Voy. Les Précurseurs de la Renaissance, p
s’exiler à Pesaro, où il mourut au bout de peu de mois. Alessandra resta veuve avec sept enfants et un huitième sur le point de naître. De retour à Florence, elle se consacra à l’éducation de sa jeune famille et à la gestion de sa fortune,
relativement modeste, avec la perspective
douloureuse de voir successivement partir tous ses fils pour l’exil : au fur et à mesure qu’ils arrivaient à l’âge d’homme, ils se voyaient obligés de chercher fortune au loin; l’un à Naples, l’autre à Avignon, puis à Bruges , dans les comptoirs fondés par leurs oncles ou cousins. A partir de 1447, les lettres d’Alessandra nous permettent de suivre pas à pas l’action de la mère sur les fils et les vicissitudes de la famille si cruellement éprouvée. La correspondance s’ouvre par une lettre dans laquelle Alessandra annonce à Philippe, le futur bâtisseur du palais Strozzi, le mariage de sa fille Catherine avec Marc Parenti , brave garçon, âgé de vingt-
Dame italienne du xv* siècle, par Piero délia Francesca. (Musée Poldi Pezzoli à Milan.)
cinq ans, faisant le commerce de la soie. Eperdument amoureux de la jeune fille, il n’hésita pas à s’allier à une famille d’exilés, à une famille de réprouvés, ne regarda pas à la modicité de la dot — 1000 florins seulement — et, confiant dans son avenir, résolut de faire les choses grandement; sans cesse il disait à sa future : « Demande ce qui te fait plaisir», « Chiedi cio che tu vogli ». La robe et le mantelet de velours dont il lui fit cadeau étaient de la plus belle qualité que l’on trouvât à Florence; il est vrai qu’alors une robe durait pendant la vie entière
K. Müntz. — I. Italie. Les Primitifs.
et que Parenti était marchand de soieries, j’allais dire orfèvre : il y ajouta une guirlande composée de huit cents œils de paon et garnie de perles, du prix de 80 florins, et bien d’autres parures.
S’il n’y avait pas chez ces nobles et saintes femmes quelque accès de vanité mondaine, elles seraient trop parfaites, trop idéales, et partant invraisemblables. De même qu’Alessandra Bardi avait brillé au bal donné en l’honneur des ambassadeurs de Sigismond, de même Alessandra Macinghi éprouva la plus vive satisfaction d’amour-propre en voyant sa fille, belle plus qu’aucune Florentine, parée des plus riches atours. Elle le proclama avec orgueil : lorsque la jeune Catherine sortait, elle avait sur elle pour plus de 400 florins de vêtements et de bijoux.
Puis elle entretient ses fils des affaires domestiques et publiques, qu’elle envisage avec une rare clairvoyance, les mettant par exemple en garde contre les Pazzi et les Pitti, dont elle prévoyait dès lors les folies et les crimes; leur donne des conseils qui révèlent une femme d’un esprit supérieur, ou les initie aux péripéties de l’éducation de leur jeune frère Matteo, son dernier-né. Quand il faut à son tour se séparer de celui-ci, le cœur de la mère habituée à tant de souffrances se révolte : « Je portais cet enfant dans mon sein lorsque son père mourut; je me le suis élevé pour moi, croyant que la mort seule pouvait le séparer de moi. Mais je vois par ce que vous m’avez écrit que votre intérêt et votre honneur exigent son départ; je me suis résignée à me priver de lui pour votre bien. »
Entre temps, elle s’occupe des intérêts de sa fortune, cultive ses précieuses relations avec l’aristocratie florentine, et par là prépare le retour des siens dans leur patrie. Nous la voyons en outre occupée d’arrondir le terrain sur lequel s’élève sa maison, comme si elle avait deviné que, quelque quarante ans plus tard, son fils Philippe devait y édifier le plus somptueux des palais. Un trait de mœurs bien italien, c’est la présence dans cet intérieur, alors si modeste, d’une esclave, une Russe : vicieuse par condition, elle causait d’incessants ennuis à Alessandra; mais celle-ci n’avait pas le courage de s’en défaire, craignant que par ses médisances elle n’empêchât sa fille de se marier.
