‹ Histoire de l'art pendant la RenaissanceChapitre 74 sur 337 · QUINZIÈME SIÈCLE. LE PIÉMONT. — GÊNES ET LA LIGURIE. — LA VERSILIE · texte numérisé non relu

QUINZIÈME SIÈCLE. LE PIÉMONT. — GÊNES ET LA LIGURIE. — LA VERSILIE

omme Bologne, comme Ferrare, comme Mantoue, Milan ne doit rien à la nature, et tout à l’industrie de l’homme. En l’absence ne fût-ce que d’un méchant cours d’eau, il a fallu y amener, au prix de travaux gigantesques, un canal qui fait assez triste figure. Ne cherchez pas non plus, sur ce sol d’une désespérante monotonie, les accidents de terrain qui prêtent un charme inexprimable à Vérone, à Bergame, à Gènes; ce n’est qu’au loin, par delà la grasse plaine lombarde, que l’œil trouve à se reposer sur les montagnes. La vaillante cité n’en a eu que plus de mérite à se tailler dans l’histoire des arts la place que l’on sait1.

Milan n’a pas été mieux partagée au point de vue de l’héritage du passé : en

I. Bibl. : On manque, pour le Milanais, d’un bon recueil de documents ou d’un travail critique embrassant le développement de l’art dans cette région pendant le quinzième siècle. Les Notifie sulla vita e suite opéré dei principali architetti, scultori e piltori che fiorirono in Milano durante il governo dei Visconti e degli Sfor^a, de Calvi (Milan, 1859-1869, 3 parties), reproduisent beaucoup d’erreurs anciennes, sans apporter un grand contingent de vérités nouvelles. Par contre, peu de provinces nous offrent une telle abondance de monographies dignes d’être proposées comme modèles. Les précieuses publications de MM. Caffi, Mongeri, marquis

dehors de la colonnade de Saint-Laurent, avec la rotonde qui lui fait suite, et des parties anciennes de la basilique de Saint-Ambroise, telles que la nef en miniature de San Satiro, l’antiquité n’y a laissé que peu de souvenirs, que peu de modèles. Ne déplorons pas ces lacunes : nous aimons mieux les cités qui sont les filles de leurs œuvres; ne faut-il pas, pour que l’inspiration soit vivante, qu’elle ait été précédée d’un effort!

Les Sforza, en revendiquant l’héritage des Yisconti, cette race de monstres, n’y trouvèrent à recueillir que des traditions de libéralité excessive, de fondations gigantesques, non une direction de goût nettement caractérisée. Le dernier des Yisconti, Philippe-Marie (1091- 1447), tyran aussi astucieux que farouche et

lâche, autre Tibère, retiré dans l’inexpugnable château de Milan, comme son prototype dans l’ile de Caprée, passa son existence dans cette splendide et mystérieuse résidence milanaise, dont l’embellissement fut, avec l’achèvement de la Chartreuse de Pavie, la préoccupation constante des Sforza aussi bien que des Yisconti1. Il se piquait de ne se connaître qu’en chevaux. S’il appela auprès de lui Brunellesco (en 1422 ou en 1423; peut-être aussi entre 1401 et 1406), ce lut probablement en qualité d’ingénieur plutôt qu’en qualité d’architecte, pour lui demander de rendre encore plus inexpugnables ces murs derrière lesquels il 11e se croyait jamais suffisamment en sûreté. De même, s'il combla de présents et d’honneurs le fameux humaniste François Philelphe, qui vint fixer sa demeure à Milan en 1439, ce ne fut très certainement que par pure gloriole : sans culture littéraire sérieuse, le tyran éprouvait cependant le besoin d’attacher à sa cour quelque personnalité en vue, et de faire chanter ses louanges par quelque adepte des doctrines littéraires nouvelles : c’était une mission dont nul 11e pouvait s’acquitter avec plus de talent que le vaniteux, cupide et servile Philelphe.

Il n’est pas de ville oû la rupture avec le passé ait été aussi brusque qu’à Milan en ce qui concerne l’organisation de la cour et de tous les services annexes, parmi lesquels il finit citer en première ligne les beaux-arts. Une dynastie telle que les Yisconti ne disparaît pas sans laisser un vide immense; elle n’est pas remplacée par des aventuriers tels que les Sforza, sans que ceux-ci soient obligés de réédifier

d’Adda, Beltrami, Casati, seront citées au fur et à mesure, ainsi que les articles insérés dans l’ Archivio storico lonibardo. Milan, années 1874 et suiv. Pour la ville de Milan en particulier, il faut signaler l’excellent manuel du regretté Mongeri : F J rte in Milano. Milan, 1872.

1. L’histoire du château de Milan a été récemment écrite, avec infiniment d’érudition et de sagacité, par M. Lucas Beltrami, qui a également préparé pour ce monument un projet de restauration dont la mise en œuvre fera le plus grand honneur à la municipalité milanaise : Il Castello di Milano sotto il dominio degli Sforza. Milan, 1885.

