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LES DIEUX EN EXIL

L’allégorie de Heine cache un sens profond. L’antiquité n’a cessé de hanter l’imagination des contemporains de Charlemagne et de saint Louis' : ceux-ci ont pu la méconnaître, ils ne l’ont pas ignorée; on les voit tour à tour la persécuter et l’admirer; les excès du vandalisme ne sont égalés que par l’ardeur de pieuses supercheries ou d’intelligentes mesures de conservation. Tantôt les chefsd’œuvre de la Grèce et de Rome provoquent les superstitions les plus bizarres; tantôt la supériorité en est nettement proclamée. Certes, prises dans leur ensemble, les études rétrospectives pendant ces siècles à l’imagination si exubérante ont l’air d’une sorte d’hallucination; la notion du temps et de l’espace disparaît pour ne laisser subsister qu’une image vague, flottante, fantastique. Lorsque les héros grecs ou romains finissent par reconquérir leur droit de cité, ils ont échangé leurs mœurs, leur langage et jusqu’à leur costume contre ceux des paladins; les conquérants de Troie deviennent les rivaux des chevaliers de la Table ronde; Alexandre menace de détrôner Charlemagne; Hélène dispute le prix de la beauté à Berthe aux grands pieds ou à Blancheflcur; les enchantements de Virgile relèguent dans l’ombre ceux de Merlin; sur la façade des cathédrales, les centaures et les sirènes se prélassent à côté des apôtres ou des martyrs. C’est la première phase de cette renaissance qui a précédé de tant de siècles la Renaissance proprement dite. Puis à l’imitation des sujets succède celle des formes. Ici un statuaire donne à la Vierge les traits de la Phèdre qu’il a vue sculptée sur un sarcophage grec; tel autre transforme les anges en génies païens, les Vertus chrétiennes en Muses. Des accès de fanatisme sauvage alternent avec ces témoignages d’admiration, jusqu’au moment où, l’histoire et l’archéologie ayant recouvré leurs droits, la civilisation classique se fait définitivement jour et subjugue pour la seconde fois l’univers.

La lutte ou plutôt l’opposition entre les éléments constitutifs de la civilisation antique et les principes de Père nouvelle se dessine avec netteté dès le commencement du troisième siècle. Avec les Antonins, l’antiquité avait donné la dernière mesure de sa force d’expansion; après eux la vitalité décroît, la production se ralentit, le goût baisse. Le christianisme, tout en subissant la loi fatale de la décadence universelle, s’efforce de constituer dans le domaine de la littérature, comme dans celui de l’art, un fonds distinct, qui soit l’expression

i. Je résume, dans les pages qui suivent, une étude plus étendue que j’ai consacrée à la tradition antique chez les artistes du moyen AGE, dans le Journal des Savants, octobre 1887, janvier et mars 1888, recueil auquel je renvoie pour de plus amples informations. Je tiens seulement à rappeler ici que c’est à M. Springer que revient Je mérite d’avoir le premier signalé l’influence de l’Antiquité sur les arts du moyen âge. Son travail a paru dans les Bilder ans der neueren Kunstgeschichte. Bonn, 2° édit. 1886. Une mention élogieuse doit être également accordée à M. Rahn, professeur à l’Université de Zurich, pour sa brochure intitulée : Dus Erbe der Antike. Bâle, 1872. Consulter en outre les deux intéressants volumes de M. A. (iruyer, Raphaël et /’ Antiquité, Paris, 1864; les Précurseurs de la Renaissance, et le travail de M. Courajod, V Imitât ion et la contrefaçon des objets d'art antiques aux .V I et XVI" siècles (Gabelle des Beaux-Arts ; septembre, octobre 1886).

propre de ses aspirations. Longtemps il avait dû se contenter d’emprunter au paganisme des formules toutes faites, susceptibles de recevoir une nouvelle signification : le Bon Pasteur portant une brebis sur ses épaules, comme l’Hermès cryophore; Orphée charmant les animaux; Psyché se préparant, en déployant ses ailes de papillon, à rejoindre son immortel époux; des enfants faisant la vendange, ou encore les personnifications des Saisons, des Mois, des forces vives de la nature, les divinités fluviales, le Soleil, la Lune, l’Ouranos. Peu û peu, des sujets inspirés directement par le christianisme viennent se grouper autour de ce noyau primitif, qu’ils ne tardent pas à masquer. Commencée au milieu des persécutions, cette révolution pacifique s’achève vers le commencement du cinquième siècle; à ce moment, l’art chrétien, s’il retient encore un grand nombre d’éléments antiques, est absolument fixé comme iconographie, comme style et comme moyens d’expression.

La rupture entre le monde chrétien et le monde païen n’a donc pas été aussi brusque qu’on se plaît à se le figurer; la société nouvelle s’était dégagée lentement, laborieusement, de cette civilisation, la plus forte et la plus raffinée qui fût jamais. Bien des traditions, bien des aspirations étaient communes aux partisans de l’ancien culte et à ceux du nouveau; païens et chrétiens reconnaissaient les uns et les autres le génie d’Homère, de Virgile; pendant des moments, trop courts, hélas ! on put espérer une transaction entre les stoïciens et les chrétiens. Il était donc naturel que l’on respectât des souvenirs également chers aux deux religions.

Constantin, on le sait par le témoignage d’Eusèbe, fit exposer sur les places publiques les statues enlevées aux temples. L’hippodrome de Constantinople reçut, à titre d’ornement, le trépied de Delphes; au palais prirent place les M uses de l’Hélicon; les basiliques chrétiennes s’enrichirent de portes provenant des sanctuaires païens. Sozomène, qui confirme cette assertion, ajoute toutefois que les images des dieux en métal précieux furent fondues et converties en numéraire.

En résumé, le principe de la protection des œuvres d’art, abstraction faite de leur signification religieuse, fut plus d’une fois proclamé par le christianisme triomphant, et ces recommandations de tolérance, données par les empereurs au milieu du déchaînement des passions, leur assurent la gratitude de la postérité, alors même que leur voix n’a pas toujours été écoutée.

S’il est une école, un style, que l’on s’accorde à considérer comme étant en opposition absolue avec l’antiquité, c’est bien l’école, le style byzantins. Et tout d’abord l’étroitesse de point de vue de ces artistes, avant tout théologiens et ascètes, ne jure-t-elle pas avec la liberté illimitée des artistes grecs et romains, avec cette vie au grand air, avec cette culture essentiellement désintéressée, avec cet amour de l’art pour l’art! Considérés dans leur technique, les artistes byzantins, minutieux miniaturistes ou mosaïstes, offrent un contraste non

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