La Renaissance au temps de Chartes VIII, p
2. Bibl. : Janelli, Diponario hiografico dei Parmigiani illustri. Parme; Schenone, 1877.
3. Venturi, l'Arte a Ferrara net periodo di Borso d'Este, p. 27, 29.
vivait tour à tour dans l’intimité des cours de Ferrare et de Milan, mais sans négliger sa petite capitale, dont il lit un centre assez actif, en attendant que la naissance du Corrège la rendit à jamais célèbre. Vers l’époque même de la naissance du « peintre des grâces » travaillaient à Correggio une demi-douzaine de peintres, d’ailleurs fort obscurs1 2 3. Ils avaient pour collègues des orfèvres dont on vantait l’habileté. Un atelier de tentures de haute lisse, fondé vers 1460 par le Flamand Rinaldo Duro, compta de longues années de prospérité. (Ainsi des artistes étrangers jusque dans ces cours minuscules!)
Nicolas de Correggio, qui pouvait être un guerrier valeureux et un poète élégant, mais qui, nous le savons par la médaille de Sperandio, était loin de pouvoir passer pour un Adonis, construisit des palais, des couvents, dont il ne semble pas rester grand’chose, car les auteurs du Cicerone ne prononcent même pas le nom de la localité. Nous avons cru néanmoins devoir accorder un souvenir au seigneur dans les États duquel est né le Corrège, et qui, en réunissant de sérieux éléments d’étude, a facilité les débuts du grand peintre.
Plaisance, située sur les confins de l’Fmilie et de la Lombardie, participe de la stérilité de la première de ces régions et non de la fécondité qui distingue la seconde. Le bilan du quinzième siècle s’y chiffre par quatre peintres, un sculpteur, un fondeur, un architecte (il est vrai que celui-ci acquit une certaine réputation sous le nom d’ « Augustinus de Placentia »), un miniaturiste, un « intagliatore » et deux orfèvres*. Ce n’est guère, comme on voit. Ajoutons, à titre de circonstances atténuantes, que cette malheureuse ville, prise en 1417 par le général milanais Carmagnola, était demeurée déserte pendant une année entière.
Mantoue®, ville de marais, dont l’industrie de l’homme a tiré le plus brillant parti, avait dès lors uni son sort à celui des Gonzague. L’amour des lettres et des arts était héréditaire à cette cour. Dès la fin du quatorzième siècle, Jean- François Gonzague (1366-1407), qui avait accompagné à Paris Valentine Visconti, réunissait une précieuse collection de manuscrits, parmi lesquels une toule d’ouvrages français et un garde-meuble d’une rare richesse. On trouve, en thèse générale, chez les amateurs qui ont encore participé de la forte éducation du quatorzième siècle, un esprit plus vif, plus curieux que chez leurs succes-
1. Pungileoni, Memorie istoriche di Antonio Allegri, t. II, p. 4.
2. Ambiveri, gli Artisti Piacentini. Plaisance; Solari, 1879.
3. Bibl. : Coddé, Memorie biografiche... dei Pittori , Scultori, Architetti ed Incisori Mantovani. Mantoue, 1837. — D’Arco, dette Arti e degli Artefici di Mantova. Mantoue, 1857, 2 vol. in-fol. — A. Baschet : Galette des Beaux-Arts, t. XX; et Ricerche di documenti d’arte e di storia negli Archivi di Mantova. Mantoue; Segna, 1806. — A. Bertolotti, Artisti in re\a\ione coi Gon^aga, signori di Mantova. Modène; Vincenzi, 1 885 . — Voigt, die Wiederbelebung des classischen Altertbums. — Les différentes publications de MM. Braghirolli, Portioli, Davari, Luzio, et la Renaissance au temps de Charles VIII, p. 336-347-
La Descente aex Limbes. Fac-similé d’en dessin de Mant^scna (Paris. Musée de l'Lcole des Beaux-Arts)
LES GONZAGUE
seurs du quinzième siècle. Ceux-ci sont plus raffinés, ceux-là ont plus d’initiative. La seule indication des sujets représentés sur les tentures acquises par ie marquis à Paris ou à Arras est pleine de promesses : un « capoletto » de laine avec l 'Histoire de Pyrame et Thisbé, un autre avec Y Histoire de Virgile (probablement la Légende de Virgile suspendu dans le panier), etc. Il était resté à ces libres esprits quelque chose de la gaieté et de la curiosité des « novellieri » appartenant à l’âge précédent : les Boccace, les Sacchetti, les Ser Giovanni, de facétieuse mémoire.
