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Münlz. — I. Italie. Les Primilus

La Destruction des Idoles.

D’après une miniature du xv” siècle.

(Bibliothèque de Mantoue.)

beau marbre, d’un beau bronze. Les souvenirs historiques se rattachant à un ouvrage, la forme de cet ouvrage, la perfection de la main-d’œuvre, les séduisaient souvent autant que la valeur de la matière première. Leur préoccupation principale fut naturellement de s’approprier tous ceux qui étaient transportables. Alaric le premier exigea pour rançon les ornements des temples romains (410); Genséric s’attaqua aux statues de bronze, dont il ht charger un navire, qui se perdit en mer (q55). Plus coupable parce qu’il était plus familiarisé avec la civilisation romaine, Ricimer mit littéralement à sac la Ville éternelle (472). Mais à peine les Barbares ont-ils pris racine sur le sol de l’Italie, qu’ils reviennent aux mesures de conservation. Théodoric, non content d’orner sa capitale, llavenne, de plusieurs des monuments qui font encore aujourd’hui sa gloire, s’occupe avec sollicitude de restaurer les principaux édifices de Rome. Le système de l’appropriation des monuments anciens aux besoins des générations nouvelles, système pratiqué sur une si vaste échelle par le christianisme, fleurit de plus belle; il avait pour mobile tantôt la paresse, tantôt l’impuissance. Pourquoi chercher au loin, dans les carrières de l’Afrique ou de l’Asie, les matériaux de construction, alors que l’on n’avait qu’à étendre la main pour prendre les colonnes, les frises, les bases les plus riches, les plus parfaites ! En vain d’ailleurs eût-on essayé de tailler, de polir et de transporter des monolithes comparables à ceux dont Rome regorgeait; la science des ingénieurs s’était perdue en même temps que celle des artistes; son dernier triomphe, en Italie du moins, fut certainement la mise en place du fragment gigantesque qui recouvre le mausolée de Théodoric à Ravenne. Dès lors on mettait les ruines en coupe réglée, même dans les contrées où la civilisation romaine semblait avoir jeté les racines les moins profondes. C’est ainsi qu’au septième siècle les moines d’Hlv cherchèrent parmi les décombres, sur l’emplacement qui correspond à la cité moderne de Cambridge, le sarcophage de marbre destiné à recevoir la dépouille mortelle de l’abbesse Ethelried.

La superstition contribua autant que la gloriole ou le besoin de luxe à protéger des chefs-d’œuvre de plus en plus rares. Développant les germes que lui avaient transmis les Romains de la décadence, déjà passablement accessibles à l’influence du merveilleux, l’imagination des Barbares s’évertua à tisser autour des reliques du passé un vaste réseau de fables. Tout temple païen, tout arc de triomphe, toute statue finit par avoir sa légende. Avant même que l’Empire se fût écroulé, que les ténèbres de la barbarie eussent envahi jusqu’à la Gaule, jusqu’à l’Italie, les derniers représentants de la civilisation classique, accablés par tant de calamités, désespérant du secours des dieux, avaient placé leur confiance dans des objets inanimés, leur avaient prêté des vertus magiques et rattaché à la conservation de ces objets le sort même de leur patrie ou de leur cité.

L’apport des Barbares dans la constitution du style nouveau fut en quelque sorte négatif : il consistait, d’une part, dans cette inexpérience des lois du

LA RENAISSANCE CARLOVINGIKNNE.

dessin et du modelé qui entraîna si rapidement la chute de la statuaire; de l’autre, dans la recherche à outrance de l’éclat.

Les Barbares se voyaient donc réduits, soit au fonds d’idées et de formes laissé par le paganisme, soit au tonds constitué par le christianisme primitif. De ce dernier, nous n’avons point à nous occuper ici, puisqu’il n’avait pas le caractère rétrospectif qui distingue toute tentative de renaissance. Il n’en faut que plus insister, par contre, sur la richesse et la variété des éléments grecs ou romains, acceptés par la société nouvelle, déjà si ignorante. Prenons par exemple l’habitude toute païenne d’élever des statues aux souverains ou aux hommes célèbres : malgré la répugnance des docteurs, qui voyaient en elle un dernier vestige d’idolâtrie, elle se perpétua plusieurs siècles encore. L’architecture ne continua pas moins à s’inspirer des modèles antiques. Quoiqu’il soit aujourd’hui bien établi que la basilique chrétienne ne procède pas de la basilique païenne, les emprunts, tant au point de vue du style qu’à celui des usages, sont innombrables. Parmi les exemples les plus frappants, je citerai la construction de thermes en Afrique, sous le roi Thrasamond (496-523).

