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L’EMPEREUR FREDERIC II

Si, à Florence et dans les environs, le Baptistère, la basilique de San Miniato, la façade de la Badia de Fiesole, tous de la fin du onzième ou du commencement du douzième siècle, ne montrent pas autant de rigueur et de parti pris dans le développement de l’arcade, qui forme à Pise le motif dominant, du moins ces édifices se signalent-ils par la pureté des profils, par l’élégance de leurs pilastres, par l’harmonie et la discrétion de leurs incrustations de marbre, imitées de celles des basiliques chrétiennes primitives. Ce mouvement, on le sait, a pour pendant les belles constructions romanes du reste de l’Italie, de la France, de l’Allemagne et de diverses autres parties de l’Europe.

Nous voyons alors se développer simultanément cette belle poésie latine, si légère, si limpide, si fraîche, dont les Carmina Burana forment un des plus parfaits modèles, et le style roman, avec ses imitations d’ordinaire très maigres, mais parfois très pures, de l’architecture et

que leurs successeurs du quinzième siècle, à Augustale de l’empereur Frédéric II. commencer par Brunellesco, purent plus d’une

fois s’inspirer de cette première tentative d’adaptation des formes antiques aux besoins de la société nouvelle, au lieu de remonter aux originaux de l’antiquité.

Les imitations abondent surtout dans le domaine des arts décoratifs : un vase récemment acquis par le Cabinet des médailles retrace Y Histoire d' Alexandre; une aiguière en bronze nous montre une figure de centaure très correctement dessinée; les tapisseries du dôme de Halberstadt accordent une place à Caton et à Sénèque à côté du Christ et des apôtres. Et que d’emprunts innombrables si l’on examine les ornements sculptés sur les cathédrales!

A ne s’attacher qu’au nombre et à la variété des sujets tirés de la mythologie ou de l’histoire ancienne (scènes du cycle homérique, Légende d' Alexandre, épisodes de l’histoire romaine, Combats des Vertus et des Vices, d’après Prudence, Histoire de Pyrame et Thisbé, Jugement de Paris, Exploits d'Hercule, etc.), on serait même tenté d’attribuer à l’antiquité une influence infiniment supérieure à celle qu’elle a exercée en réalité sur le treizième siècle. Mais on ne saurait trop le répéter : la donnée seule était antique; le caractère des personnages, leur type, les costumes, appartenaient en propre au moyen âge, et rien ne respire moins l’esprit classique que ces adaptations naïves.

A cette époque aussi, pour la première fois depuis longtemps, les souvenirs classiques interviennent de nouveau dans les luttes religieuses. Si l’empereur Frédéric II, par les marques d’admiration prodiguées aux vestiges de l’antiquité, fournit des armes à ses adversaires, en revanche la Papauté elle-même se trouva bientôt placée sur la sellette pour cause de paganisme. Dans sa lutte avec Boniface \ III, Philippe le Bel reproche formellement au fastueux pontife

de l’ornementation romaines. L’intuition du génie de l’antiquité est tellement profonde chez les architectes de certaines écoles, par exemple chez ceux du Baptistère de Florence,

d’avoir remis en honneur la « pratique abominable de l’idolâtrie », en se faisant élever partout des statues.

L’avènement du style gothique ne pouvait que porter le coup le plus sensible à l’influence antique. L’architecture la première s’affranchit des règles tracées par les anciens et suivies par les architectes romans, pour poursuivre les combinaisons les plus hardies; la sculpture et la peinture cédèrent à tout instant au désir de copier la nature. Cependant, ici encore, au milieu de l’enthousiasme de générations hères d’avoir enfin inventé des moyens d’expression qui leur fussent propres, la préoccupation de l’antiquité revient sans cesse. Si les emprunts sont moins fréquents, ils n’en prennent que -plus de signification, en raison même de l’éloignement des temps. L’indépendance et la souplesse acquises par les artistes représentant le style nouveau devaient d’ailleurs leur permettre de distinguer avec plus de netteté que leurs aînés, d’une part, la nature, de l’autre l’antique, qui n’est au fond que la nature idéalisée.