L’année iq58 réservait le coup le plus sensible à Alessandra : l’exil de ses fils fut prorogé d’une nouvelle période de vingt-cinq ans, et l’édifice si laborieusement élevé par cette mère vigilante s’écroula brusquement. L’année suivante vint mettre le comble à son affliction : son fils Matteo, son Benjamin, mourut subitement à Naples. La douleur de la mère fut déchirante, et cependant elle se fit violence dans ses lettres, dont l’éloquence, pour être plus contenue, n’en est que plus poignante. « Mon doux fils (« figliuol mio dolce »), écrit-elle à Philippe, j’ai appris comment, le 23 du mois dernier, il a plu à Celui qui me l’a donné de l’appeler à lui, en pleine connaissance et en bonne grâce,
INTRODUCTION
avec tous les sacrements nécessaires à un bon et fidèle chrétien. J’ai éprouvé une amertume extrême d’être privée d’un tel fils, et il me semble que sa mort m’a causé un grand dommage, outre l’amour filial, et de même à vous deux, mes fils, qui êtes réduits à si petit nombre. Je loue et remercie le Seigneur de tout ce qui est sa volonté »
Nous aurons trop rarement, dans la littérature si savante et si froide du quinzième siècle, l’occasion de trouver de ces cris partis du cœur, pour ne pas nous féliciter d’avoir pu placer sous les yeux du lecteur quelques extraits de la correspondance d’Alessandra Strozzi.
Un mot encore avant de nous séparer de cette noble femme : la maison de banque dirigée à Na-
rapidement, grâce à l’ardeur avec laquelle Philippe s’occupait de « rifare la sua casa » ; avec les richesses vint la faveur du roi, qui obtint enfin de Laurent le Magnifique, lors du voyage de ce dernier à Naples, l’autorisation pour les exilés de rentrer dans leur patrie. Alessandra vivait encore (elle mourut en 1471, âgée de soixante-trois ans), et sa vie, tout entière consacrée aux soins de l’établissement de ses enfants, reçut le couronnement dont elle était digne : ce modèle des mères vit l’antique gloire des Strozzi refleurir de plus belle à Florence.
Essayons de grouper en tableau tous ces traits épars. Nous obtenons l’impression d’un état d’esprit des plus enviables, avec beaucoup de sérieux et cependant beaucoup de vivacité; le sentiment du devoir très développé; partout des efforts énergiques pour maintenir la prospérité acquise, avec cette conviction facilement acceptée que personne, dans l’Italie du quinzième siècle, ne saurait réunir les richesses vertigineuses conquises par les Romains de l’Empire sur l’univers subjugué. Dans ces existences si bien comprises, le travail alterne avec le plaisir, surtout avec les jouissances de l’esprit et de la vue, mais sans aller jusqu’aux raffinements morbides ou criminels de l’an-
ples par son fils prospéra
cienne Rome. Point de centralisation anormale non plus, mais partout l’activité et la liberté. Enfin, pour me servir de l’éloquente et intraduisible maxime de Goethe, partout « ce qu’il y avait de plus ancien conservé religieusement », partout « les nouveautés accueillies avec transport ».
Ces dispositions si heureuses devaient profiter en première ligne aux deux formes de l’activité intellectuelle que l’on s’accorde à considérer comme les plus élevées, parce que, exigeant le plus de désintéressement, elles répondent
le mieux à ce qu’il y a de transcendant dans l’esprit humain : la littérature et l’art. De Part, il en sera parlé assez longuement dans le présent travail pour que nous puissions, sans éprouver de scrupules, jeter un coup d’œil sur les destinées de la littérature pendant la période à laquelle est consacré ce premier volume1. Aussi bien les liens qui les rattachent l’un à l’autre sont-ils si étroits, l’influence de la littérature sur Part est-elle d’ordinaire si profonde, les poètes se montrant invariablement en avance sur leurs confrères les artistes, que nul parmi mes lecteurs ne songera, j’en suis persuadé, à traiter de digression cet aperçu rapide.