Mais c’est surtout dans le domaine de l’allégorie et dans les branches du basrelief, de la peinture à fresque, de la peinture en mosaïque et de la peinture en miniature, que la société nouvelle, ainsi d’ailleurs que tout le moyen âge, devint tributaire de l’antiquité. Elle lui prit ce monde si vivant et si pittoresque du polythéisme sans lequel une école digne de ce nom aurait peine à se développer. Il fitut citer au premier rang les images tirées du cycle cosmique, la Terre, l’Océan, le Ciel, les Quatre Eléments, le Soleil et la Lune, les Planètes, les Saisons, les Heures, l’Année, les Mois, les Vents, les Fleuves, les Montagnes, les personnifications des contrées et des villes, toutes notions représentées par des figures humaines. En second lieu, s’offrent à nous ces allégories si heureuses comme invention et d’un caractère plastique tel, que notre société moderne même ne saurait s’en passer : les Victoires, les Génies, les Arts libéraux. La mythologie à elle seule fournit une série nombreuse de motifs qui devinrent comme le sang et la chair de l’art pendant les périodes les plus sombres du moyen âge, telles que le mythe d’Hercule. Et que de figures accessoires répétées à l’envi par tous les âges du christianisme, les Sibylles, les Muses, les Vertus et les Vices (ceux-ci caractérisés dans la Psychomachie de Prudence), les Satyres, les Sirènes, Orphée, Dédale, Psyché, pour ne point parler des dieux proprement dits, ni des héros tels que Alexandre, Romulus, César, Trajan, et tant d’autres! L’imagination populaire surtout conserva pieusement certains de ces souvenirs : longtemps encore, pour lui complaire, il fallut représenter sur le sol des basiliques l’histoire de Thésée et du Minotaure, celle du siège de Troie, des scènes de chasse, les combats du cirque, etc.

On a souvent prononcé le mot de Renaissance en évoquant le souvenir des efforts tentés par Charlemagne dans le domaine des lettres et des arts. Il est certain que, de ce côté-ci des Alpes du moins, sinon en Italie, où nulle puis-

sance humaine ne pouvait plus arrêter le flot montant de la barbarie, nous constatons sous ce règne réparateur un retour raisonné, mais plus ou moins artificiel et éphémère, aux modèles de l’antiquité.

Ébloui par les souvenirs antiques, Charlemagne voulut avoir sa statue équestre, comme Théodoric. Seulement ce monument, qui nous a été conservé (il est entré du trésor de la cathédrale de Metz dans les collections de la ville de Paris, à l'hôtel Carnavalet), est de dimensions microscopiques; sa place serait sur une pendule et non sur un forum.

L’art des monnaies et des sceaux surtout continua de se ressentir des traditions antiques. On possède une série de pièces représentant Charlemagne, Louis le Débonnaire, Lothaire Ier, Conrad Lr, en buste, absolument comme dans les monnaies romaines de l’Empire; parfois atlssi, sur des sceaux, l’empereur est représenté assis; chez les Othon, au contraire, ces bustes sont devenus véritablement informes. Fidèles à l’exemple que leur avaient donné les premiers empereurs chrétiens, Pépin, Charlemagne, Carloman, Louis le Débonnaire, Lothaire, etc., employèrent comme sceaux des pierres gravées antiques, parmi lesquelles on remarque, outre des portraits d’empereurs romains, des personnages mythologiques : Jupiter, Sérapis, Silène, etc. Comme pour donner une suprême satisfaction aux velléités et aux goûts du premier empereur d’Occident, on l’ensevelit dans un sarcophage antique orné d’un bas-relief représentant \' Enlèvement de Proserpine.

Sous l’impulsion d’un souverain tel que Charlemagne, secondé par des lettrés de la valeur d’Alcuin, les artistes contemporains s’inspirèrent fréquemment des modèles de l’antiquité. Les miniatures, malgré la dégénérescence croissante du style et l’intervention d’éléments nouveaux (ornements zoomorphiques, végétaux, entrelacs, etc.), conservent encore bien des réminiscences de l’antiquité. L’Hvangéliaire de Charles le Chauve, à la bibliothèque de Munich, montre, dans la scène de Y Adoration de l'Agneau , la mer sous la forme d’un personnage tenant un trident et une urne, la Terre sous celle d’une femme à moitié nue, avec deux cornes d’abondance.

