GALE AS-MARIE SFORZA
qu’en 1489, lors du congrès de Mantoue, elle put haranguer publiquement en latin le pape Pie II .
Galéas-Marie Sforza (1444-1471), fils de François, représente, parmi les Mécènes de la Renaissance, le digne héritier des tyrans de l’antiquité: un Néron, non moins beau, non moins raffiné, non moins cruel que son prototype. A la fois cupide et prodigue (son seul voyage à Florence lui coûta 200000 ducats, dix millions de francs!), beau parleur et d’une habileté consommée dans les exercices du corps, observateur rigoureux de la justice, impitoyable dans ses vengeances (il laissa mourir de faim ou fit enterrer vifs des malheureux qui lui avaient déplu), on peut dire qu’il ne mettait de naturel que dans ses défauts, ses excès et ses vices; de l’affectation partout ailleurs. Rien n’égalait les raffinements de sa toilette, la magnificence de sa maison, le luxe de ses équipages de chasse (en une seule année il dépensa de ce dernier chef 16000 ducats, les revenus d’une province) : il faisait garnir les perchoirs de ses faucons et éperviers de velours richement brodé d’argent et d’or, avec les armoiries ducales; et lorsqu’il se rendit à Florence, il emmena cinq cents couples de chiens. Son orgueil ne connut surtout plus de bornes lorsque son mariage avec Bonne de Savoie (1468) lui eut donné pour beau-frère le roi de France Louis XI. Grand amateur de musique, de poésie et de peinture, il lui prenait parfois des fantaisies qui dénotent quelque lésion du cerveau : par exemple, de faire décorer une salle entière de belles figures peintes en une seule nuit '. Bref, comme Néron, il aurait pu s’écrier, lorsqu’il tomba sous les coups des conjurés : « Qualis artifex pereo ! »
De tels monstres peuvent bien commander par hasard un chef-d’œuvre : ils sont impuissants à inspirer, à diriger une École. Nous en avons la preuve, la preuve consolante (car il est si rare de trouver le goût d’accord avec la morale!), dans la décoration du château de Milan, cette résidence aussi forte que riche, dans laquelle Galéas-Marie ne tarda pas à s’installer après la mort de son père. Non seulement le nouveau duc ne fit appel à aucun peintre de talent pour une entreprise si enviable, mais il s’occupa surtout d’y faire peindre des emblèmes plus ou moins étranges, des seaux sur un fond vert, des lis et des étoiles sur un fond bleu. Pour la décoration d’une autre salle (1472), il traça aux peintres un
l. Corio, VHistoria ili Milano; éd. de 1646, p. 83p. Dans un document publié par M. Beltrami (il Castello di Milano, p. io5), Galéas-Marie ordonne de faire travailler les peintres nuit et jour! — En 1471, il commanda dix médaillons en or, cinq avec son effigie, cinq avec celle de la duchesse, d’une valeur de IOOOO ducats (soit environ 35 kilos de métal) chacun. (Document des Archives d’Etat de Milan, communiqué par M. Ghinzoni.) Galéas semble d’ailleurs s’être familiarisé dans sa jeunesse avec les principes du dessin sous la discipline du miniaturiste Francesco Binasco. (Calvi, Notifie, t. II, p. 88.)
Le duc Galéas-Marie Sforza.
D’après une médaille attribuée à Caradosso.
programme plus intéressant, quoique singulièrement bizarre : la salle devait être décorée tout entière de bois peuplés de cerfs, de daims et d’autres animaux; le duc y devait être représenté à cheval, une épée à la main, sur le point de frapper un cerf; près de lui, les courtisans occupés à la chasse, et les chiens; plus loin, un certain Alexis renversé de cheval par un cerf, les jambes en l’air, dans la plus belle attitude possible. Une autre salle était destinée à recevoir les portraits du duc Galéas-Visconti, de la duchesse et de leurs familiers, ceux de Philippe- Marie Yisconti, debout, les mains appuyées sur les épaules de deux chambellans (il ne marchait que difficilement à cause de son obésité), du duc François Sforza et de la duchesse Blanche, puis ceux de Galéas-Marie et de son épouse, ceux des marquis de Mantoue et de Montferrat, placés de façon qu’aucun ne parût avoir le pas sur l’autre (!); enfin venaient les portraits de saint Roch, de saint Hermès, de la jeune duchesse Blanche, tenue à la main par la duchesse, de la nourrice avec la Nanneta, de don Tristan et don Sforza le second. La dépense totale devait s’élèvera 5 400 ducats1.
Le château de Pavie était décoré dans le même esprit. Galéas y avait fait peindre, dans la salle à manger, sa femme la duchesse Bonne de Savoie et d’autres dames, jouant au ballon ou à la pomme (sic) avec leurs demoiselles. D’autres salles contenaient les peintures de toutes sortes d’animaux : lions, léopards, tigres, cerfs, sangliers; dans la grande salle on admirait les tournois, les chasses, les parties de pêche de la cour ducale; ailleurs on voyait Galéas donnant audience aux ambassadeurs, ou assis à table, servi dans des vases d’or, ou encore le Départ de la duchesse sa fiancée, son Arrivée à Gênes, puis à Pavie, la Rencontre des deux futurs époux, la Réception de la duchesse devant la cathédrale, la Substitution du costume lombard au costume français, etc. Le duc, si prodigue lorsqu’il s’agissait de transmettre à la postérité le souvenir des moindres épisodes de son règne, décida que la chapelle ne recevrait qu’une seule peinture, un tableau d’autel, la voûte devant être ornée d’une couche de bleu d’outremer parsemée d’étoiles d’or, avec la figure de Dieu le Père (1474). Plusieurs artistes ayant soumissionné ce travail, Galéas, par un mouvement d’avarice indigne d’un véritable amateur, donna ordre de le confier à celui qui avait offert de s’en charger aux conditions les plus modiques*.
N’est-ce pas le cas de répéter, avec Hmeric David, que, « pour apprécier les causes du progrès des arts, il Dut examiner principalement si, dans le pays que l’on considère, ils sont honorés, protégés, ou abandonnés à leurs propres efforts, asservis ou laissés libres, réduits à flatter des goûts frivoles ou dirigés par le gouvernement lui-même vers l’utilité publique et la gloire de l’Etat! »
L’idée la plus féconde peut-être de Galéas-Marie fut de faire élever une statue équestre à son père François dans l’enceinte du château. On sait que ce projet,
1. Casati, Vicende edih\ie del castello di Milano; Milan; Brigola, 1876, p. 90-92.
2. Caffi, il Castello di Pavia ; extrait de YArchivio storico lombardo , 1876, et Sacclii, Notifie pittoriche cremomsi; Crémone, 1872, p. 21Ô-219.