I. Italie. Les Primitifs
lui en prit de courir le monde : Vasari raconte que Filippo, se promenant un. jour dans une barque sur les bords de la mer, fut fait prisonnier par des corsaires moresques et emmené en esclavage. Dix-huit mois durant, il eut à subir les plus mauvais traitements. Enfin, ayant fait de mémoire le portrait de son maître, il attira sur lui son attention et finit par obtenir sa liberté.
De retour à Florence, Filippo ne tarda pas à entrer en relations avec les Médicis, et bientôt il compta en eux les amis les plus dévoués, acquéreurs d’une grande partie de ses tableaux. Malheureusement son ardeur au travail n’avait d’égale que son ardeur au plaisir : il fallait que Cosme de Médicis l’enfermât sous ciel pour l’empêcher de quitter l’ouvrage commencé. Précaution inutile : l’artiste, ayant découpé les draps de son lit, les noua ensemble et s’en servit pour se sauver par la fenêtre. Cosme, le voyant incorrigible, lui laissa désormais une entière liberté.
A Prato, une aventure extraordinaire marqua cette existence peu édifiante : Fra Filippo Lippi, que l’on admettait sans trop de défiance dans les couvents de femmes, eu égard à sa qualité de prêtre, fut chargé par les nonnes de Sainte- Marguerite, auxquelles il servait de chapelain, de peindre un retable pour le maître autel. Un jour il aperçut par hasard une nonne florentine nommée Lucrèce Buti, d’une beauté remarquable. Aussitôt il en devint amoureux, et pour obtenir le moyen de la voir aussi souvent qu’il souhaitait, il prétexta qu’il avait besoin d’elle pour modèle de la figure de la Vierge. Il fit tant et si bien qu’un jour — cela se passait en iq56 — Lucrèce, peu fidèle au souvenir du nom qu’elle portait, se sauva avec lui. On juge de l’indignation générale. Fra Filippo cependant obtint du pape d’être libéré de ses vœux, ainsi que Lucrèce, et de l’épouser, faculté dont, d’après des documents récemment découverts, il se garda bien de profiter. De cette liaison naquit un peintre non moins fameux que son père, Filippino Lippi.
C’est dans cette même ville de Prato que Fra Filippo laissa son ouvrage le plus considérable, les fresques de la Vie de saint Jean-Baptiste, commencées en iq.56, et les fresques de la Vie de saint Etienne, terminées en 1464.
Dans le premier cycle, qui comprend la Naissance, la Prédication, le Baptême de saint Jean, le Festin d’Hérode et la Décollation de Saint Jean, l’avant-dernière de ces compositions peut passer pour une des pages les plus spirituelles, les plus séduisantes du quinzième siècle. Une belle cour, bordée d’édifices en style de la Renaissance, abrite des convives joyeux assis à une table en fer à cheval. A gauche derrière eux, un groupe de musiciens; puis, au premier plan, Hérode debout contemplant Salomé qui danse. L’artiste, malheureusement, a dédoublé l’action. Erreur regrettable, mais qui ne suflit pas pour obscurcir le charme de la scène ni pour masquer cette vivacité,, cette coquetterie et cette verve mondaines et profanes plutôt que sacrées dans lesquelles excellait le Fra. Celui-ci a donné à ses héroïnes des traits et une attitude d’une grâce parfaite; puis, réaliste par accident, sinon par vocation, il a revêtu Flérode et ses courtisans des cos-