Dans son travail sur les sarcophages chrétiens de la Gaule, M. Edmond Le Blant a mis en lumière ce fait que les traditions d’atelier contribuèrent tout particulièrement à perpétuer les modèles antiques. Une nouvelle preuve de cette persistance, souvent irréfléchie, dans certains centres ou dans certaines branches de l’art, nous est fournie par la sculpture en ivoire, si accessible en tout temps aux influences gréco-romaines, depuis les diptyques consulaires jusqu’aux boîtes à miroirs du moyen âge proprement dit. On peut citer, comme rentrant particulièrement dans le cadre de la présente étude, deux bas-reliets de la collection Spitzer, attribués par M. Darcel au huitième ou au neuvième siècle, l’un avec l 'Enlèvement d'Europe et Mars caressant Vénus, l’autre avec Hercule. La date d’un troisième ivoire, un Combat d' Amazones, est plus difficile à déterminer. A l’abbaye de Saint-Gall, le couvercle d’Évangéliaire attribué au fameux

SUPKRSTITIONS ET LEGENDES.

orfèvre, miniaturiste et sculpteur Tutilo (mort après 912) nous montre, audessous du Christ et des évangélistes, la Terre, sous la forme d’une femme nonchalamment accoudée sur le sol, une corne d’abondance dans une main, un enfant suspendu à sa mamelle; et l’Océan, un vieillard également accoudé, une main posée sur une urne, l’autre sur un monstre marin. Au musée chrétien du Vatican, le diptyque de Geltrude, exécuté vers 880, contient, au-dessous du Christ en croix, les figures de Romulus et Rcmelus ( sic ) a lupa nutriti.

Pour arriver à gaspiller et à détruire l’inestimable héritage laissé par la Grèce et par Rome, il avait fallu de longs siècles d’efforts : le christianisme d’un côté, les Barbares de l’autre,

11’avaient réussi qu’au prix d’une application soutenue à substituer à la culture gréco-latine un esprit nouveau; à tout instant la tradition reprenait le dessus.

On peut, en gros, regarder le onzième siècle comme l’époque où ces souvenirs cessent d’ètre vivants, populaires, pour entrer dans le domaine de l’histoire et de l’érudition, où, sous la double influence des invasions barbares de la seconde période (Lombards, Normands, Hongrois) et de la civilisation byzantine, se développe un art nouveau. A ce moment, table rase avait été faite partout, et il fallait déjà une véritable contention d’esprit pour ressusciter les idées ou les modèles anciens. Si les hommes nouveaux n’étaient pas encore véritablement les fils de leurs œuvres, du moins l’ignorance ou l’insouciance du passé avait-elle envahi les masses. Des préoccupations, des intérêts, un idéal différents, avaient surgi : si tant est que l’on puisse donner le nom d’idéal à ce qui n’était en réalité qu’une dégénérescence; seuls, en effet, quelques esprits d’élite cherchaient de temps en temps à remonter le courant.

Le onzième siècle et les siècles suivants, qui forment à proprement parler le moyen âge, règlent leur attitude sur celle des siècles antérieurs, toutes les fois qu’ils se trouvent en présence de l’art antique. Le premier sentiment, chez les représentants de l’autorité religieuse, fut de proscrire des monuments qui ne pouvaient cependant plus éveiller qu’une admiration toute platonique, sans aucun danger, ce semble, pour les croyances. Les actes de vandalisme commis au nom de la foi abondent. En 1047, Raimbaud, archevêque d’Arles, ayant trouvé le tombeau de l’empereur Maximien, le persécuteur des chrétiens, avec

de nombreux objets précieux, fit jeter le tout au fond de la mer. Pour l’Angleterre, Matthieu Paris nous a conservé le souvenir de nombreuses mutilations commises au nom des mêmes principes.

Les préjugés religieux, de plus en plus rares, ne disparurent qu’à la Renaissance. Au quatorzième siècle encore, un des papes les plus éclairés d’Avignon, Urbain V, donna l’ordre d’ensevelir une statue d’Hercule que l’on venait de découvrir. Vers la même époque, une superstition ridicule, qui fait penser à la spirituelle nouvelle de Prosper Mérimée, la Vénus cTIlle, amena la destruction d’une statue grecque ou romaine d’une grande beauté, trouvée à Sienne; les Siennois l’avaient d’abord placée, avec tous les honneurs qui lui étaient dus, sur une des fontaines de leur ville. Mais voilà que toutes4 sortes de fléaux fondirent sur la malheureuse cité. Le remède ne fut pas long à trouver : « Mes chers concitoyens, dit quelque membre du conseil municipal, depuis que cette statue a été découverte, l’état de nos affaires n’a fait qu’empirer : il ne pouvait en être autrement; nous avons commis le péché d’idolâtrie et encouru la colère de Dieu. Si vous m’en croyez, vous la briserez et en enfouirez les morceaux sur le territoire de nos ennemis les Florentins. » Ainsi fut fait.

