LA PAVA A
La Peur. Miniature lombarde du xv” siècle.
D’après le « Dittamondo ».
Bibliothèque Nationale, fonds italien, n” 81.
leurs productions intéressent même en l’absence de maîtres supérieurs. Je dis cela pour la sculpture principalement, car, pour l’architecture, Bramante ne devait pas tarder à imposer partout ses principes, tandis que la peinture attendait l’arrivée de Léonard pour prendre son essor. Les Mantegazza, les Benedetto Briosco, les Amadeo, les Giovanni Pietro de Rho ou de Rondo de Crémone, tels sont ces sculpteurs aux draperies fouillées, aux expressions souvent grimaçantes, mais pleins d’originalité et de verve ; les Yincenzo Civerchio, les Vincenzo Foppa, les Ambrogio Borgognone, les Zenale, les Buttinone, les Previtali, tels sont les peintres, à la manière plus ou moins dure, très sentie et très écrite, dont le rôle a été de chercher un compromis entre Mantegna et Léonard de Vinci.
Pavie, la ville aux cinq cent vingt-cinq tours, avec son splendide et mystérieux château ', témoin des magnificences et des crimes des Yisconti et des Sforza, avec son université, dont les chaires étaient occupées par des savants de la valeur de Chrysoloras et de Chalcondylas, d’Antonio Beccadelli, de Lorenzo Yalla, de Francesco Filelfo, de Luca Pacioli et de Marc Antonio délia Torre, de G. Merula, de Maffeo Yegio, de Gaspare Visconti et du futur pape Sixte IY, et dont les cours étaient suivis par autant d’étrangers que d’Italiens; Pavie, avec son admirable bibliothèque fondée à l’instigation de Pétrarque et accrue avec tant d’amour par les Sforza, Pavie tenait immédiatement le premier rang après la capitale 2; c’était le Versailles des souverains de la Lombardie. Cette antique cité, le « Ticinum » des Romains, 11’avait pas oublié les traditions classiques : c’est probablement la seule ville où un monument du paganisme ait donné lieu à des fêtes régulières, ressemblant, ou peu s’en faut, aux cérémonies du culte chrétien. Chaque année, à la Saint-Jean, les citoyens partaient dès l’aurore pour les forêts voisines et en revenaient chargés de rameaux, dont une partie leur servait à orner la statue équestre du Régisol (bronze antique célèbre, détruit pendant la Révolution), et l’autre partie à allumer autour d’elle des feux de joie A Cette sorte de palladium avait tant de prix à leurs yeux qu’en 1489, à l’occasion du mariage du duc Jean Galéas, ils en firent ciseler une reproduction sur la coupe offerte à leur souverain.
Peu d’artistes célèbres cependant ont vu le jour à Pavie. Pour le quinzième siècle, nous ne pouvons citer que l’architecte Omodeo. Caradosso, que l’on croyait né dans cette ville, aurait vu le jour à Mondonico, d’après une conjecture du marquis d’Adda. En revanche, quelques étrangers, attirés par les Sforza, y firent un séjour plus ou moins prolongé : maître Guillaume de Paris, qui répara, en 1406, la fameuse horloge du château; puis Bartolommeo di Zanino di
1. En 1461, 011 y admirait une salle décorée de plaques d’argent, d’or et d’émail : « una caméra in terreno in volta de legno con quadri d’ariento et d’oro et smalti ». ( Archivio storico itàliano; 1860, t. I, p. 44.) Entre tant de merveilles dues à la Renaissance italienne, je 11e me souviens pas d’avoir rencontré un exemple analogue de somptuosité.
2. Pour ne point répéter ici ce que j’ai imprimé ailleurs, je renverrai le lecteur à la Renaissance au temps de Charles VIII, p. 200-202.
3. Sacchi, Anticbilà romantiche d'Italia ; Milan, 1828-1829, t. II, p. 112.
Vue de la Chartreuse de Pavie (prise du côté des cloîtres)
Francia, fabricant de brocarts d’argent, occupé dans les environs de la ville, en i P7, pour le compte du duc François Sforza.