La littérature italienne du quinzième siècle peut être envisagée à deux points de vue distincts : l’invention poétique et la perfection de la forme, d’une part; de l’autre, l’exégèse et la propagande philosophiques, morales ou scientifiques. Examiner la première de ces faces, c’est perdre bien des illusions. Par contre, on ne saurait priser trop haut les services rendus par les humanistes en tant que vulgarisateurs : ils ont fait l’éducation de la société moderne.
1. Bibliographie : Tiraboschi, Storia délia Leîteratiira italiana. — Ginguené, Histoire littéraire de l’ Italie. — A. Chassang, des Essais dramatiques imités de F Antiquité au XIV* et au XVe siècle. Paris, 1802. — Burckhardt, Cultur, édition Geiger. — Voigt, die Wiederbelébung des classischen Alterthums, 2" édit.; Leipzig, 1880-1881. — Symonds, tbe Renaissance in Italy; the Revival oflearning; Londres, 1881. — G. Korting, die Anfànge der Renaissance Litteratur in Italien, t. I. Leipzig, 1884. — Mancini, Vita di Leon Battista Alberti ; Florence, Sansoni, 1882 (voy. surtout le chapitre ix). — E. Müntz, les Précurseurs de la Renaissance, p. 104-120, 204-210, et la Renaissance... au temps de Charles VIII, p. 76-107.
INTRODUCTION
Si pendant 1ère précédente l’imagination, sous toutes ses formes, avait débordé partout, puissante et tragique chez Dante, gracieuse et printanière chez Pétrarque, si le style narratif avait atteint à la perfection chez des prosateurs de la force de Villani et de Boccace, l’ère nouvelle se distingue avant tout par les facultés critiques.
Fécondée par son premier contact avec l’antiquité, la littérature italienne du quatorzième siècle avait, du premier bond, créé une langue irréprochable, souple , nette , colorée ; de même, trouvant dans la sincérité de son enthousiasme la force nécessaire pour fondre en un tout harmonieux les éléments païens et les éléments chrétiens, elle avait évoqué un monde d’idées fortes et poétiques, aussi riche que rigoureusement classé.
Au siècle suivant, les modèles classiques, on ne saurait le dissimuler, loin de seconder l’essor des esprits, le paralysent; ils pèsent du poids le plus lourd, non seulement sur les poètes, mais encore sur les historiens et les philosophes, Le Pogge, par Donatello. fragment. (Dôme ae Florence.) qu’ils réduisent peu à peu au
rôle de simples imitateurs. Rien qu’à comparer l’un à l’autre le début et la fin de ce siècle, le spectacle de la décadence est saisissant : s’il restait encore des trésors de sève et d’initiative chez des esprits de la trempe du Pogge, de Valla, d’Æneas Sylvius, chez leurs successeurs l’érudition tient lieu de toute indépendance et de toute vigueur. Un des premiers résultats de 1 invasion classique fut la proscription de la langue nationale, de la langue vulgaire, comme les Italiens n’ont cessé de l’appeler. S’exprimer autrement qu’en latin, mais c’eût été un déshonneur pour n’importe quel humaniste! Une seule exception était permise : c’était en faveur du grec. Et cependant cette langue morte, instrument inappréciable en tant qu’organe scientifique, avait depuis longtemps perdu la souplesse et la fraîcheur nécessaires pour traduire la vivacité d’expressions de la société nouvelle; elle creusait en outre un abîme entre le monde des lettrés et la nation. L’erreur commise par les humanistes n avait
rien que de généreux : ils se figuraient qu’ils pourraient ressusciter une civilisation éteinte. Excusons-les, pardonnons-leur : ils ont été les premières victimes de leurs illusions. Combien d’entre eux, écrivains de talent, sont aujourd’hui profondément oubliés, rien que pour s’ètre escrimés avec une langue qui n’était pas celle de la masse de leurs concitoyens !
