I. Italie. Les Frimitiis
La Sainte Cène. Fresque de Fra Angelico. (Couvent de Saint-Marc a Florence.)
nouillée devant lui. Autour du couple divin, des anges font retentir l’air du son des instruments les plus divers; puis, en se rapprochant du premier plan, un cercle de saints et de saintes, les uns debout, les autres agenouillés, expriment par leurs gestes la joie que leur cause ce spectacle. Aux martyrs, aux témoins de la primitive Église, sont mêlés les fondateurs d’ordres religieux, saint Dominique, saint François, des évêques, des monarques. On remarquera surtout, à droite, le charmant groupe des saintes, toutes à genoux : sainte Agnès serrant avec tendresse son agneau contre son cœur, sainte Catherine tenant la roue, instrument de son supplice, etc., etc. C’est une composition savante, admirablement pondérée, dans laquelle la solennité du style n’exclut nullement l’exubérance de la vie, ni l’infinie variété des idées.
Comparé au tableau du Louvre, le Couronnement de la Vierge de la Galerie des Offices nous montre une composition vraiment aérienne. Au centre, le Christ, tenant de la main gauche le globe, avance la droite pour ajouter quelque riche joyau à la couronne de Marie assise (et non plus agenouillée) à côté de lui. Un chœur d’anges célèbre les louanges de la mère et du fils. Du milieu de cette scène partent des rayons dorés qui sont gravés dans le panneau même, et qui forment comme une vaste nappe de lumière. Sur ce fond éblouissant se détachent des saints et des saintes, les traits resplendissant de bonheur. Le bas de la composition est occupé par des anges agenouillés et tenant des instruments de musique; ces figures sont placées en dehors du cercle radié et paraissent se trouver à une distance incommensurable du Christ : on dirait qu’un abîme les sépare de lui. Rarement effet plus grandiose a été obtenu avec des moyens plus simples. Prises individuellement, les figures paraissent vraiment transfigurées; l’âme perce à travers l’enveloppe terrestre. Les tètes blondes, rondelettes, d’une grâce et d’une fraîcheur indicibles, font penser â la primitive Ecole de Cologne. Ne serait-ce pas devant elles que Michel-Ange a formulé cette belle pensée : « Il faut que ce bon moine ait visité le Paradis et qu’il lui ait été permis d’y choisir ses modèles » ? Chez les saintes, le type atteint â la perfection; chez les saints, il manque peut-être un peu de force. La transparence et l’éclat de l’atmosphère qui enveloppe la scène ont quelque chose de magique; c’est bien là cet « éther » dont Virgile parle dans sa description des champs Élysées : « Là un air plus pur est répandu sur les campagnes, et les revêt d’une couleur de pourpre. »
Largior hic campos æthcr et lumine vestit
Purpureo.
Le Jugement dernier devint pour Fra Angelico un motif de prédilection, comme l’était le Couronnement de la Vierge, et ses contemporains, de leur côté, ne se lassèrent pas de lui demander des répétitions de cette composition; nous le savons par les tableaux de la galerie Corsini à Rome, de
FRA ANGRLICO.
l’église des Capucins de Leonforte en Sicile, de la galerie Dudley à Londres.
Le plus beau de ces Jugements derniers est celui qu’il exécuta pour le couvent de Sainte-Marie des Anges, de Florence (celui-là même où vivait l’ami
de Fra Angelico, le mi- Lorenzo), et qui se l’Académie des beaux- Lu composition parties princimet, le Christ
niaturiste camaldule Dont trouve aujourd’hui à arts de la même ville, se divise en trois pales : au somtrônant au
Le Couronnement de la Vierge, par Fra Angelico. (Musée du Louvre.)