Au fond, l’instinct qui guidait l’Eglise dans cette campagne n’était pas absolument dépourvu de justesse. Par un besoin de contradiction, dont l’attitude de l’Église avait peut-être été la cause première, toutes les tentatives d’indépendance, d’insurrection politique ou religieuse, s’appuient périodiquement sur les souvenirs de l’antiquité; chaque fois qu’il se produit un mouvement de ce genre, les révoltés s’emparent des armes que leur fournit l’histoire d’Athènes et de Rome. A Rome, en plein onzième siècle, Nicolas Crescentius, le fils du tribun, fait construire, avec des fragments antiques, la pittoresque maisonnette qui se trouve, de nos jours encore, en face du Ponte Rotto. Au douzième siècle, Arnaud de Brescia proclame la nécessité de rebâtir le Capitole. L’empereur Frédéric II surtout, cet esprit si libre, témoigne, en toute circonstance, de son culte pour les vestiges de la civilisation romaine. Il en fut de même de Cola di Rienzo, qui s’excitait au patriotisme par la vue des ruines romaines et qui occupa ses loisirs à former un recueil d’inscriptions.

Aux mesures de destruction, si tant est qu’il y ait eu quelque méthode dans cet aveugle fanatisme, il fuit opposer les mesures de conservation, mesures souvent irréfléchies, plus souvent encore dictées par des considérations étrangères au culte du beau, mais qui n’en ont pas moins profité aux chefs-d’œuvre de l’antiquité. L’emploi de matériaux antiques, s’il a entraîné jusqu’en pleine Renaissance (et de nos jours encore en Algérie et en Tunisie) la démolition d’innombrables monuments d’architecture, a sauvé ou mis en lumière des fragments, des ornements, appelés à foire partie intégrante des édifices nouveaux et qui, comme tels, ont pu exercer leur influence sur l’art contemporain. On en peut dire autant des objets mobiliers affectés au cidte — trépieds, vas-

VANDALISME ET PRESERVATION.

qucs, candélabres, etc. — ; des sarcophages employés comme sépultures chrétiennes, ou encore des pierres gravées employées comme sceaux. Nous avons là une première catégorie, qui mérite d’ètre étudiée à part. Un second groupe comprend les monuments anciens, principalement des sculptures, emportés et conservés à titre de trophées. La superstition, à son tour, a protégé toute une série de monuments, qui sans elle eussent infailliblement péri : c’est ce dont nous donnerons de curieux exemples dans une troisième section. Ensuite seulement, il conviendra de nous occuper de ce qu’il a eu de vivant et de fécond dans l’influence de l’antiquité sur le moyen âge, et des tentatives partielles de renaissance.

Examinons d’abord les spoliations : elles forment la règle, au Nord comme au Midi. Ici c’est l’archevêque Bisantius (mort en io35) qui fait venir de Paros, pour la décoration de la cathédrale de Bari, vingt grandes colonnes et deux cents petites. Là c’est la République de Venise qui envoie des flottes dans l’Archipel, en Grèce, en Asie Mineure, pour rapporter les marbres nécessaires à la construction de la cathédrale de Saint-Marc. Robert Guiscard se distingue par son ardeur : désirant rebâtir la cathédrale de Salerne, il ordonne de mettre à contribution les ruines de Pæstum : les édifices de l’École romaine, où les matériaux précieux avaient été prodigués, furent alors entièrement démolis; mais l’on ne s’attaqua pas aux temples grecs, dont la pierre plus commune ne valait pas les dépenses du transport.

Rome surtout était considérée comme une immense carrière ouverte à tous. Au douzième siècle, Suger conçut l’audacieux projet de démolir les thermes de Dioclétien pour les employer aux constructions de l’abbaye de Saint-Denis; il est inutile d’ajouter qu’il recula devant les difficultés de l’entreprise. Favorisés par le voisinage de la Ville éternelle, les habitants d’Orvieto purent tirer, pour l’édification de leur cathédrale, un parti plus efficace des ruines romaines; au commencement du quatorzième siècle, il est à tout instant question, dans les comptes de la fabrique, des « magistri qui iverunt ad Urbem et in districta Urbis ad laborandum marmora ». Ce n’était pas seulement la Rome moderne qui était construite avec les débris de l’ancienne, comme le Pogge le constatait avec douleur : vingt autres cités avaient pillé cet arsenal inépuisable.

