BOLOGNE ET LES BENTIVOGLIO
igurons-nous un pays plat, fertile, sinon pittoresque, des communications faciles avec Bologne, au sud, Venise et Vérone, au nord, et, comme conséquence, une population aux caractères peu tranchés, active, mais sans passions généreuses (les Ferrarais sont les premiers Italiens qui se soient volontairement donné un maître au milieu des luttes du moyen âge), une cité régulière, mais pauvre en monuments du passé : telle était Ferrare au début du quinzième siècle.
Aucune dynastie italienne ne compte autant de tragédies domestiques, depuis l’exécution de l’infortunée Parisina1 et de son beau-fils Hugo par ordre de leur époux et père le marquis Nicolas III, jusqu’à la vengeance atroce exercée par le cardinal Hippolyte sur un de ses frères, auquel il fit crever les yeux; aucune n’a
l . Ces grands drames italiens étaient bien faits pour inspirer les poètes et les musiciens. Lord Byron a chanté Parisina, dans les strophes qui portent ce titre, de même que Dante avait chanté Françoise de Rimini ; Donizetti l’a traduite sur la scène.
affiché un mépris plus éclatant pour la morale la plus élémentaire (droit de succession accordé aux bâtards, au détriment des enfants légitimes), aucune aussi, à l’occasion, n’a consenti à de plus honteux trafics (mariage du duc Alphonse avec Lucrèce Borgia) que la très antique et très illustre maison d’Este, souveraine de Ferrare. Au point de vue spécial qui nous occupe, beaucoup d’activité et peu de flamme; un goût éclairé et une magnificence raisonnée tenant lieu d’entraînements généreux; le culte de l’art organisé méthodiquement, comme un service dans un ministère : tels sont les traits qui distinguent les princes d’Este, d’abord marquis, puis ducs de Ferrare’. Ils ont réussi à grouper autour d’eux une armée d’artistes distingués*; ils n’ont eu aucune des inspirations de génie familières aux autres souverains italiens : par exemple de fixer à leur cour un maître supérieur, comme le marquis Louis de Gonzague parvint à le faire pour Mantegna, Ludovic le More pour Bramante et Léonard de Vinci; ou bien d’éterniser leur mémoire par quelque fondation grandiose comparable au Saint-Pierre de Nicolas V, au palais ducal d’Urbin, à la Chartreuse de Pavie. Plusieurs maîtres de premier ordre, Brunellesco, Donatello, Rogier van der Weyden, Piero délia Francesca, Jacopo Bellini, traversèrent Ferrare : aucun ne consentit à y établir sa demeure; c’est que la dignité de ces libres esprits s’accommodait mal de la tyrannie savante des Este, de leur système d’espionnage organisé d’après toutes les règles de l’art, de leur régime fiscal qui frappait d’amendes énormes les moindres écarts, de leur utilitarisme véritablement trop moderne, ainsi que de l’égoïsme ou de l’indifférence de leurs sujets.
Ces réserves faites, il faut reconnaître que peu de familles ont encouragé l’Ecole nouvelle avec plus de persistance et plus de netteté. Elevés par les. humanistes, habitués dès l’enfance à fouler aux pieds les préjugés de la morale vulgaire, pour ne consulter que leur intérêt ou leur plaisir, désireux de briller et par goût personnel et par calcul, les Este devaient accueillir la Renaissance comme un auxiliaire tout particulièrement précieux. L’art du médailleur, retrouvé par Pisanello, leur servait à multiplier leur effigie; la fonte monumentale, perfectionnée par Donatello, à orner les places publiques de la statue équestre du souverain; et ce n’était pas trop de tout l’arsenal allégorique et de toute la science de mise en scène légués par l’antiquité pour mettre leurs peintres attitrés en mesure de célébrer, dans les fresques du palais de Schifanoja, jusqu’aux moindres
1. Bihl. : Cittadella, Notifie relative a Ferrant. Ferrare, 1864. — Le même, Document i ed illustraÿoni risguardanti la storia artistica ferrarese. Ferrare, 1868. — Les différents ouvrages du marquis Campori et les deux brochures de M. A. Venturi : I Primordi del Rinascimento artistico a Ferrara ; Turin, 1884, et F Acte a Ferrant uel période di Borso d’Este; Turin, 1886 (toutes deux extraites de la Revista slorica italiana ); les articles du même auteur dans Y Art, dans Y A miliaire des Musées de Berlin (1887) et dans le Kunstfreund. — Heiss, les Mèdailleurs de la Renaissance. — La Renaissance au temps de Charles VIII, p. 324-334.
2. ' On a relevé pour le quinzième siècle les noms de plus de cent peintres nés ou fixés à Ferrare : Campori, 1 Pittori degli Estensi nel secolo XV. Modène, 1886.
NICOLAS III D'ESTL.
événements de la vie du prince régnant. Les maîtres restés fidèles à la tradition religieuse, les Ombriens par exemple, avaient moins de souplesse et moins de complaisance. Le moyen de demander à un Pérugin de prodiguer, en y mettant tout l’esprit et toute la liberté nécessaires, les portraits du prince, de ses courtisans et familiers, de ses bouffons, voire de ses chevaux! Son adhésion à un tel programme était douteuse, son échec certain. Comme corollaire de ces tendances, l’art profane ne pouvait manquer de se développer au détriment de l’art religieux : Lionel d’Este fit peindre, par exemple, dans son palais Y Entrevue de Scipion /’ Africain avec Annibal.