Dans l’architecture, les imitations directes redeviennent rares : en dehors de la loge dite d’Orcagna sur la place du Palais Vieux à Florence (commencée en 1 3~6 *), on aurait de la peine à citer quelque monument reproduisant l’ordonnance ou même les détails des styles classiques. Tout au plus l’influence latente de l’antiquité, en d’autres termes l’influence des anciennes races méridionales habituées à la vie au grand air, se traduit-elle par la construction d’édifices plus spacieux et plus réguliers, aux lignes plus calmes, à l’éclairage plus abondant. Il a fa 1 1 u , sur ce point, l’effort gigantesque d’un Brunellesco pour substituer, en quelque sorte du jour au lendemain, à l’architecture gothique l’architecture romaine du Haut Empire.

La sculpture s’inspira avec plus d’esprit de suite des modèles antiques, s’appliquant, sous le ciseau de Nicolas de Pise (7 1278), de son fils Jean de Pise (J- vers 1.329), de Fra Guglielmo d’Agnello, d’Arnolfo del Cambio (1240-1.301), a reproduire les types, les attitudes, la manière de draper, et aussi, lorsque l’occasion s’en présentait, les emblèmes propres aux sculpteurs romains, notamment aux sculpteurs de bas-reliefs.

Essayons de caractériser ces différents maîtres, et tout d’abord l’artiste de génie qui leur a servi d’initiateur.

Nicolas de Pise est le dernier des sculpteurs romans, plutôt que le représentant du style gothique, bien qu’il ait plus d’une fois consulté la nature*. Les proportions de ses figures — assez trapues, — ses draperies, le sentiment général, toujours empreint de gravité, toutes ces particularités de son style procèdent au fond de la tradition romane; tout, même ce culte de l’antiquité, cette étude des sarcophages grecs ou romains conservés à Pise, qui permit au vénérable sculpteur pisan de s’élever si haut au-dessus de ses contemporains.

1. Frev, die Loggia der Lan\i yu Floren\, p. 20. Berlin; Hertz, i885.

2. Voy. les Origines de la Renaissance en Italie, de M. Gebhart, p. 377.

Nativité, par Niccolô Pisano. (Baptistère

Fra Guglielmo d’Agnello, le disciple et le collaborateur de Niccolô Pisano, montra moins de servilité, sinon moins de respect vis-à-vis de l’antique. Dans sa chaire de l’église San Giovanni Fuorcivitas à Pistoia, la Vierge et sainte Elisabeth, avec leurs draperies si chastement arrangées, leur voile sur la tête, rappellent de tout point les statues de la Pudicité ou des Vestales*. La nymphe nue vue de dos se rattache non moins étroitement à un prototype romain.

Si Arnolfo del Cambio fut, en tant qu’architecte, un des principaux propagateurs du style gothique en Italie — comme le furent d’ailleurs Jean de Pise et peut-être aussi Nicolas de Pise, — en tant que sculpteur il se montra

disciple fervent des anciens, à l’instar de son maître Nicolas. Dans le mausolée du cardinal de Braye (f 1280), qui orne l’église Saint-Dominique à Orvieto, la Vierge est drapée comme une matrone romaine. Dans la fontaine de Pérouse, qu’il passe pour avoir exécutée en collaboration avec Jean de Pise, plusieurs figures sont antiques comme sentiment et comme caractéristique : le mois d’avril personnifié par une femme debout, tenant une corne d’abondance et un panier de fleurs, Goliath costumé en guerrier romain, avec le casque, la cuirasse et le lambrequin qui descend de la cuirasse; puis le lion, les deux aigles, etc.2 3 4.

Chez Jean de Pise, les réminiscences classiques s’allient, par une contradiction rare, aux excès d’un réalisme abominable. Ce novateur fougueux s’applique à copier (Dieu sait comme!), dans le soubassement de la chaire de la cathédrale de Pise (i3o2-i3ii), la Vénus de Médicis, conservée dès lors en Toscane". Dans le même monument, la cariatide composée des trois figures accolées de la Foi, l’Espérance et la Charité est imitée de modèles romains; elle rappelle de la manière la plus frappante la cariatide autrefois incrustée en mosaïque sur la coupole du mausolée de Sainte-Constance près de Rome l. Et combien d’autres emprunts, depuis les aigles et les lions jusqu’aux femmes couronnées de lierre ou tenant des cornes d’abondance!

Une seconde génération, à la tête de laquelle figurent André de Pise (né vers 1270, mort vers 1 3 49) et les sculpteurs de la façade du dôme d’Orvieto, s'efforce de fondre, plus harmonieusement que ne l’avait fait la primitive Ecole de Pise, les éléments antiques dans les formes générales de l’art du moyen âge.

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