A quelques milles de Pavie, la Chartreuse, l’incomparable Chartreuse, vrai Panthéon de la sculpture lombarde, revendique, pour l’Italie du nord, le rôle joué pour l’Italie du centre par la cathédrale d’Orvieto : les maîtres les plus habiles, les Mantegazza, Omodeo, B. Briosco, Ambrogio Borgognone, Bartolommeo Montagna, le Pérugin, Andrea Solario, Macrino d’Alba, y ont laissé chacun, soit son œuvre maîtresse, soit quelque page fameuse.
Citons également la ville de Vigevano, où les Yisconti avaient commencé et où les Sforza achevèrent un château, dont la mutilation, consommée dans les temps modernes (cette noble demeure est convertie en caserne), n’empêche pas d’admirer la richesse et l’élégance'.
Brescia est représentée dans ce grand tournoi par une famille d’amateurs tels que les Gambara (elle donna le jour, en 1480, à Véronique Gambara, si célèbre dans l’histoire de l’humanisme sous le titre de comtesse de Correggio), et par un peintre de la valeur de Yincenzo Foppa, dont nous aurons plus d’une fois, dans la suite, à signaler l’influence. On cite, pour le quinzième siècle, cinquantequatre peintres nés ou fixés dans cette ville*, sans compter des hôtes de passage tels que Gentile da Fabriano, qui y décora une chapelle aux frais de Pandolphe Malatesta. La curieuse et pittoresque église de la Madonna dei Miracoli et plusieurs palais y proclament, de nos jours encore, les efforts des architectes lombards de la Première Renaissance, avec leur style touffu et rocailleux.
Orzinovi, dans la province de Brescia, a donné le jour au grand peintre Bartolommeo Montagna, que l’on avait jusqu’à ces derniers temps cru originaire de Vicence.
Lodi a rattaché son nom à une petite école de peinture, dont les représentants sont Moschino, Geronimo, Melegolo, les Chiesa, Giovanni da Lodi, Bernardino Lanzano, Buongiovanni dei Lupi ou Lovi avec scs parents, puis les Piazza, école dont Rio a le premier signalé l’intérêt. Depuis, M. Michel Caffi a donné sur ces maîtres des informations nouvelles très curieuses, mais dont l’analyse nous entraînerait trop loin ici r>. Les auteurs du Cicerone mentionnent dans cette ville l’église de l’Incoronata, avec des arabesques de Bramante, et une charmante maison en briques, la Casa Modigliani.
Treviglio est la patrie de deux peintres de talent, Bernardo Zenale et Buttinone, dont le souvenir s’est perpétué jusqu’aujourd’hui dans leur ville natale par un retable d’une grande importance4.
Côme, qui ne cesse de défrayer de « muratori » toutes les parties de la Pénin-
1. On en trouvera la description dans la Renaissance au temps de Charles VIII, p. 247-248.
2. Fenaroli, Diÿionario degli Artisti Bresciani. Brescia; Pavoni, 1877.
3. Degli Artisti Lodigiani. Milan; Vallardi, 1878. (Extrait de Lodi, Monografia storico artistica.)
4. Casati, Treviglio di Ghiara d’Adda e suo Territorio. Milan, 1873.
Façade de la Chartreuse de Pavie
LODI. — C0\1E. — CREMONE.
suie (voy. ci-après, p. 194), concentre ses efforts sur la décoration, si délicate et si fouillée, de sa cathédrale. Fière d’avoir donné le jour aux deux Pline, elle place leurs statues sur la façade de ce sanctuaire, associant, par une tolérance touchante, les gloires du paganisme au triomphe de la religion chrétienne. Pour directeurs des travaux elle fait choix des frères Rodari, qui se sont peut-être inspirés d’un modèle tracé par Bramante.