Nous rencontrons donc tout d’abord une armée de grammairiens, de philologues, de rhétoriciens et de rhéteurs : gent qui, on le sait, ne fait son apparition qu’aux époques où la vigueur de l’esprit fléchit. Quant aux poètes — je parle des poètes de race et non des versificateurs, car rarement on a forgé telle
quantité d’hexamètres, — c’est une éclipse complète, et Platon, s’il avait vécu au quinzième siècle, n’aurait pas eu besoin de les chasser de sa République idéale.
Considérons d’abord les fictions en prose : l’énumération n’en sera pas longue. Quand nous aurons cité les Facéties du Pogge, le petit roman d ’Euryale et Lucrèce par Æneas Sylvius, les Nouvelles de Masuccio de Salerne, et les premiers bégayements du théâtre italien vers la fin du siècle, nous en aurons épuisé la liste, ou peu s’en faut. Et encore le Pogge et Æneas Sylvius se sont-ils servis du latin, non de l’italien. C’est en latin également qu’est écrite la petite comédie de Léon Alberti Battista, célèbre, un instant, sous le titre de t) Philodoxeos . Je me hâte d’ajouter que son succès était dû à une mystification. - Alberti la publia comme un ouvrage du poète romain Lepidus, et toute la critique contemporaine de l’admirer à ce titre. L’erreur ne fut dissipée qu’au bout d’une dizaine d’années, et le succès tomba immédiatement. Ainsi, faire passer une de leurs productions pour antique, telle était alors l’ambition suprême des poètes. L’intrigue se distingue d’ailleurs par sa simplicité extrême dans la plupart de ces compositions; dans le Philodoxeos , un jeune Athénien modeste devient amoureux d’une jeune Romaine que convoite également un adversaire riche et audacieux : ce dernier essaye de l’enlever, mais enlève par erreur sa sœur, qu’il épouse au milieu du tumulte, tandis que le jeune homme modeste épouse l’objet de sa tendresse. C’est l’enfance de l’art.
Dans la poésie, plus de variété, en apparence du moins. Jamais, à nulle époque, à ne consulter que les titres de tant de poèmes interminables, se
La duchesse Hippolyte de Calabre recevant l'hommage du Novellino de Masuccio.
(Fac-similé d’une gravure de 1492.)
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chiffrant par des huit ou dix mille hexamètres, l’épopée n’aurait jeté aussi vif éclat. Ce ne sont que Sfor^iades , que Borséides, qu ’Hespérides (la première, composée en l’honneur des Sforza, par François Philelphe; la seconde, un panégyrique de Borso d’Este, par Titus Strozzi; la dernière, la glorification de Sigismond Malatesta, par Basinio Basini), ou encore la Feltria, dans laquelle Porcellio de’ Pandoni célèbre les hauts faits de son protecteur Frédéric de Montefeltro. Mais ces pastiches, encore rendus plus fastidieux par une basse flatterie, manquent aux conditions les plus élémentaires de la poésie épique, aussi complètement qu’y manque la Henriade, par exemple, et ce n’est pas peu dire. Rien ne se saurait imaginer de plus artificiel ni de plus vide.
