‹ Histoire de l'art pendant la RenaissanceChapitre 5 sur 337 · Livre de J. Galéas Visconti · texte numérisé non relu

Livre de J. Galéas Visconti

du duc de Calabre), etc. Vers le milieu du quinzième siècle, jusque dans les familles bourgeoises les plus modestes, on prit l’habitude de faire mouler le visage des morts et de conserver précieusement ces bustes, qui occupèrent une place d’honneur sur les cheminées et au-dessus des portes des appartements.

Les peintres, en courtisans habiles, ne voulurent pas rester en arrière des sculpteurs et des médailleurs : bientôt les Benozzo Gozzoli, les Piero délia Francesca, les Filippino Lippi, les Botticelli, suivis de l’immense majorité de leurs confrères, introduisirent les portraits de leurs protecteurs ou de leurs amis dans les scènes de l’histoire sainte ou de l’histoire profane. Les Médicis figurent tour à tour au Campo Santo de Pise, au Carminé de Florence et dans la chapelle de leur palais, comme patriarches, comme spectateurs de la construction de la tour de Babel, de l’Adoration des Mages, comme témoins des miracles de saint Pierre et de saint Paul.

La forme de glorification que le quinzième siècle affectionnait, incité très certainement par les fameux Trionfi de Pétrarque, c’est le Triomphe : un cortège se déroulant avec toute la pompe de l’antique Rome et le héros trônant sur un char, entre des personnages réels ou des figures allégoriques. (L’apothéose, si populaire chez les Romains de l’Empire, demeure à peu près inconnue à la Renaissance.) Le Triomphe finit par tout envahir. Dans la peinture, Y Adoration des Mages ellemême n’en est qu’une forme détournée, un prétexte pour déployer toutes les pompes des cours orientales. Dans la littérature, il donne naissance à un genre particulier, que Laurent le Magnifique cultiva un des premiers dans son Triomphe de Bacchus et d’ A riadne, et qui nous a valu le Triomphe de la Calomnie (d’après Lucien), par Bernard Ruccellai, beau-frère de Laurent, le Triomphe de Paris et d'Hélène, le Triomphe d' Amour et de Jalousie, le Triomphe des Trois Parques, etc., etc. On mit en « Triomphe » jusqu’aux Quatre Temps, jusqu’aux Quatre Sciences mathématiques, jusqu’aux Quatre Tempéraments.

Sous l’empire de la gloriole, le quinzième siècle ne se contenta pas de s’adresser

Flavio Biondo félicite Lionel d’Este d’avoir fait graver son portrait sur ses monnaies. (Voigt, die Wiederbelebung des classischen Alterthums, 2” édit., t. I, p. 567.)

Le 20 janvier 1463, François Sforza parle de la pièce de 2 ducats frappée « colla nostra testa », et il ordonne d’en frapper dix mille de la même « statnpa ». (Lettre inédite en ma possession.)

On voit par ces exemples combien est erronée l’assertion de J. Friedlænder, affirmant qu’avant Sixte IV (1471-1484) les monnaies des princes italiens ne portaient pas d’effigies. ( Die geprâgten italienischen Medaillen des -Y F1 on Jahrhunderts ; Berlin, i883, p. 7 )

La Glorification du roi Alphonse de Naples,

par Cristoforo di Geremia.

à la postérité, il voulut remonter aussi haut que possible dans le passé. Plus de famille qui ne cherchât à se rattacher à quelque tribu de l’ancienne Rome, plus de ville qui ne se découvrît un fondateur parmi les héros de l’antiquité. Qu’étaient les poudreux parchemins du moyen âge, quand on pouvait espérer de trouver des lettres de noblesse tracées sur le marbre en beaux caractères lapidaires? Le souvenir des grands hommes dégénéra en véritable culte : En 1396, le gouvernement florentin résolut subitement d’élever des monuments à Accorso, à Dante, à Pétrarque, à Zanobi délia Strada. Vers le milieu du siècle suivant, Andrea del Castagno fut chargé de peindre à la villa Carducci les portraits de Dante, de Pétrarque, de Boccace, de J. Acciajuolo (aujourd’hui au musée

Le Triomphe du duc de Calabre.

Le 'triomphe du cardinal Scarampi.

national de Florence). Plus tard encore, comme si Florence ne comptait point parmi les citoyens vivants assez de génies impérissables, elle éprouva le besoin d’orner la cathédrale du cénotaphe de Giotto, mort depuis cent cinquante ans. Mantoue et Côme tinrent à honorer par des statues les écrivains qui les avaient illustrées dans l’antiquité, Virgile, les deux Pline; Padoue montrait avec orgueil les ossements de Tite-Live, et le roi Alphonse de Naples considéra comme un honneur sans prix de recevoir, à titre de relique, un bras de l’historien1. Partout les portraits des douze Césars, qui jamais, même dans l’antiquité, n’avaient joui de pareil prestige. Faute d’une effigie peinte ou sculptée, les parents s’efforceront du moins d’avoir toujours présents à la mémoire ces glorieux souvenirs, en donnant à leurs enfants des noms illustres dans l’antiquité : le frère du sculpteur Giacomo délia Quercia portait celui de Priam, sa mère celui d’Hélène, un de ses légataires celui de Castor; le Soddoma baptisa son fils du nom d’Apelle; les filles du fameux condottiere Colleone s’appelaient Médée et Cassandre. Les Lucrèce, les Hercule, les César, les Alexandre pullulaient; toute une pléiade d’artistes devint célèbre sous des noms d’emprunt : Aristote, Pyrgotèle, Phila— rète, Lysippe, Varron, Tite-Live de Ferrare, Anchise de Bologne.

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