Jean-François, premier marquis de Mantoue (né en 1894, monté sur le trône en 1407, mort en 1444), fit un pas de plus : il protégea Pisanello, qui perpétua dans ses dessins et ses médailles ses traits et ceux de ses enfants, notamment de sa charmante fille Cécile; employa, semble-t-il, Brunellesco, qui traversa Mantoue entre iq3i et 1486, et ouvrit, en 1419, la plus ancienne fabrique de tapisseries de toute l’Italie. L’université de Mantoue 11e lui doit pas moins d’encouragements 1 ; il rendit surtout le plus signalé service à sa famille, à ses sujets, aux lettres, en confiant une chaire et l’éducation de ses enfants au vertueux Victorin de Feltre. Sa femme Paule Malatesta se distinguait par son amour pour l’étude; un de ses fils, Gian Lucido (1421-1448), par son goût pour les antiquités : il réunit entre autres, à Pavie, une belle collection de monnaies.
Avec le marquis Louis (naquit en 1414, succéda en 1444 à son père Jean -François, mourut en 1478), la Renaissance fait irruption à Mantoue. Les traits caractéristiques de son règne sont, au point de vue de l’art, le passage de Donatello, en 1480- 1481; l’établissement de l’habile architecte et sculpteur florentin Luca Fancelli, en 1480 également; les nombreuses apparitions de Léon-Baptiste Alberti, notamment en 1489-1460, en 1463, en 1470; et, par-dessus tout, l’arrivée, en 1409, du grand peintre Andrea Mantegna, le fondateur de l’École qui porte le nom d’École de Mantoue. D’importants édifices religieux ou civils, les églises Saint- André et Saint-Sébastien, le « Castello di corte », de nombreux retables, fresques, statues ou bas-reliefs, prirent naissance sous les auspices de ce
1. S. Davari , Notifie sloricbe inlorno alto Studio pubblico in Manlova. Mantoue; Segna, 1876.
prince éclairé et libéral, tandis qu’une armée de médailleurs, d’orfèvres, de tapissiers, de miniaturistes s’évertuait h multiplier son effigie et celle des siens, ou à décorer ses palais. Rappelons en outre que la première représentation de YOrphée de Politien eut lieu à la cour du marquis Louis, en
Dès iq58 (Mantegna n’avait alors que vingt-six ans), le marquis lui écrivait pour lui déclarer qu’il connaîtrait de jour en jour davantage sa bonne volonté pour lui. Un peu plus tard, les pourparlers pour l’établissement de l’artiste s’engagent : « Nous avons vu, écrit le marquis, ce que vous nous répondez au sujet de la décision que vous avez prise de venir à notre service : chose qui nous cause un grand plaisir, et nous sommes assuré; que la pensée que nous
avons eue a été bonne et excellente. »
Le i5 avril 1408, nouvelles instances : « Notre excellent (maître). Maître Luca (Fancelli), tailleur de pierres, est revenu; il nous a rapporté de votre part les intentions où vous êtes et comment vous persévérez dans votre première volonté de venir ici et de nous servir. Ce nous a été un grand plaisir de l’entendre, et notre contentement a été extrême; pour que vous connaissiez bien la bonne volonté que nous avons pour vous, nous vous avisons que notre intention est toujours d’effectuer avec la meilleure grâce tout ce que nous vous avons promis par nos lettres et plus encore, nous voulons dire les quinze ducats par mois, une demeure où vous puissiez commodément résider avec votre famille, assez de blé toute l’année pour six bouches et le bois suffisant »
A la fin du mois de décembre, maître Andrea 11’était pas arrivé. On lui dépêcha son compatriote Jean de Padoue, l’un des architectes ou ingénieurs du marquis, pour le presser de hâter son départ. Mais rien n’y fit. Le 2 février 1469, nouvelle lettre : « Nous vous prions bien que d’ici deux mois vous vouliez mettre un tel ordre à toutes vos affaires que dans ce délai vous puissiez venir ici sans aucun empêchement » En 1409 enfin, à ce qu’il semble, après d’in-
nombrables missives analogues, l’artiste s’exécuta '.
Mantegna était devenu un ami pour la famille. Le cardinal de Gonzague vient-il à Mantoue (1472), il écrit au marquis Louis : « Mon très illustre seigneur père, pour avoir quelque distraction et quelque heureuse raison de fuir le sommeil, ainsi qu’il est nécessaire en un tel lieu (les bains), je prie votre Seigneurie qu’il lui plaise d’ordonner à Andrea Mantegna et à Malagiste de venir ici pour s’v tenir constamment avec moi. Avec Andrea, j’aurai un véritable
Le marquis Louis de Gonzague, par Pisanello.
1. Article d’Armand Baschet dans la Galette des Beaux-Arts, t. XX, p. 32 et suiv. Cf. YArchivio storico delP Arte, 1888, p. 82.
