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LA TAPISSERIE

de velours, de satin, destinées a leur servir de cadre, ou à des guirlandes de feuillage naturel, de fleurs et de fruits, mélange qui peint admirablement ce qu il y avait de frais, de vigoureux et d’exubérant dans le système décoratif de la Première Renaissance. On les suspendait sur les parois des appartements ou sur la façade des palais, au fond des théâtres, sur les flancs des chars ou des gondoles : leur mobilité les rendait aptes a tous les usages.

Et que 1 on ne s’imagine pas que la nouveauté ou la vanité eussent seules part à cette vogue : les Italiens apprécièrent de fort bonne heure les services infinis que la tapisserie pouvait rendre à la décoration, et ils ne négligèrent rien pour 1 élever au rang de la peinture, en demandant aux plus grands peintres d’exécuter des cartons destinés a être traduits en haute lisse; dès le quinzième siècle, Cosimo Tura, Mantegna, Léonard de Vinci, acceptèrent avec enthousiasme cette mission, ouvrant ainsi la voie dans laquelle Raphaël, Jules Romain, Perino del Vaga, Garofalo, Bronzino et tant d’autres maîtres illustres devaient cueillir quelques-uns de leurs plus beaux lauriers.

Jusqu’à nouvel ordre, la ville de Mantoue peut revendiquer l’honneur d’avoir la première donné l’hospitalité à un véritable atelier de haute lisse : de 1419 à 1442 environ, les Gonzague y occupèrent un tapissier français nommé « Johannes Thomæ » (Jean, fils de Thomas), puis, un peu plus tard, d’autres de ses compatriotes, Niccolô, Guidone et Adamante. Ces maîtres traduisirent en tapisserie les cartons d’un peintre de Crémone, Giovanni dei Corradi. La marquise Barbe de Brandebourg, secondée par le grand Andrea Mantegna et par un personnage aussi habile comme tapissier qu’actif comme commerçant, un certain Rinaldo (Renaud) Boteram, de Bruxelles, imprima un nouvel essor à l’atelier mantouan. Malheureusement, aucune des productions, de cette première période n’est parvenue jusqu’à nous.

Venise suivit de près Mantoue, avec cette différence qu’ici les tapissiers, livrés, à eux-mêmes, je veux dire réduits à une clientèle de hasard, paraissaient et disparaissaient comme par enchantement. La haute lisse semble avoir été importée dans la cité des lagunes par Jehan de Bruges et Valentin d’Arras, qui y plantèrent leur tente en 1421. En 1400, le peintre Alvise composait, à l’intention de ces maîtres ou de leurs successeurs, les cartons d’une Histoire de saint Théodore.

Ferrare (1436) et Sienne (1438) ne tardèrent pas à entrer en scène. Nous reviendrons dans notre second volume sur la manufacture de la première de ces villes, qui fournit une longue et glorieuse carrière, grâce à des dessinateurs de la force de Cosimo Tura, de Gerardo de Aicence et d Ugolino, grâce à des tapissiers tels que les Flamands Giacomo di Angelo, Pietro di Andrea (1441), Livino di Giglio de Bruges, Rinaldo Boteram.

A Sienne, le Magistrat chargea d’importants travaux Tardent et inquiet Boteram, puis, de 1441 à 1 45ô, Giacchetto di Bencdetto (Jacquet, fils de Benoit), d’Arras, qui tissa en outre, en iq5i, pour le pape Nicolas à une tenture représentant l'Histoire de saint Pierre.

Bologne (voy. page 160), Florence, Pérouse, Todi, Rome, Urbin, puis, vers la fin du siècle, Correggio et Vigevano, virent tour à tour dresser et démonter des métiers de haute lisse. Dans la première de ces villes, le Magistrat confia une suite considérable destinée à la décoration du Palais Vieux — elle mesurait i3oo coudées carrées — à Livino di Giglio, de Bruges, qui termina en 1 407 ce travail, dont les cartons semblent avoir été fournis par Neri di Bicci et Vittore Ghiberti. A Pérouse, ce fut également le Magistrat qui défraya de travaux une famille lilloise, les Birgières (1463-146G), venue pour tenter la fortune au milieu de l’Ombrie. A Todi, l’atelier — si ce terme n’est pas trop ambitieux — s’incarnait dans une de nos compatriotes, Jeanne de France (1468). Les ateliers de Rome et d’Urbin n’eurent qu’une existence éphémère : du moins le premier, sous la direction du Parisien Renaud de Maincourt (iq55), attacha-t-il son souvenir à une tenture longtemps célèbre, YHistoire de Ici Création, et le second, sous la direction de Francesco de Ferrare, assisté du Flamand Nichetto, de Ruggiero et de Lorenzo, à la fameuse Histoire de Troie , dont on peut suivre les vicissitudes jusqu’en i63o‘.

A Milan, une colonie française, fort peu unie, Jean de Bourgogne (1462- 1463), personnage d’un talent douteux et d’une conduite peu édifiante, Jean, fils de Félix, Nicolas, Pierre Alont et Guillaume Barvere, tous quatre de Picardie, puis Liévin Hersella, de Flandre, travaillaient pour le duc François Sforza (-]- 1466) \

L’habitude de confier à des tapissiers flamands des cartons composés par des peintres italiens ne pouvait que produire des conflits et dénaturer les compositions originales. Je ne serais pas étonné que bon nombre de tapisseries tissées en Italie même par des Flamands passassent de nos jours pour avoir pris naissance en Flandre, tant les interprètes ont dû en prendre à leur aise. Vers la fin du quinzième siècle seulement, nous trouverons des tapisseries dont le style aussi bien que la technique trahissent une origine italienne : de ce nombre est la belle pièce allégorique dans le style de Botticelli, reproduite au début de ce volume (collection de M. de Baudreuil).

Ce coup d’œil sur les vicissitudes des arts décoratifs pendant la Première Renaissance nous fournit une transition toute naturelle pour résumer nos impressions, avant de prendre congé du lecteur, en même temps qu’il nous permet de serrer de plus près la caractéristique d’une époque si féconde et si attachante. La multiplicité des moyens d’expression choisis ou découverts par les artistes et les Mécènes du quinzième siècle suffirait à elle seule pour montrer à quel point les quattrocentistes possédaient le sentiment plastique et combien cette faculté l’emportait chez eux sur toute autre, sur le sentiment littéraire, le sentiment scientifique, voire le sentiment moral. Ils recherchaient le progrès et

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