Un petit village voisin, Campione ou Campiglione, qui avait produit, au quatorzième siècle, des architectes et des sculpteurs si éminents, se repose au contraire sur ses lauriers.
Dans les environs de la ville de Varese, d’où tant de maîtres d’oeuvre, compris dans la catégorie des Magistri comacini, se répandirent sur le reste de l’Italie, le bourg perdu de Castiglione d’Olona s’enorgueillit des fresques de Masolino, le maître de Masaccio. Ce cycle considérable, exécuté en partie vers 1428, en partie vers iq35, est bien certainement le plus ancien monument de la nouvelle école de peinture florentine dans la haute Italie. Nous y reviendrons dans la suite de notre travail. Bornons-nous ici à accorder un souvenir au cardinal Branda (f 1443), sous les auspices duquel Masolino entreprit cette incursion pacifique.
La Suisse italienne, avec des villes telles que Lugano, Bellinzona, Locarno, Bissone, Carona, Melide, tient vaillamment tète à la Lombardie \ Comme ses rivales, elle inonde l’Italie d’architectes et de sculpteurs. Rappelons parmi eux la dynastie des Gagini, qui devint si célèbre à Païenne; elle était originaire de Bissone.
A Crémone1 2, les créations de la Renaissance luttent avec celles de la période romane, qu’elles ont peine à reléguer dans l’ombre. La duchesse Blanche-Marie Sforza aimait cette ville, dans laquelle elle s’était mariée, et y fit élever plusieurs églises ou monastères. Les particuliers ne voulurent pas demeurer en reste avec la duchesse : la construction du palais Stanga, dont Là porte fait aujourd’hui l’ornement du musée du Louvre, l’exécution de nombreuses sculptures et de stalles monumentales en marqueterie, mirent en œuvre un essaim d’artistes habiles. Plusieurs de ceux-ci ont porté au loin la réputation de l’antique cité lombarde : l’architecte Bartolommeo Gadio de Crémone, les peintres Bonitazio Bembo et Cristoforo Moretto travaillèrent surtout pour la cour de Milan; Cristoforo di Geremia, l’éminent sculpteur et médailleur, fit fortune à Rome et à
1. Bibl. : R. Rahn, dans le Répertoriant fiir Kunstwissenschaft, dirigé par H. Janitschek (1880, t. III, fasc. 4). — Caffi, di alcuni Architetti e Scultori délia Svi^gera italiana ( Archivio storico lombardo, i885 et 1886). — A. Bertolotti, Artisti svi^geri in Rowa nei secoli XV, XVI e XVII. Bellinzona, 1886.
2. Bibl. : Sacchi, Notifie pittoriche cremonesi. Crémone, 1872. — Courajod, Documents sur V histoire des arts et des artistes à Crémone aux quinzième et seizième siècles. Paris, 1880. (Extrait des Mémoires de la Société nationale des Antiquaires de France.)
1 . D’Adda, Itidagini... snlla Libreria Ji Pavia, t. I, p. 167.
2. Rio a consacré au Colleone une notice étendue, trop optimiste, car le propre de cet écrivain distingué est de toujours ignorer le juste milieu :
de l'Art chrétien, nouv. édit., t. III,
p. 229 et suiv. Sur l’histoire de l’art à Bergame, voy. Tassi, Vite de' Pittori, Scultori e Architetti Bergameschi ; Bergame, 1797, 2 vol. in-40. — Locatelli, Illustri Bergameschi, t. III (Intarsiatori, architetti e scultori). Bergame, 1879, in-8°. — The Art Journal, 1886, p. 261 et suiv.
La porte du palais Sianga à Crémone. Fragment. (Musée du Louvre.)
Naples, tandis que Boccaccino, le peintre séduisant, ajouta un nouveau fleuron
à la couronne dont se parait l’École vénitienne. Parfois un hôte illustre laissait à Crémone une trace de son passage; tel fut le Pérugin, qui peignit, en 1 494, une Madone dans l’église de Saint-Augustin '.