Ces figures, si caractéristiques et si vivantes, de Sforza, de soldat de fortune devenu souverain d’un puissant Etat, ou du païen Sigismond Malatesta bravant les foudres de l’Eglise et tenant tête à l’Italie coalisée, ces héros si généreux ou ces criminels audacieux, n’avoir inspiré que les froides et plates élucubrations de courtisans payés à la tâche, quelle pitié ! On se sent pris d’indulgence, devant une impuissance pareille, pour les épopées consacrées à l’antiquité classique. Du moins Y Africa de Pétrarque abondet-elle en vers éloquents, qui soutiennent le récit des exploits du héros, Scipion l’Africain. C’est également par ses strophes d’une suavité exquise que se sauve la fameuse Giostra de Poli tien. Mais ici encore, voyez à quel point les souvenirs de l’antiquité font perdre de vue les hommes et les choses du temps ! Politien avait pris la plume pour célébrer la Joute, «Giostra », de 1468, dont le vainqueur était Julien de Médicis. Or, dès le début, la mythologie enveloppe et envahit le thème choisi par le chanteur attitré de la maison de Médicis : Julien, insensible jusqu’alors aux séductions de l’Amour, se rend à la chasse, comme un autre Elippolyte; une biche blanche d’une beauté parfaite excite son admiration; quittant ses compagnons, il s’élance à sa poursuite, s’égare, se fatigue, jusqu’au moment où la biche blanche, se transformant en nymphe, lui adresse le plus éloquent discours. De là le poète passe à la description de la cour de Vénus dans l’île de Chypre; il nous peint la beauté de la déesse, celle de ses nymphes, célèbre la richesse de son palais, raconte les amours de Jupiter; bref, s’étend avec tant de complaisance sur tous ces hors-d’œuvre charmants, que le poème s’arrête brusquement, au bout de i368 vers, avant même que nous ayons eu la satisfaction de voir entrer dans la lice le bouillant Julien.
Nous touchons d’ailleurs au moment où le charme se rompt et où la langue italienne, grâce à l’initiative des Médicis, recouvre une partie de ses droits.
Comme pendant aux épopées prolixes et vides, un déluge d’épigrammes et d’élégies, d’épitres et de satires, de tragédies et de comédies, composées sur tous les thèmes antiques possibles, et à l’aide de tous les mètres connus. Ce n’est pas que le talent y fasse défaut; si la note élégiaque n’est pas le fait des humanistes, gens d’ordinaire excessivement pratiques, en revanche ils savent aiguiser l’épigramme avec une perfidie consommée. Mais est-il rien qui nuise plus à la sincérité, à la spontanéité de l’inspiration, que l’emploi incessant de formules vieilles de douze ou de quinze siècles, d’un vocabulaire irrévo-
Médaille de Yictorin de Feltre, par Pisanello.
Médaille de Guarino de Vérone, par Matteo de’ Pasti.
cablement fixé, d’images toutes empruntées au passé! Ne dirait-on pas une fresque dont l’auteur se serait imposé pour règle de ne faire usage que de couleurs trouvées dans les ruines de Pompéi!
Si du domaine de la fiction on passe à celui de l’histoire, immédiatement l’humanisme se relève dans notre estime. A côté du travail énorme qu’il a réalisé en discutant et en commentant les textes anciens, il s’est appliqué, avec plus d’ardeur peut-être que de succès, à retracer les annales contemporaines (je ne parle pas des historiographes proprement dits, tels que Porcellio, dans ses Commentaires sur les guerres du royaume de Naples pendant les années 1482 et 1483, ou Pontano, dans son Histoire des guerres du roi Ferdinand). Léonard Bruni, le Pogge, Æneas Sylvius, Decembrio, Platina et plusieurs autres ont raconté avec indépendance et élévation les luttes de leur temps, caractérisé leurs acteurs, analysé leurs causes politiques et morales. L 'Histoire de la République florentine, les Commentaires d’Æneas, ses grands traités historiques et géographiques sur les principales contrées de l’Europe, les Vies des Papes de Platina, s’ils 11’ont pas la naïveté des chroniques de Villani ou de Froissart, s’ils ne sont pas spirituels et profonds comme celles de notre Commynes, se distinguent parfois par la chaleur et l’émotion. Puis, peu à peu, dans la
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Un tombeau d’humaniste au xv” siècle. Mausolée de Léonard Bruni, par Bernard Rossellino.
(Église Santa Croce, a Florence.)
E- Müntü. — 1. Italie. Les Primitiis.
préoccupation de calquer les modèles anciens — et à quel point l’emploi même du latin ne favorisait-il pas de pareilles tendances! — la sincérité disparaît et il ne reste qu’un culte à outrance de la forme. Tel est le cas de l’historien Bernard Ruccellai, le beau-frère de Laurent le Magnifique : à force de vouloir imiter Salluste, il perd de vue son sujet, cependant si propre à l’inspirer, l’Expédition de Charles VIII en Italie, De Bello italico.
