PHIDIAS ET PRAXITELE AU MOYEN AGE
une quantité de sarcophages antiques, probablement aussi le fameux vase avec le Bacchus indien. Ces sculptures, on le sait, devinrent le point de départ de la renaissance à laquelle Niccolô Pisano attacha son nom.
La qualité maîtresse du moyen âge, c’était l’imagination, à qui l’ignorance laissait libre carrière. Peu à peu ces édifices antiques, qui frappaient par leur grandeur non moins que par leur destination, ces statues dont on ne comprenait plus le sens, ces pierres gravées dont on ne pouvait plus imiter le fini, donnèrent lieu aux superstitions, aux légendes les plus étranges. Heureuses erreurs ! elles ont sauvé de la destruction plus d’un chef-d’œuvre. Ceux des bronzes ou des marbres antiques exposés en public qui ne passaient pas pour des talismans étaient censés doués de vertus magiques. Qui ne connaît le prix que les Florentins attachaient à la conservation de la statue équestre placée dans le temple de Mars? Il n’était pas un citoyen qui ne fût persuadé que la perte ou la ruine de ce palladium n’attirât sur la ville d'affreuses calamités. L’Hercule de marbre de la basilique Saint- Ambroise de Milan était plus jalousement gardé encore : l’existence même de l’Empire n’était- elle pas, d’après une tradition séculaire, liée à celle de la statue milanaise ? Mais la palme revenait de droit aux Dompteurs de chevaux, aux Dioscures, de Monte Ca-
vallo, à Rome. D’après une prophétie fort répandue en Angleterre sous le règne d’Edouard Ier, le christianisme, dont le triomphe était l’œuvre de Constantin, devait sombrer le jour où tomberaient ces marbres : « Constantine, cades, et
Dessin d’un camée antique.
D’après un manuscrit de Mathieu Paris.
equi de marmore facti ».
Et que de prodiges accomplis par ces simulacres inanimés! A Rome, sur l’Esquilin, une statue de faune adressa la parole à Julien l’Apostat et le fit retourner au paganisme. Au Capitole, les soixante-dix statues personnifiant chacune une nation différente avertissaient l’empereur de ce qui se passait sur les points les plus éloignés de l’Empire; dès qu’une nation se révoltait, la sonnette attachée au cou de la statue correspondante commençait à carillonner.
Parmi tant de noms d’artistes illustres de la Grèce antique, deux s’enorgueillirent, au moyen âge, d’une réputation toute particulière, Phidias et Praxitèle. Mais le souvenir de l’ampleur qui caractérisait le style de l’un, de la délicatesse propre à l’autre, n’y était pour rien; on ne savait même plus que Phidias et Praxitèle avaient excellé dans la statuaire, qu’ils avaient manié le ciseau; leurs noms, conservés grâce à une inscription du Bas-Empire tracée sur les deux fameuses statues colossales des Dioscures, passaient pour ceux de deux philosophes, ou plutôt de deux magiciens particulièrement habiles. Aux
L\ Münlz — 1. Italie. Les Primitifs.
yeux des Byzantins, Phidias et Praxitèle étaient deux êtres surnaturels en marbre et en bronze, capables de subir sans danger l’épreuve du feu, dans les jugements de Dieu.
Le sculpteur-magicien qui a le plus fait travailler la fantaisie des hommes du moyen âge est, on le sait aujourd’hui de reste, le plus doux et le plus moderne des poètes antiques, Virgile1 2. Naples était pleine de ses enchantements; il l’avait dotée de talismans extraordinaires : une mouche de bronze empêchant les mouches vivantes de pénétrer dans la ville; un homme, également en bronze, tenant une trompette dont le son faisait rebrousser chemin aux ouragans les plus furieux; un autre homme, un archer, dont la flèche, menaçant sans cesse le Vésuve, maintint le volcan en respect jusqu’au jour où un paysan, étonné de voir cet arc invariablement bandé, flt partir le trait et provoqua ainsi une éruption épouvantable, suivie de bien d’autres. — La légende de Virgile suspendu dans un panier par une femme artificieuse resta populaire en Italie jusqu’en plein quinzième siècle. Une gravure en guise de nielle, dans le goût de Baccio Baldini, représente ce sujet extravagant*.
Ce que les statues étaient censées pouvoir pour une nation, pour une ville, les sculptures microscopiques dans lesquelles la glyptique des anciens célébrait ses triomphes, — camées, intailles, cornioles, scarabées, — le pouvaient, croyait-on, pour l’individu isolé. Ici encore nous sommes forcés de mettre en cause l’antiquité elle-même. La première, elle a propagé des croyances qui sur plus d’un point se sont maintenues jusqu’en plein dix-septième siècle. Le moyen âge aurait manqué à son rôle en ne brodant pas sur cette donnée primordiale. Bientôt il n’y eut plus d’amulettes de force à lutter contre les bronzes, les agates, les améthystes gravés, que l’on découvrait dans les ruines ou dans les tombeaux; car, notons-le, pour que les figures qu’ils contenaient eussent quelque vertu magique, il fallait qu’elles fussent anciennes et que la pierre eût été trouvée par hasard; les figures gravées exprès étaient absolument inefficaces. Cette croyance, outre qu’elle nous a conservé d’innombrables spécimens de la glyptique antique, nous a valu une collection nombreuse de traités destinés à faire connaître, soit les vertus thérapeutiques ou morales de certains minéraux, soit les vertus des figures dont ils étaient ornés.
Parmi les exemples qui viennent d’être passés en revue, il n’en est aucun qui révèle l’admiration ou même seulement l’intelligence des merveilles enfantées par le génie antique. Tantôt on recherche celles-ci pour s’en parer en guise de trophées, tantôt en raison du prix de la matière première, tantôt encore en considération de leurs vertus magiques. Serait-ce donc que le goût n’ait tenu aucune place chez les hommes du moyen âge et que les plus belles créations de
1. Il est à peine nécessaire de rappeler le travail, depuis longtemps classique, de M. Comparetti : Virgilio nel medio evo.