Dans la ville si pittoresque de Bergame, située sur les toutes dernières ramifications des Alpes, de manière à dominer l’immense panorama de la plaine lombarde, Bartolommeo Colleone (1400-1475), le condottiere fameux par ses victoires et peut-être plus encore par sa statue équestre, chef-d’œuvre de Verrocchio, se signala par quelques fondations intéressantes 1 2 : les châteaux de Romano, de Malpaga, de Martinengo témoignent de son luxe; la chapelle élevée près de Santa Maria Maggiore, à Bergame, enfin le couvent des Dominicains alla Basella, près de cette ville, de sa piété. Nous reparlerons en détail de cette chapelle, célèbre sous le nom de « cappella dei Colleoni », dans la biographie du sculpteur-architecte Giovanni-Antonio Amadeo
Üujtthl»
Le tombeau du Colleone, par Omodeo. (EoLibi; Santa Maria Maggiorl a Berga.me.)
— 1. Italie. Les; l’iimililb.
K. Mïintz.
ou Omodeo, qui lit ses premières armes sous les auspices du Colleone et qui créa dans ce sanctuaire une de ses oeuvres maîtresses.
D’autres artistes de talent se signalèrent à Bergame : Filarete y commença les travaux de la cathédrale ; Vincenzo Foppa y exécuta le retable de l’église Sainte-Marie des Grâces; Bramante y peignit sur la façade du palais du Podestat les portraits de philosophes antiques1 2. Vers la fin du siècle, Bergame donna naissance à l’habile incrustateur (« intarsiatore ») Fra Damiano, une des gloires artistiques de l’ordre de Saint-Dominique.
Un fait peu remarqué jusqu’ici des historiens d’art, c’est l’avènement des artistes lombards dans la seconde moitié du quinzième siècle., Le rôle joué au quatorzième siècle par les Siennois, au début du quinzième par les Florentins, ce rôle, les artistes de Milan et des villes voisines sont en voie de l’accaparer pour l’Italie aussi bien que pour l’étranger. D’abord paraissent de modestes maçons ou tailleurs de pierres, allant par bandes partout oii l’on construit une église, un palais; ils apportent avec eux, outre bon nombre de secrets du métier, quelques idées esthétiques — et l’histoire des arts enseigne qu’une révolution est toujours irrésistible lorsqu’elle s’appuie sur la technique. — A force d’énergie, quelques-uns d’entre eux deviennent architectes, de même que les tailleurs de pierres de Fiesole, de Settignano et de Majano devinrent sculpteurs. Ne vous y trompez pas d’ailleurs : ces modestes maîtres nés à Côme et dans les environs, ces Magistri comacini , dont les origines se perdent dans la nuit des temps, ne sont que les éclaireurs, l’avant-garde d’une invasion bien autrement menaçante. Laissez-les prendre pied, peu à peu ils attireront à eux de vrais chefs d’école, j’allais dire de vrais chefs d’armée : Bramante, devenu Lombard par son séjour prolongé, entreprendra la conquête de Rome et du reste de l’Italie, précédé ou accompagné de Caradosso, le roi des orfèvres du quattrocento; le Sodoma jettera son dévolu sur Sienne et les cités voisines; Fra Giocondo et Andrea Solario sur la France, où ils seront suivis de Léonard de Vinci, encore un Lombard, du moins par adoption.
Mais n’anticipons pas. Quelques chiffres donneront une idée du rôle joué par les artisans lombards dans les diverses parties de l’Italie, en attendant que les artistes proprement dits se mettent de la partie. A Venise, en 1 486, le Grand Conseil est forcé d’accorder des avantages particuliers aux « lapicidæ » lombards, sans le concours desquels le palais ducal ne pouvait être reconstruit \ A Sienne, en 1474, les « muratori » lombards sont plus nombreux que leurs confrères siennois (19 contre 18)3 4. A Pérouse, de 1 q5 1 à 1480, cinq maîtres lombards sont chargés de constructions importantes*. A Rome, le chiffre de