Tous ces ouvrages sont d’ailleurs écrits en latin ; quant aux chroniques écrites en italien, elles servent tout au plus à témoigner de la dégénérescence de la langue nationale, abandonnée par tous les écrivains de talent.
Le jugement porté sur les historiens peut s’appliquer à leurs confrères les orateurs : eux aussi eussent pu s’élever très haut sfils avaient consenti à cultiver la langue nationale. J’ose à peine formuler une réserve analogue en ce qui touche les épistolographes, tant, malgré l’insuffisance de l’instrument dont ils se servent, on trouve chez eux d’aisance, de vivacité et d’esprit.
Mais le triomphe du quinzième siècle, qui ici encore se trouve débiteur de Pétrarque, l’initiateur par excellence, c’est la littérature d’édification, je parle d’édification morale autant que d’édification religieuse. Les humanistes étaient avant tout des précepteurs hors ligne : Vittorino de Feltre et Guarino de Vérone (voyez les portraits de la page 24) ont élevé des dynasties de princes, les marquis de Mantoue, le duc d'Urbin, Lionel d’Este, les initiant à toutes les vertus en même temps qu’aux plus hautes jouissances de l’esprit; un essaim d’élèves accourus de près et de loin, et jusque du fond du Portugal ou de la Hongrie, se pressaient autour de leur chaire, recueillant avec ardeur la bonne semence, qu’ils allaient ensuite répandre en tous lieux. Chez Léon-Baptiste Alberti également, le moraliste fait souvent oublier l’artiste, tant il a mis d’observations sagaces et généreuses dans ses Traités sur la Famille, sur la Tranquillité d’âme et sur tant d’autres problèmes de morale.
Et quel spectacle radieux lorsque, quittant la pédagogie, on aborde la haute spéculation philosophique! Quels efforts épiques chez les Grecs Gémiste Pléthon et Bessarion, chez Marsile Ficin, chez les Médicis, pour Elire triompher les sublimes doctrines de Platon! C’est ici véritablement que le Concile latinogrec réuni à Florence en 1439 et la prise de Constantinople (sans action aucune sur l’art, car qu’auraient pu apprendre aux Italiens du quinzième siècle les artistes grecs — c’est-à-dire byzantins — de leur temps?) ont été les points de départ d’une des révolutions les plus profondes de l’esprit humain. En inondant l’Italie, et dans la suite l’Europe entière, de représentants souvent bien indignes — mais qu’importe cette indignité, lorsqu’il s’agit du triomphe des idées! — elles ont ouvert un monde de jouissances nouvelles, exalté les plus
INTRODUCTION
nobles aspirations, donné à la Renaissance ce caractère de haut spiritualisme qui est encore, somme toute, le plus pur de sa gloire.
C’est à cette dernière étape de l’humanisme qu’il faut nous attacher, pour nous rendre compte de l’influence que la littérature du quinzième siècle a exercée sur l’art contemporain.
Si rien n’est plus rare que de voir un artiste du temps demander des inspirations à un poète — on aimait autant remonter tout de suite à la source, c’est-à-dire à l’antiquité, ou bien s’adresser aux grands poètes de l’âge précédent, à Dante et à Pétrarque, — en revanche, l’action progressive de la philosophie néo-platonicienne ne saurait être prisée trop haut. C’est elle qui a détaché peu à peu les esprits de la contemplation de la réalité pour les transporter dans des régions supérieures; c’est elle qui a mis la flamme et l’éloquence à la place des pratiques d’observation minutieuse, ou des généralisations encore si timides propres aux Primitifs; c’est elle qui a fait de l’Ecole italienne, si profondément réaliste au début du quinzième siècle, du moins si on la considère en bloc, une Ecole d’idéalistes; c’est elle, en un mot, qui a frayé les voies à Léonard de Vinci, à Michel-Ange et à Raphaël.