PHILIPPE-MARIE YISCONTI.

à nouveau toute la machine gouvernementale. La République ambrosienne, qui dura de 1447 à 1450, s’était chargée de faire table rase : quel abîme n’a pas creusé entre l’ancienne et la nouvelle dynastie la démolition du seul château de Milan, cette bastille gigantesque que même l’énergie d’un François Sforza a été impuissante à rétablir dans sa splendeur première! La commotion avait été trop violente pour que toutes les branches du savoir ou du goût n’en fussent pas profondément atteintes. Sciences, lettres, arts ne retrouvèrent leur cohésion qu’à la longue, et encore, malgré la réputation des humanistes groupés autour du premier Sforza (celui-ci s’était, par contre, déclaré ouvertement contre les astrologues, donnant par là un exemple] d’indépendance rare au quinzième siècle), malgré le talent de

.Médaille de 1J. Candido Decembrio, par Pisanello.

François Philelphe, de Cicco Simonetta, de Decembrio, du Grec Constantin Lascaris, malgré la prospérité de l’Université de Pavie, François, pas plus que son fils Galéas Marie, ne parvint-il pas à créer autour de lui un mouvement littéraire ou scientifique véritablement intense, à fonder une école véritablement vivante.

Le premier des Sforza, le soldat heureux qui devint le duc François (1401 — 1466), eût été excusable de négliger le culte des arts pour se consacrer tout entier, d’abord à la conquête de son duché, ensuite à son organisation. Ce grand capitaine et ce grand administrateur apporta néanmoins dans l’encouragement des artistes, non seulement une grande libéralité, mais encore des vues nettement arrêtées. S’il lui fallut au début borner son ambition, par exemplevis-à-vis de l’œuvre du Dôme de Milan, à laquelle il annonça, le 26 juillet iqô'*, qu’il ne pourrait plus lui accorder qu’une subvention annuelle de 5o florins', à la place des 100 florins que lui avait accordés son prédécesseur, il ne tarda pas à se voir à la tête de ressources splendides. Dès 1462 en eflet les revenus du duché atteignirent la somme énorme de 53 1607 ducats, abstraction faite de differents articles. Les dépenses se décomposaient comme suit :

Traitements et salaires 63684 58 10.

1. Annali délia Fabbrica del D1101110 di Milano, t. II, p. 1 âfî.

.Miintz. — I. Italie. Les Primitifs.

« Piatello » (nourriture de la famille ducale);

écurie; traitement de 65 chambellans, etc. aSooo

Maison de la duchesse .

Maison des frères du duc

Aumônes

Messes

Chasse au faucon. . . .

Chenil

3 ooo

2 OOO 1

Défalcation faite des dépenses relatives aux affaires militaires, diplomatiques, etc., il restait encore des sommes énormes pour satisfaire le besoin de luxe et encourager l’art.

Un des premiers soins de François, après la prise de Milan (i po), fut de

reconstruction par les citoyens mêmes contre lesquels elle était dirigée). Les travaux commencèrent en i q5o* (on ignore quel artiste en traça les plans), sous la direction des « magistri » Filippo Scozioli d’Ancône, Giovanni de Milan (mort l’année suivante, en iqôi) et Marcoleone Nogarolo. Jacopo de Cortone et le Florentin Filarete ne tardèrent pas à être associés à ces maîtres; mais la richesse de la décoration rêvée par Filarete pour le château nouveau provoqua un conflit entre lui et ses collègues et amena sa retraite, en iq53 selon toute vraisemblance (Filarete ne fut pas plus heureux dans ses relations avec l’œuvre du Dôme : nommé ingénieur en 1402, il fut cassé dès 1464, parce que l’on n’avait pas besoin de lui : « eo quod de eo fabrica non eget5 »). N’avonsnous pas là une preuve de l’opposition que les idées nouvelles, personnifiées par ce Florentin, rencontraient à Milan! En iq55, Bartolommeo Gadio de Crémone fut nommé « commissarius supra laborerio castelli », fonction qu’il remplit vingt-cinq années durant. Citons encore, parmi les architectes attachés aux travaux, Benedetto Ferrini, de Florence, qu’on a confondu, à tort, avec Benedetto da Majano. Malgré toute l’activité que le duc François avait imprimée aux travaux (le chroniqueur Corio dit qu’il y dépensa un million de ducats), le château n’était pas encore assez avancé en 1466 (date de la mort du duc) pour que celui-ci pût l’habiter, et c’est le palais situé près de la cathédrale qui lui servit de résidence jusqu’à son dernier jour. Le château, au témoignage de Corio, était alors, en tant que château bâti dans une plaine, « il più superbo e forte » de l’univers entier.

Le Castello, avec ses portiques, ses salles d’armes, ses salles de réception, ses chapelles, ses jardins, ses cours d’eau, ressemblait plus à la résidence de

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