‹ Histoire de l'art pendant la RenaissanceChapitre 288 sur 337 · FRA ANGELICO · texte numérisé non relu

FRA ANGELICO

Ce fut, selon toute vraisemblance, au mois de juin 1447 que le maître partit pour Orvieto; il emmenait avec lui ses élèves Benozzo Gozzoli, Giovanni d’Antonio de Florence, et Giacomo d’Antonio de Poli. Les conditions de ce nouvel engagement ne différaient pas sensiblement de celles qui lui avaient été faites à Rome. Il recevait par mois environ 16 ducats de 7 livres chacun pour ses honoraires, et 20 livres pour son entretien. On lui fournissait en outre le vin, le pain et les couleurs. Le salaire de Benozzo Gozzoli s’élevait à 7 ducats par mois, celui de Giovani d’Antonio à 2, celui de Giacomo de Poli à 1 ducat.

Fra Angelico se mit à l’œuvre sur-le-champ, et lorsqu’il repartit pour Rome, à la fin du mois de septembre 1447, son travail était déjà fort avancé. Le thème qu’il devait traiter était le Jugement dernier. Les Prophètes sont encore là pour témoigner de la grandeur de la conception (gravés page 81). Le maître ne revint pas à Orvieto, malgré l’invitation qui lui fut adressée l’année suivante. Peut-être les embarras financiers de l’œuvre du dôme furent-ils pour quelque chose dans son refus.

Un des premiers actes de Nicolas V fut de régulariser (peut-être seulement de confirmer) la situation de Fra Angelico. Thomas de Sarzane avait été élu pape le 6 mars 1447; dès le i3 du même mois, le Frère Jean, fils de Pierre, de l’ordre de Saint-Dominique, pour parler comme les comptables de la cour pontificale, avait repris ses travaux. Nous apprenons à la même occasion que son traitement s’élevait à 200 ducats d’or. Cette somme, énorme pour le temps (l’architecte en chef de Saint-Pierre, Bernard Rossellino, n’en recevait que 180), montre le cas que le pape faisait de lui.

En 1449, nous trouvons Fra Angelico occupé à la décoration de l’oratoire privé du pape, ou, pour nous servir des expressions de documents récemment découverts, de son studio (cabinet de travail), véritable sanctuaire de l’art : aux peintures du frère Jean de Florence se joignaient les sculptures et marqueteries du frère Antoine de Viterbe, les vitraux peints du frère Jean de Rome, ces derniers représentant, l’un Saint Etienne et Saint Laurent , l’autre la Madone.

Les actes des deux saints dont nous venons de prononcer les noms, tel est le sujet des peintures de l’oratoire. La composition se divise en deux séries : la partie supérieure nous retrace, en six compartiments, la Vie et la Mort de saint Étienne; la partie inférieure, la Vie et la Mort de saint Laurent. Les figures des quatre Évangélistes et celles de huit Docteurs de T Eglise complètent la décoration.

La Prédication de saint Étienne mérite un éloge tout spécial. Le groupement y est à la fois naturel, harmonieux et vivant; il témoigne non seulement d’une science consommée, mais encore d’un talent d’observation peu commun : l’expression du recueillement, de la ferveur, y est saisie sur le vif. Se rappelant la simplicité de la primitive Église, simplicité qui contrastait si tort avec le bruit et l’éclat des prédications populaires du quinzième siècle, l’artiste a borné à un petit nombre de personnages l’assemblée rangée autour du saint. A droite, le prédicateur debout expliquant les Écritures; devant lui une dizaine de femmes

assises à terre, les unes priant avec ferveur, les autres recueillant avec avidité les paroles tombées des lèvres de l’orateur; plus loin, quelques hommes debout, les uns attentifs, les autres émus. Un palais-forteresse, dans le genre de ceux

La Prédication de saint Étienne. Fresque de Fra Angelico. (Palais du Vatican.)

de Florence, occupe le fond de la composition. C’est une des concessions faites par le Fra aux principes de son compatriote Masaccio.