Vis-à-vis de certaines époques, étudier l’histoire des arts, c’est uniquement poursuivre la solution de problèmes d’esthétique, apprécier les tours de force de l’ébauchoir ou de la brosse, s’extasier devant le fini de tableaux de cabinet. Pour l’Italie de la Renaissance, au contraire, c’est toucher aux suprêmes questions de la morale, de la philosophie, de la religion et de la vie nationale (quelque détournée que soit parfois la forme sous laquelle celles-ci se produisent). D’après le mot d’un penseur illustre, c’est emplir son esprit et son cœur, si larges qu’ils soient, des idées les plus généreuses et des images les plus sublimes. A côté de ces morceaux de haut style, dans lesquels l’artiste poursuit l’idéal le plus élevé, l’art italien accorde une place aux œuvres qui reflètent les mille péripéties de la vie de famille et les conquêtes de cette ère si attachante.
Les grands courants qui ont assuré auV Italiens du quinzième siècle leur suprématie ne sont toutefois ni la ferveur du sentiment religieux, ni la vivacité du patriotisme. Si ces sentiments n’ont pas subi une éclipse aussi complète que les détracteurs de la Renaissance l’ont soutenu, ils n’avaient du moins plus la même puissance qu’au moyen âge. Qui sait ? Peut-être en s’atténuant rendirent-ils plus de liberté aux imaginations (la Muse de l’inspiration est si
capricieuse!), et l’esprit traduisit-il avec plus d’éclat des impressions qui ne l’absorbaient plus tout entier. Il restait, en tout cas, assez de convictions religieuses
et assez de vertus publiques ou privées pour mettre dans les oeuvres des Primitifs la sincérité, l’émotion ou la fierté que nous ne nous lasserons pas d’admirer en elles. Je n’en veux pour preuve que les madones si recueillies de Fra Angelico et du Pérugin, les poignants drames de la Passion de Donatello, les adolescents à la tournure si martiale de Benozzo Gozzoli ou de Piero délia Francesca, tout
un monde de créations idéales qui nous fait voir l’humanité en beau.
En se tempérant, la piété et le patriotisme livrèrent passage à d’autres sentiments, plus profanes, il est vrai, mais qui profitèrent plus directement aux arts : l’amour de la magnificence et de la gloire, le culte des jouissances de l’esprit et des belles formes, l’enthousiasme d’une génération retrouvant, après tant de siècles, le secret de rendre les effets de la nature, de lutter avec elle, de la surpasser; c’est leur grand mot : « naturam vincere ». Si nous y joignons la jeunesse et la fraîcheur dans les idées, le talent de donner à toutes les productions de l’art un parfum de grâce, un cachet souverain de finesse et de distinction, d’évoquer un monde éminemment poétique et digne de sympathie, nous aurons indiqué les causes du charme irrésistible qu’exerce la Renaissance à ses débuts.
Un Grec du siècle de Périclès ne serait pas mort en paix s’il n’avait pas eu le bonheur de voir auparavant le Jupiter Olympien de Phidias : dans l’Italie du quinzième siècle, le tableau du maître à la mode faisait courir la cité entière.
Et dans toutes ces jouissances, nulle précipitation, nulle fièvre, comme aujourd’hui; la santé est si robuste, l’esprit si bien pondéré, que l’enthousiasme naît sans excitation artificielle.
Dans son livre aujourd’hui classique ’, Jacques Burckhardt a montré excellemment comment la gloriole, une des formes de l’ambition personnelle aussi bien
Jeune page italien du xv° siècle.
( D'après le Jeu de cartes d’Italie.)
I. Die Cultur der Renaissance in Italien; 40 édition, publiée par les soins de Louis Geiger. Leipzig, 1 885 . Une traduction faite sur la deuxième édition allemande a paru en i885 à la librairie Plon, sous le titre de la Civilisation en Italie au temps de la Renaissance.