Etude de tête. Fac-similé d’un dessin de Mantegna (Lille, musée Wicar).
LES GONZAGUE
plaisir à lui montrer mes camées et mes tètes de bronze et mes autres belles antiques, sur lesquels nous deviserons et argumenterons de compagnie. De Malagiste, je prendrai plaisir en l’entendant jouer du luth et chanter. »
Et avec quel orgueil les Gonzague ne parlent-ils pas de leur peintre favori ! En 1488, lorsque le marquis François consentit, sur les instances du pape Innocent Mil, à l’envoyer à Rome, il lui remit pour le souverain pontife une lettre où il l’appelle « peintre excellent, sans rival dans notre époque». « S’il répond
Le marquis Louis et la marquise Barbe de Gonzague. (Fac-similé d’une gravure attribuée à Mantegna.)
aux espérances de Votre Sainteté, ajoute-t-il, sa réputation et sa gloire en deviendront plus éclatantes encore et j’en ressentirai un plaisir incroyable, incredibilem voluptatem. »
Le marquis et la marquise avaient des trésors d’indulgence pour le grand peintre, qui était bien le moins commode des mortels. A tout instant il avait maille à partir avec ses voisins, avec un tailleur, avec les officiers de la cour, avec n’importe qui. L’un était accusé de lui voler ses poires, l’autre ses matériaux de construction. Sans se lasser, ses maîtres écoutaient ses doléances, s’entremettaient, prenaient à tâche de le calmer : ils l’excusaient, mettant cette humeur bizarre (« fantastica ») sur le compte du génie.
En revanche aussi Mantegna les aimait tendrement — à condition toutefois qu’il y trouvât son intérêt — et se montrait d’une obligeance parfaite. Il consentit, en 1 469, à pourtraire sur le vif un dindon et une dinde dont le marquis désirait faire placer l’effigie dans les tapisseries auxquelles il faisait travailler.
E. Alünlz. — 1. Italie. Les Primitifs.
Jusqu’ici nous n’avions eu affaire qu’à des Mécènes du sexe masculin : à Mantoue, les princesses de la noble famille des Gonzague, invoquant l’égalité des droits, s’occupent de se façonner une Renaissance à leur image1. La marquise Paule (mariée en 1410, morte en 1449) représente le culte des lettres uni à la piété; la marquise Barbe de Brandebourg est la femme savante, avec l’ardeur et le pédantisme de la Première Renaissance; la marquise Élisabeth, par son mariage duchesse d’Urbin, s’efforce de développer les plus exquises qualités morales; elle inspire le Courtisan de Balthazar Castiglione et plusieurs des premières compositions de Raphaël; Isabelle d’Este enfin, l’épouse du marquis Jean-François II de Gonzague, s’est faite la Muse d’une pléiade où brillèrent Mantegna, Jean Bellin et Aide Manuce, Léonard de Vinci, Raphaël, Jules Romain, Sébastien del Piombo et le Corrège, Bembo, Castiglione, l’Arioste, Paul Jove et Bernardo Tasso, tous les princes de l’art ou de la littérature italienne du grand siècle.
Elisabeth (morte vers 1 5 2 <S) et Isabelle (morte en 1 53ç) ont déjà un pied dans le seizième siècle; Paule, d’autre part, a précédé l’essor de la Renaissance dans sa patrie : c’est donc la figure si caractéristique de la marquise Barbe, l’épouse de Louis III, que nous nous efforcerons de mettre en lumière2.
Barbe de Brandebourg ou de Hohenzollern (de la famille impériale d’Allemagne) avait pour père le marquis Jean de Brandebourg, surnommé l’Alchimiste, à cause de son goût pour les sciences, et pour mère Barbe de Saxe. Née en 1423, elle ne comptait que dix ans lorsqu’on l’envoya en Italie comme épouse du marquis Louis de Mantoue. Un char doré, attelé de quatre chevaux, la transporta à Augsbourg, où l’attendait une escorte de deux cents cavaliers envoyés par son futur beau-père. Les chroniqueurs célèbrent surtout la richesse de sa robe brochée d’or, si lourde et si raide qu’elle se soutenait toute seule. Arrivée dans sa nouvelle patrie, les fêtes nuptiales terminées, elle reçut les leçons de Yictorin de Feltre, un des plus nobles parmi les champions de l’humanisme et le précepteur auquel, non seulement les Gonzague, mais encore le duc
1 . Voy. La Renaissance an temps de Charles VIII, p. 336 et suiv.
2. La biographie de cette princesse a été écrite par M. B. Hofmann : Barbara von Hohen- \o\lern , Markgrafin von Mantna; Ansbach, 1881; son iconographie étudiée par Friedlænder : Jahrbuch der K. Pr. Kunstsammtungen, i883.
