du pape Nicolas V, nous avons affaire à un peintre, à un décorateur absolument maître de son art, sachant allier à la sévérité du dessin le sentiment le plus juste du coloris.

Pendant son séjour à Fiesole, le Beato peignit encore une Annonciation pour l’église Saint-Alexandre de Brescia (1432), ainsi que des Scènes de la vie du Christ (en trente-cinq tableaux) qui ornèrent primitivement l’armoire destinée à renfermer le trésor de l’Annunziata de Florence et qui se trouvent aujourd hui a l’Académie des beaux-arts. Citons enfin parmi les productions de cette période le Couronnement de la Vierge (au Louvre), deux Madones entre des saints, et une Crucifixion peinte à fresque, acquise par le Louvre en 1880. Dans le Couronnement de là Vierge, du Louvre (voy. page 656), les corps sont presque diaphanes, les têtes éthérées, l’atmosphère et la lumière ont quelque chose de surnaturel. Jamais la matière n’a été subjuguée au meme point. Les couleurs, \ i\es et entières, — parmi elles le bleu et le carmin dominent, — brillent d’un éclat particulier.

En 1406, Fra Angelico quitta Fiesole pour Florence. Il allait donc se trouver

directement mêlé aux luttes artistiques dont la capitale de la Toscane était le théâtre. Tout autre aurait éprouvé quelque hésitation au moment de descendre dans une arène occupée par des champions tels que Brunellesco, qui travaillait alors à la coupole du dôme, Ghiberti, dont les portes n’étaient pas encore terminées, et le grand Donatello. Mais l’humble moine avait foulé aux pieds toute vanité humaine, et on peut dire que s’il rivalisa avec ces coryphées de l’art florentin, ce fut bien malgré lui. Nul ne connut à un moindre degré l’ambition, voire l’effort. Vasari ne nous affirme-t-il pas que jamais il ne retoucha une de ses peintures? Il s’en remettait à la Providence, d’après le biographe, du soin de guider son pinceau. Néanmoins il fit des tentatives pour se familiariser avec la perspective et avec la physionomie; quelquefois il consentit même à placer des portraits, mais des portraits idéalisés, dans ses compositions, notamment dans sa Descente de croix.

Le séjour au couvent de Saint-Marc est sans contredit la période la plus féconde dans la carrière du maître. Nous ne saurions avoir ici la prétention de décrire ni même de mentionner les innombrables ouvrages exécutés par lui depuis son arrivée à Florence jusqu’à son départ pour Rome. Cette liste a d’ailleurs été dressée bien souvent; le lecteur la trouvera dans les publications du P. Marchese, de Rio, de M. Cartier, de MM. Crowe et Cavalcaselle, etc. Il nous suffira de rechercher l’esprit dans lequel ces œuvres ont été conçues et de passer en revue les plus caractéristiques d’entre elles.

Les peintures exécutées à Saint-Marc appartiennent exclusivement au cycle religieux, et dans ce cycle même c’est l’élément mystique qui domine. Le retable destiné au maître autel marque probablement le début des travaux entrepris par Fra Angelico dans sa nouvelle résidence : cet ouvrage, commencé en 1438, représente la Vierge entourée de saints. Puis viennent les fresques du premier cloître ( Crucifixion , Portraits de. saints, etc.), la grande Crucifixion de la salle capitulaire, les fresques des cellules, etc., etc. Ces diverses productions, qui auraient suffi à remplir la vie d’un artiste moins laborieux, prirent à peine à Fra Angelico une dizaine d’années, et encore ne cessa-t-il dans ses moments de loisir de fournir des tableaux de chevalet à beaucoup d’églises de Florence et des environs. Les peintures de Saint-Marc nous montrent le Fra dans tout l’éclat de son talent, disons mieux, de son génie, — le terme n’a rien d’excessif. Peu de couvents, à coup sûr, peuvent s’enorgueillir d’une décoration aussi vaste, aussi harmonieuse, aussi splendide.