Dans le Saint Etienne devant le grand prêtre , la grandeur, la sévérité de certaines figures rappellent Giotto. Dans la Lapidation de saint Étienne, le paysage du tond fait penser aux collines qui entourent Florence. Le Pape Martin Ier

FRA ANGE I. ICO

conférant le diaconat à saint Laurent nous ramène aux types si tendres, si suaves, si véritablement chrétiens de la période florentine du maître.

La Distribution des aumônes nous montre, au centre, devant la porte d’une basilique, revêtu d’un costume somptueux parsemé de flammes (allusion à son

Le pape Martin I" conférant le diaconat à saint Laurent. Fresque de Fra Angelico

(Palais du Vatican.)

martyre), saint Laurent distribuant des pièces de monnaie aux malheureux rangés autour de lui : aveugles, estropiés, boiteux, veuves, orphelins, toutes les infirmités sont représentées dans ce groupe, et cependant la scène n’a rien de repoussant : la résignation ennoblit les traits de tous ces êtres si cruellement frappés. Un épisode d’une fraîcheur, d’une grâce exquise, fait d’ailleurs diversion au spectacle de tant de misères, de douleurs : deux enfants, un petit garçon et une petite fille, viennent de recevoir leur part des aumônes; ils s’en vont

tout joyeux. O11 admirera surtout l’attitude de la petite fille qui a passé un bras autour du cou de son frère, tandis que, de la main restée libre, elle plonge dans celle des mains de son frère qui contient l’argent.

Le Martyre de saint Laurent est du plus haut pathétique; la figure du saint étendu sans vêtements sur le gril exprime à la fois la douleur et la résignation.

Vers 1 45 1 Fra Angelico retourna en Toscane, où il séjourna près de deux années. M. Faucon place avant ce voyage les fresques de /’ Histoire de saint Etienne, et après, celles de l 'Histoire de saint Laurent, où il constate l’intervention plus considérable des élèves, notamment de Benozzo Gozzoli1.

L’artiste dominicain avait plus de soixante ans quand il commença les peintures de l’Oratoire de Nicolas V. Jamais il n’avait fnontré une fermeté de main, une élévation de pensée aussi grandes que dans cet ouvrage, qui fut comme son testament artistique. Ses forces n’avaient pas diminué, et les contemporains se croyaient en droit d’attendre de lui plus d’un chef-d’œuvre encore.

Telle fut la conviction des administrateurs de la cathédrale de Prato, lorsqu’ils l’invitèrent, en 1462, à peindre le chœur de leur sanctuaire. Mais Fra Angelico, qui avait sans doute des travaux à terminer à Rome, n’accepta pas. Nous apprenons à cette occasion que l’artiste se trouvait à Fiesole pendant l’année en question. Il avait donc voulu revoir une fois encore sa chère Toscane. Ce fait, déjà soupçonné par Rio, vient d’être établi de la manière la plus formelle par un document publié par le P. Marchese. Un peu plus tard, Fra Angelico retournait à Rome : il y mourut le 18 mars iq55, et fut enterré au couvent dominicain de la Minerve. « Ne me louez pas », lui fait dire l’auteur de l’épitaphe, « d’avoir égalé Apelle, mais bien d’avoir consacré tous mes efforts à soulager tes serviteurs, ô Christ ! C’est ainsi que la terre possède une partie de mes œuvres, et que les autres se trouvent dans le ciel. Mon nom est Jean; pour patrie, j’ai eu la ville qui est la fleur de la Toscane. »

Résumons-nous. Le secret de l’originalité du Fra ne réside pas dans telle ou telle découverte technique, dans tel ou tel changement de style, mais bien dans l’intensité du sentiment religieux, dans la vivacité des impressions, la délicatesse du goût. A une époque moins avide d’action ou d’innovations, de pareilles qualités auraient permis au frère Jean d’exercer une influence considérable sur la marche de l’art. Au quinzième siècle elles ont pu suffire à faire du moine dominicain un maître digne de marcher de pair avec les plus grands, mais un maître isolé, un maître en retard, comme l’a dit un fin critique’, un maître ayant prolongé en pleine Renaissance les méthodes de l’âge antérieur.

Devant la tension d’esprit qui caractérise la plupart des peintres florentins,

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