En même temps on mettait à sac la Via Appia, et en général toutes les sépultures antiques, pour en tirer des sarcophages de marbre destinés à recevoir de nouveaux hôtes. Dans ces appropriations, on ne tenait nul compte des sujets représentés : aussi bien les symboles les plus élémentaires passaient-ils pour des énigmes indéchiffrables. On en arrivait ainsi à des rapprochements véritablement grotesques : au dôme d’Aix-la-Chapelle, pour orner la chaire, on se servit de bas-reliefs en ivoire représentant Bacchus, Vénus ou Amphitrite et Isis. Un autre exemple curieux est le choix d’un sarcophage orné de figures de satyres ou de personnages tout aussi profanes pour la sépulture de Lucas Savelli, père du pape Uonorius IV, dans l’église d’Aracaeli, sur le Capitole.

L’emploi des pierres gravées antiques, que le moyen âge recherchait avec tant d’ardeur pour s’en servir comme cachets, donna lieu à des erreurs particulièrement nombreuses et plaisantes. Jupiter et Mercure, avec un arbre entre eux, passèrent pour Adam et Eve; Y Apothéose d'Auguste, pour Y Histoire de Joseph; les portraits de Germanicus et d’Agrippine, pour ceux de saint Joseph et de la Vierge; la Victoire couronnant un aigle qui emporte Germanicus, pour saint Jean l’Evangéliste couronné par un ange; on retrouvait saint Jean dans un Jupiter ayant à côté de lui son oiseau favori.

Nul doute que la difficulté de contrefaire les intailles ou les camées antiques ainsi employés (l’art de la gravure en pierres dures était à peu près perdu pendant le moyen âge) n’en ait également favorisé l’emploi comme sceaux.

L’habitude d’emporter comme trophées des œuvres d’art célèbres (ici encore nous constatons un trait de mœurs absolument antique) nous a valu la conservation d’une foule de marbres ou de bronzes. Robert Guiscard, s’inspirant de l’exemple des généraux romains aussi bien que de celui des chefs barbares, ht transporter de Païenne à Troja, en souvenir de sa victoire, des portes en bronze et des colonnes avec leurs chapiteaux. Ce fut à une inspiration analogue que les chevaux de bronze de Constantinople durent d’être installés sur la façade de Saint-Marc de Venise (i2o5). Pour avoir une origine moins noble et une moins haute valeur, la statue équestre du Régisol, transportée de Ravenne (à ce qu’il semble) à Pavie, a tenu une place bien plus considérable dans les préoccupations des Lombards. Le souvenir de cette conquête donna lieu à une fête, qui fut célébrée annuellement à la Saint-Jean. (Voy. p. 190.) En 1 3 1 5 , grand deuil pour les habitants de Pavie : les Milanais vainqueurs emportèrent la statue, la brisèrent et en distribuèrent les morceaux à leurs compatriotes. Mais, en 1 335, les habitants de Pavie, étant parvenus à racheter ces morceaux, les firent assembler et dorer. (Le Régisol, comme on sait, orna une place de Pavie jusqu’à la Révolution française, époque à laquelle on le fondit.) Un siècle plus tard, en i j.3B, les habitants de Pavie exercèrent une revendication de même nature : le général milanais Nicolas Piccinino, s’étant emparé de Ravenne, restitua à Pavie les portes dorées qui, d’après la tradition, remontaient à Bertarith, roi des Lombards, et avaient été enlevées de Pavie par les Ravennates vainqueurs. En 1 5 2 7, ces portes furent rendues aux Ravennates par Lautrec.

Les Pisans se rendirent de bonne heure célèbres par le goût qui présidait chez eux au choix du butin. Vers 1117, ils rapportèrent d’une expédition contre Majorque, alors au pouvoir des Sarrasins, deux portes de métal et deux colonnes de porphyre, celles-là mêmes qui, offertes aux Florentins, ornent aujourd’hui encore une des portes du Baptistère, en face de Santa Maria del Fiore.

Faute de bronzes, on se contentait de marbres, quoique en général le moyen âge se montrât peu sensible à l’austère beauté du paros. C’est ainsi que les mêmes Pisans rapportèrent, vers le milieu du treizième siècle (Vasari, qui nous fournit ce renseignement, oublie de nous dire d’où provenaient ces dépouilles),

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