Tête d’enfant. Fac-similé d’un dessin de Lorenzo di Credi (Musée du Louvre)
INTRODUCTION
que de l’esprit municipal ou du patriotisme, et une des conséquences directes de l’esprit d’individualisme qui se développait alors avec tant d’énergie, a été la source de cette activité sans pareille. Ces générations si vivantes et si généreuses ne pouvaient se résoudre à mourir tout entières; elles se révoltent à
Le Triomphe de Jules César (fragment). Fac-similé de la gravure de Mantegna.
cette pensée amère; elles luttent pour laisser ici bas une trace de leur passage, pour dérober quelque parcelle de l’immortalité qu’elles entrevoient par delà le tombeau; elles invoquent la brillante déesse chantée par Pétrarque, la Renommée, la « Fama » :
Che trae 1’ uom di sepolcro e’ n vita il serva1.
La vue de la civilisation antique qui, après une éclipse dix fois séculaire, 1. « Qui tire l’homme du sépulcre et le maintient en vie. » (Triomphe de la Renommée, ch. 1.)
brillait de nouveau du plus vif éclat, ne pouvait que dilater les cœurs, enflammer les imaginations. Vivre ainsi à travers les âges, transmettre son nom aux générations les plus reculées, quelle tentation au sortir du régime d’humilité imposé par le christianisme primitif! Le moyen âge avait proscrit, comme un acte d’idolâtrie, l’érection de statues aux contemporains (Philippe le Bel en avait fait formellement un crime à son ennemi le pape Boniface VIII) : désormais places publiques et cathédrales se peuplent d’effigies monumentales. Exemples : quatorzième siècle : statues équestres des Scaliger à Vérone, de Barnabo Visconti à Milan, de Giantedesco ( 1 39b) , par Jacopo délia Quercia, à Sienne, de Pierre Farnese, par Jacopo Orcagna, à la cathédrale de Florence; quinzième siècle : statues en marbre ou en bronze de Martin V au dôme de Milan, de Nicolas d’Este et de son fils Borso (iqÔq) à Ferrare, de Gatta-
melata à Padoue, de Paul II à Pérouse, du Colleone à Venise; statues peintes à fresque de Giovanni Acuto et de Nicolas de Tolentino, au dôme de Florence; projet formé en 1435, par les citoyens de Rome, d’élever au Capitole une statue équestre en marbre au cardinal Jean Vitelleschi, avec l’inscription : « Tertio ab Romulo Romanae Urbis parenti » (Je laisse de côté les statues placées sur les tombeaux.) A défaut de statue, on se contentera d’un buste ou d’un portrait peint. Le moyen, pour le moins fortuné, de résister aux sollicitations de son ami le médailleur, et de ne pas du moins faire couler son effigie en bronze, comme on fait aujourd’hui faire sa photographie! Si la ressemblance n’est pas garantie, du moins est-on sûr de passer à la postérité et de faire figure un jour, fût-ce sous des traits embellis et une forme idéale. Le nombre des personnages qui ont pris soin de nous léguer ainsi leur profil s’élève certainement au total respectable de quatre cents, pour la période comprise entre 1440, époque vers laquelle les premières médailles firent leur apparition, et i5oo (et encore ne comprenons-nous pas dans ce chiffre les monnaies, que l’on commença de nouveau à orner du portrait du souverain, usage remis en honneur par un Visconti, héritier d’une race de Titans1 2). Sur ces médailles se déroulaient les inscriptions les plus pompeuses, autre emprunt fait à l’antiquité : « Ob Italiam ac fidem restitutam », « Parcere subjectis et debellare superbos » (médailles
1. Reumont, Geschichte der Stadt Rcw, t. III, p. 90. Ce projet n’eut pas de suite.
2. Je veux parler de Jean Galéas Visconti, duc de Milan de 1 3q5 à 1402 (livre en argent publiée par les frères Gnecchi, — le Monete di Milano, 1884, pl. viii). Puis cet usage retombe en désuétude jusque vers le milieu du quinzième siècle. Dans une lettre du ior février 1446,
La première monnaie moderne à effigie.