FREDERIC DE MONTE FELTRO
pays. Le lecteur nie saura gré d’en détacher du moins quelques traits épars.
La cour de Frédéric était gouvernée comme une maison de religieux, quoiqu’elle comprît un train de cinq cents personnes ou davantage. Là, ni jeux ni jurons, mais les conversations les plus décentes. En été, le matin, à l’aube, le duc sortait à cheval, accompagné de quatre ou de six cavaliers, tous sans armes. Au retour, il entendait la messe, puis donnait audience à n’importe lequel de ses sujets. Quand il se mettait à table, il faisait ouvrir les portes à
Vue d’Urbin, prise du côté du palais ducal.
deux battants et laissait entrer qui voulait. Les aliments n’avaient rien de recherché : il ne buvait pas de vin, si ce n’est du vin fait avec des fruits, avec du miel, et ne mangeait pas de ces plats sucrés qui, sous le nom de « confetti », jouaient un si grand rôle dans la cuisine des Italiens de la Renaissance. Pendant le repas on lui faisait la lecture à voix haute : en carême, on lui lisait des écrits religieux; le reste de l’année, les Décades de Tite-Live en latin. Une fois la table levée, un juge lui exposait, en latin, les causes frappées d’appel; le duc prononçait son arrêt, également en latin, avec une compétence à faire envie à Bartolo ou à Balde.
Le reste de la journée était consacré à l’expédition des affaires courantes, à des audiences, à des lectures. Vers les vêpres, le duc allait visiter quelque couvent d’Urbin ou des environs, où il prenait plaisir à voir les jeunes gens se livrer à toutes sortes d’exercices. La journée se terminait par un souper, suivi de doctes conversations avec ses favoris.
Le duc, ajoute Vespasiano, avait les connaissances les plus sérieuses en matière de littérature; il n’était pas seulement familiarisé avec les Saintes Ecritures, mais encore avec la philosophie, à l’étude de laquelle il s’appliqua plusieurs années durant, sous la direction d’un homme rare, qui s’appelait maître Lazzaro, et qu’il fit ensuite nommer évêque d’Urbin. Il étudia et discuta avec
lui Y Ethique d’Aristote, la Politique , la Physique.
La théologie succéda aux sciences profanes; il se fit lire une partie de saint Thomas d’Aquin, pour lequel il éprouva toute sa vie une grande vénération.
D’innombrables autres auteurs, dont Vespasiano a dressé une liste minutieuse, firent l’objet des délices ou des méditations de son noble client. Ne dirait-on pas, voir une telle activité, ou que les hommes avaient alors un cerveau plus vaste ou que les journées étaient plus longues?
Il était rare qu’un littérateur ou un savant de mérite ne reçût pas de lui quelque témoignage de bienveillance. A Campano, par exemple, qui se trouvait dans le besoin, il fit don de iooo ducats ou davantage. Un érudit, un écrivain, venait-il à Urbin, le duc lui faisait honneur ou l’hébergeait dans son palais. Il ne regarda à nul sacrifice pour enrichir sa bibliothèque : dès qu’il entendait parler d’un ouvrage précieux, soit en Italie, soit au dehors, il s’efforcait de le conquérir. Il entretenait régulièrement X Urbin, à Florence et dans d’autres lieux de trente à quarante copistes. La poésie, l’histoire, la philosophie, la théologie, se trouvèrent ainsi successivement représentées dans sa bibliothèque par les ouvrages les plus célèbres. La Bible fut transcrite en deux volumes, qu’il fit enrichir de superbes miniatures, recouvrir en brocart d’or et garnir de fermoirs en argent. Les vivants avaient part à sa sympathie aussi bien que les morts : le pape Pie II, Ambroise le Camaldule, Léonard Bruni, Gianozzo Manetti, avaient leur place
Battista Sforza, duchesse d'Urbin, par Piero délia Francesca. (Mustie des Offices à Florence.)