La cour de Ferrare se signala en outre en encourageant le théâtre italien, dont
Médaille du marquis Nicolas 111 d’Este, par Pisanello.
elle fut une des premières à seconder la renaissance. Dès le règne d’Hercule Lr, on remit sur la scène les comédies grecques et latines, avec tout l’appareil et toute la magnificence de l’antiquité.
Le marquis Nicolas III (1384-1441) brillait entre tous ses contemporains par ses vices autant que par ses talents. Il déploya la plus rare férocité dans le châtiment des partisans de son compétiteur Azzo, inventa des supplices atroces, fit couler le sang à flots. Entre temps, il ouvrait l’Université de Ferrare (1402), groupait autour de lui les savants les plus distingués, entreprenait un pèlerinage à Jérusalem ( 1 4 1 3) , s’arrêtait à Pola pour y admirer l’amphithéâtre, visitait partout sur sa route les églises et les châteaux, les jardins et les champs de bataille, et poussait la curiosité jusqu’à faire le voyage de Cythère pour y contempler l’endroit où, d’après la légende, Pâris avait enlevé la belle Hélène1. Malgré le scandale de sa propre conduite (on lui connaissait vingt-deux bâtards, officiellement avoués2), il se montra inflexible pour son infortunée épouse Parisina et pour son fils Hugo, qu’il soupçonnait de relations criminelles, et leur fit trancher la tête, la nuit, à la lueur des torches, au pied de la tour des Lions (142?). Par un raffinement de cruauté inconnu dans les annales de la
1. Venturi, I Primordi del Rinascimento artistico a Ferrara, p. 2-3.
2. Rio, de l’Art chrétien, t. III, p. 334-33”. L’un de ces bâtards, Baldassare Estense, se lit un nom comme peintre et comme médailleur; nous le retrouverons dans la suite de ce travail.
justice, il donna l’ordre de punir immédiatement du même supplice toutes les femmes de Ferrare qui s’étaient rendues coupables du même délit, rendant ainsi ses sujets solidaires de ses propres infortunes.
Ce tyran féroce encourageait les arts et avait pour suprême ambition de fa i re ses sujets plus riches que ceux de n’importe quelle autre contrée. Pour précepteur de son fils Lionel, il choisit Guarino de Vérone, le « missionnaire de la religion grecque et latine ». La construction d’une église dédiée à saint Gothard (que Nicolas III, par une de ces ambitions rétrospectives si fréquentes au quinziéme siècle, prétendait ranger parmi les ancêtres de la famille d’Este), celle des palais de Belfiore, de Belriguardo, à dix milles de Ferrare, avec ses trois cent soixante-cinq chambres, et de Consandolo, la restauration du palais des Este à Venise (connu depuis sous le nom de « Fondaco dei Turchi », aujourd’hui le Musée Correr), la création d’une belle bibliothèque, tels sont les principaux titres d’un aussi sinistre personnage à figurer dans cette galerie de Mécènes.
Le règne de Nicolas fut en outre signalé par l’apparition de Giacomo délia Quercia, qui, en 1408, sculpta une Madone pour la cathédrale de Ferrare, et par celle de Brunellesco, qui traversa ces parages en 1401.
L’orfèvrerie, l’horlogerie, la broderie, la tapisserie, la miniature, la musique avaient une part égale aux encouragements du Mécène ferrarais. Rien 11e paraissait trop riche à ces sybarites du quinzième siècle : pour satisfaire leur goût de la magnificence, ils mettaient à contribution les provinces voisines aussi bien que les régions les plus reculées, et jusqu’à l’Afrique et l’Asie. En Toscane, par exemple, le souverain de Ferrare enrôla les miniaturistes Giovanni Falconi et Jacopino d’Arezzo; à Vérone, le médailleur Pisanello. Aux ateliers de haute lisse de Bruges il demanda des tentures ornées de ses armes et de sa devise. En attendant, l’importation ne suffisant plus à satisfaire son impatience, il établit à Ferrare même une manufacture de tapisseries, qui prospéra rapidement et qui fournit une carrière de plus d’un siècle. La ville de Paris, si renommée alors pour la beauté de son linge, défraya très probablement son service de table, une partie de son argenterie et une partie de sa bibliothèque. Dans les Flandres, il recruta les chanteurs de sa chapelle.
On remarque d’ailleurs à la cour de Nicolas le mélange de magnificence et de pénurie qui caractérise cet âge. Le quinzième siècle, si expert en toutes sortes d’arts, ignorait celui d’équilibrer un budget. Tandis que le marquis dépensait d’un coup 3ooo florins pour acheter des tentures, ses fils en étaient réduits à porter des vêtements râpés. Les doléances faites par le jeune Hugo à sa bellemère Parisina nous révèlent la détresse de sa garde-robe; son frère Meliaduce n’était pas mieux partagé.
Lionel d’Este (1407-1450), fils naturel de Nicolas III, fait penser à ces belles figures de princes italiens du moyen âge, à Enzio, le fils favori de l’empereur