milieu des prophètes, des apôtres, des docteurs; dans le bas, à droite, l’enter, à gauche, le séjour des élus. C’est dans cette dernière partie que l’artiste a condensé toute la poésie du tableau : « Ces têtes tendues avec amour vers le Rédempteur, dit Rio, ces effusions de joyeuse tendresse entre les anges gardiens et les justes, cette danse mystique des uns et des autres sur un gazon émaillé de fleurs, cette légère flamme sur le front des uns, ces roses rouges et blanches sur la tête des autres, la ténuité croissante de leurs corps sveltes et lumineux en approchant de la Jérusalem céleste dans laquelle ils s’élancent
deux à deux en se tenant par la main, tout cela jette le spectateur dans une sorte d’ébahissement dont il faut qu’il revienne avant de pouvoir analyser tant de beautés, si toutefois des beautés de cet ordre peuvent se prêter à l’analyse. »
Le pape Eugène IV, pendant son long exil à Florence, avait eu bien des occasions de connaître et d’apprécier le talent du peintre dominicain. Ne savonsnous pas, entre autres, qu’en 1442, lors de l’inauguration de Saint-Marc, le pape passa la nuit dans la cellule décorée par Fra Angelico pour Cosme de Médicis, celle-là même où l’on voit aujourd’hui encore Y Adoration des Mages ? Un de ses premiers soins, après son retour à Rome, fut d’appeler auprès de lui l’artiste toscan. On ignore l’époque précise du départ de Fra Angelico pour la Ville éternelle. Il est probable qu’il s’y installa en *1445, c’est-à-dire un an ou dix-huit mois avant la mort d’Eugène IV. Les travaux ne devaient donc pas être très avancés lorsque Nicolas V monta sur le trône, le 6 mars [447.
Le premier ouvrage que Fra Angelico exécuta au Vatican fut la décoration de la chapelle du Saint-Sacrement. L’artiste y peignit à fresque des Scènes de la vie du Christ , entre autres le Crucifiement . Il y ajouta les portraits de plusieurs personnages vivants : Nicolas V, l’empereur Frédéric, l’archevêque Antonin de Florence, l’historien Biondo de Forli, Ferdinand d’Aragon, agenouillés au pied de la croix. C’était là, ou nous nous trompons fort, une concession fixité au goût du temps, aux désirs du pape. Il était bien arrivé parfois à Fra Angelico d’introduire quelqu’un de ses amis parmi les spectateurs ou acteurs des grands drames religieux qu’il peignait : c’est ainsi qu’il avait donné place à l’architecte Michelozzo dans sa célèbre Descente de croix de l’Académie des beaux-arts, la plus réaliste peut-être de ses peintures; mais il n’avait jamais jusqu’alors consacré son pinceau aux grands de ce monde, et il ne le fit certes pas sans répugnance secrète. — La chapelle du Saint-Sacrement a disparu au seizième siècle, sous Paul III, ainsi que les portraits qui firent partie du Musée de Paul Jove, et rien ne nous reste de cet ensemble à coup sûr si curieux1.
Dans l’intervalle se placent les peintures du dôme d’Orvieto. On a déployé beaucoup d’imagination pour découvrir les causes du départ de Fra Angelico de Rome. Il n’était pas nécessaire de chercher si loin. Interrogeons le contrat signé par le peintre avec l’œuvre du dôme. Qu’y voyons-nous? Fra Angelico s’engage à travailler chaque année à Orvieto pendant les mois de juin, de juillet, d’août et de septembre, c’est-à-dire pendant la saison où le climat de Rome est le plus dangereux. Son séjour à Orvieto n’était donc pour lui qu’une sorte de villégiature, et cette villégiature il comptait la renouveler chaque année.
1 . Cette chapelle était-elle distincte de celle qui est appelée Capella di San Pietro et dans laquelle Fra Angelico travaillait en 1447, en 1448, en 1449? M. Faucon affirme que, quoique mentionné par les contemporains comme se trouvant à l’intérieur du palais du Vatican, ce sanctuaire en miniature est bien le même que celui dont on parle comme se trouvant à Saint- Pierre. (L'Art, i883, t. III, p. 144).