Pendant son séjour au couvent de Saint-Marc, durant ces dix années, il est peu de scènes de l’Évangile que le Fra n’ait illustrées, et en quelque sorte renouvelées. Nous avons montré plus haut avec quelle originalité il représenta l 'Annonciation. L’ Adoration des Mages aussi tenta plus d’une fois son pinceau, quoique ce sujet comportât une mise en scène moins en rapport avec ses aptitudes. Loin de s’attacher, comme ses confrères, à couvrir les trois monarques orientaux des plus riches étoffes, à leur donner une brillante escorte,

ANGE sonnant de la trompette (fragment), par F ra Angelico. (Musée des Offices a Florence.)

il chercha surtout à exprimer leur humilité profonde, leur vénération sans égale pour l’Enfant divin.

Une autre de ses compositions, dont il emprunta également le sujet à l’Évangile, la Sainte. Cène, se distingue par une innovation qui est un véritable trait de génie. Huit des disciples se sont levés de leurs sièges au moment où leur maître s’approche d’eux pour leur donner le pain consacré. Quant aux quatre autres, ils croiraient ne pas reconnaître suffisamment dans cette attitude la grâce qui leur est faite, et c’est à genoux, les mains jointes, qu’ils attendent que Jésus vienne à eux.

Les Crucifixions forment, comme les Adorations des Mages, un groupe distinct dans l’œuvre du Beato. L’artiste a souvent traité ce thème, mais jamais avec autant d’élévation que dans la grande fresque de la salle capitulaire. Cette composition bien connue (notre Ecole des Beaux-Arts en possède une bonne copie moderne) est moitié historique, moitié symbolique. A quelques-uns des acteurs ou des spectateurs ordinaires de la scène traditionnelle, la Vierge, les saintes femmes, saint Jean l’Evangéliste, qui forment un groupe admirable au pied du crucifix central supportant le divin supplicié, Fra Angelico a joint des apôtres, des évangélistes, des saints, des Pères de l’Église, des fondateurs d’ordres : les uns debout, revêtus de leurs ornements sacerdotaux, les autres agenouillés.

Dans cette page monumentale, l’artiste a parcouru toute l’échelle des sentiments, depuis la douleur la plus poignante jusqu’à l’espérance la plus sereine, la plus inaltérable. Il y a mis des gestes, des attitudes dignes du dramaturge par excellence, Giotto. Un acteur presse ses mains contre sa poitrine pour marquer sa douleur; un autre les étend pour proclamer sa vénération; un troisième se couvre la face et pleure à chaudes larmes; celui-ci est perdu dans la contemplation du crucifix; celui-là se détourne, ne pouvant supporter un spectacle si cruel. On remarquera surtout saint François d’Assise appuyant sa joue contre sa paume, par un geste d’une douceur et d’une mélancolie indéfinissables.

Une autre fresque du couvent de Saint-Marc unit, comme la Cène décrite ci-dessus, le plus puissant pathétique à une extrême simplicité de moyens : Les saintes femmes se sont approchées du tombeau; en voyant qu’il est vide, elles se laissent aller à leur affliction. Le geste de l’ange, si clair pour le spectateur, est un mystère pour elles, car elles ne savent pas que celui qu’elles cherchent est ressuscité, qu’il plane au-dessus d’elles dans une gloire céleste. Le contraste entre cette douleur humaine et la radieuse apparition du Christ est à coup sûr un des plus beaux traits du génie du Fra.

Le plus célèbre des Couronnements exécutés dans les dimensions restreintes si propres à faire éclater la grandeur du style de Fra Angelico est celui du Louvre. On connaît cette œuvre magistrale. Le centre de la composition se trouve au second plan : sous un riche baldaquin, dont les colonnes incrustées et les tentures de brocart rappellent les peintures les plus somptueuses du moyen âge, le Christ assis sur son trône pose la couronne sur la tête de sa mère âge-

E. Müntz.

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