LES GONZAGUE
Frédéric d’Urbin durent leurs hautes qualités morales. Le latin ne tarda pas à devenir aussi familier que l’allemand et l’italien à la jeune princesse, que la brouille de son époux avec son père et sa fuite de la maison paternelle laissèrent beaucoup trop abandonnée à elle-même. De même, une fois parvenue à l’âge de raison et maîtresse de ses actions, après l’avènement de son époux, en 1444, elle partagea son affection entre son pays natal et sa patrie d’adoption. D’incessantes relations avec les membres de sa famille (visite de son père à Mantoue en 1435 et en iqfio- 1 40 1 ; visite du duc Sigismond d’Autriche et de son oncle Albert- Achille en 1459; mariages de son fils aîné Frédéric avec une princesse de la maison de Bavière, de sa fille Barbe, la future fondatrice de l’ Université de Tubingen, avec le comte Eberhard de Wurtemberg, et d’une autre fille avec le comte de Goritz; visite de son beau-frère Christian de Danemark, en 1474, et de sa sœur, la reine de Danemark, en 1475, etc.), ne contribuaient pas médiocrement à faire pénétrer la Renaissance dans les pays du Nord *, tandis que la protection accordée par la marquise à Léon-Baptiste Alberti et au grand Mantegna hâtait le triomphe de la Renaissance dans leurs propres États.
Barbe, avec sa haute raison , ses facultés si pondérées, ne pouvait manquer
I . L’activité de Barbe s’étendit à la France : elle envoya un de ses fils à la cour de Charles le Téméraire pour s’y initier aux manières qui font le parfait chevalier; une de ses petites-filles, Claire, épousa, en 1480, Gilbert de Bourbon, comte de Montpensier. C’est par ce canal certai-
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de tenir la balance égale entre les arts et les lettres : elle s’honora de l’amitié du pape Pie II, qui l’appelle: « moribus et forma laudabilis », et qui donna le chapeau de cardinal à un de ses fils, François, amateur distingué, collectionneur ardent d’antiquités de toutes sortes, mais fort mauvais sujet. Barbe, de concert avec son époux, favorisa en outre l’introduction de l’imprimerie : dès iq~ 2 paraissait à Mantoue le Décaméron de Boccace. En même temps, souveraine ferme et active, mère vigilante et dévouée, elle fonda pour longtemps la grandeur de la maison des Gonzague. Les regrets unanimes de ses enfants
et de ses sujets l’accompagnèrent lorsqu’elle mourut, en 1481 (elle avait eu la douleur de survivre à son époux, mort en 1478), âgée de cinquante-huit ans seulement. Mantegna, dans une des fresques du palais de Mantoue, nous a conservé l’image de la marquise Barbe : majestueuse et un peu massive, les traits forts, accentués, et du plus pur type germanique, elle trône au milieu de sa nombreuse progéniture, image vivante — avec la beauté en moins — de l’antique matrone romaine.
Les seigneurs de Mantoue profitèrent de la faveur qui s’attachait au souvenir de Virgile, le plus illustre des fils de l’antique cité. Un humaniste célèbre, Platina, le bibliothécaire
Suivante et Esclave de la Cour de .Mantoue.
D’après la iresque de .Mantegna. de Sixte I\ , dédia au marquis Louis la pièce (Château de .Mantoue.» intitulée : « Divi Ludovici Marchionis Man-
tuæ Somnium » ', dans laquelle il montre Virgile quittant PLlysée pour apparaître en songe au prince et le prier de terminer l’œuvre commencée, à savoir, purger ses œuvres des erreurs des copistes. Un dialogue s’engage, qui finit naturellement (Platina n’eût pas été humaniste à moins !) par un pompeux éloge du seigneur de Mantoue.
Aucune famille italienne, à l’exception de celle d’Este, n’a autant mis à contribution l’art du médailleur. Se sont fixés à Mantoue ou ont travaillé pour les Gonzague : Pisanello, Pietro da Fano, Sperandio, Melioli, Ruberto, Talpa, Fra Antonio da Brescia, l’Antiquo, Cristoforo Romano, et divers autres maîtres.
Bologne, la docte ou la grasse (on pourrait aussi dire la placide), partagée entre l’autorité des papes et celle des Bentivoglio, comme elle l’était entre l’enseignement de son université et les travaux du commerce ou de l’agriculture,
nement qu’est venu en France le beau Saint Sébastien de Mantegna, conservé à Aigueperse et publié par M. Paul Mantz dans la Galette des Beaux-Arts (nov. 1880).
I. Publié par M. Portioli sous le titre indiqué ci-dessus; Mantoue, Segna, 1887, in-8°.